Traduit par Michèle Mialane

Le nettoyage ethnique de la Palestine appartient à ces chapitres sombres de l'histoire du XXe siècle qu'aimeraient bien refouler ceux que cela arrange. Ce qui n'a pas empêché Ilan Pappé, directeur de l'Institut de recherche sur les conflits à l'Université d'Haïfa de faire un travail de fond sur ce sujet et de proposer à l'opinion publique le résultat de ses recherches. Note de lecture d'un spécialiste allemand.
« Je suis pour le déplacement forcé ; je n'y vois rien d'immoral. »
Cette citation du fondateur de l'État d'Israël, David Ben Gourion, placée par l'auteur en exergue de la préface, incite d'emblée le lecteur à consulter la première note.Il veut savoir quand exactement Ben Gourion, révéré en Israël comme le « père de la nation », a prononcé cette phrase relative à la population palestinienne et à qui il a tenu ce propos.

Nous apprenons que David ben Gourion a défendu le déplacement forcé de la population palestinienne le 12 juin 1938 à une séance du comité exécutif de l'Agence Juive. Ben Gourion était le personnage-clé dans cette organisation sioniste, chargée à l'époque de représenter les intérêts des immigrants juifs en Palestine au niveau international.

À cette époque - 15 mois environ avant le début de la Deuxième guerre mondiale - il était déjà clair que la Palestine, sous domination coloniale britannique, allait devenir un foyer de conflit durable, car les Juifs venus d'Europe étaient des sionistes - donc des nationalistes juifs - qui voulaient fonder un État national juif sur une terre habitée par des Arabes, ce qui entraînait nécessairement une opposition entre la minorité immigrante et le mouvement nationaliste arabe de la population palestinienne autochtone, qui constituait une écrasante majorité.

Cette situation explosive était la conséquence de la protection militaire offerte aux colons sionistes par l'Empire britannique, qui leur avait permis de s'installer massivement en Palestine contre la volonté des Arabes. La Grande-Bretagne réalisait ainsi la promesse faite aux sionistes dans la Déclaration Balfour de 1917 : soutenir la fondation en Palestine d'un « foyer juif » pour les Juifs d'Europe.

La communauté sioniste, qui s'accroissait sans cesse, a appliqué d'emblée une stratégie œuvrant de façon continue - et avec grand succès - à la création d'un État national juif. Car les Arabes palestiniens avaient un niveau socio-culturel inférieur à celui des immigrants cultivés qui arrivaient d'Europe. Les Britanniques le savaient, tout s'est fait sous leurs yeux et avec leur accord.

C'est dans ce contexte historique qu'a été formulé le propos de Ben Gourion cité par l'historien Ilan Pappé et relatif au déplacement forcé de la population arabe palestinienne, dix ans avant la fondation de l'État d'Israël. Le lecteur apprend également, en lisant la préface, l'existence d'un « plan D » qui a servi de base à l'expulsion collective des Palestiniens et qui a été voté à la Maison Rouge de Tel-Aviv.
« Le mercredi 10 mars 1948, par une froide matinée, onze hommes - de vieux briscards sionistes et de jeunes officiers juifs- étaient réunis dans ce bâtiment pour mettre la dernière main à un plan de nettoyage ethnique de la Palestine. Le soir même fut envoyé aux unités militaires qui se trouvaient sur place l'ordre de se préparer à expulser systématiquement les Palestiniens de larges pans du territoire. Les ordres précisaient en détail les modalités du déplacement forcé: grandes manœuvres d'intimidation, encerclement accompagné de tirs des villages et zones habitées, incendie des maisons avec tout ce qu'elles contenaient, expulsion, démolition et pour finir pose de mines dans les décombres pour empêcher le retour des habitants. Chaque unité reçut une liste de villages et quartiers: les cibles de ce plan. Ce dernier portait le nom de code de plan D et c'était la quatrième version - cette fois définitive- des précédents projets sionistes relatifs au sort de la Palestine et de sa population autochtone. Les trois premiers plans n'avaient que vaguement abordé ce que les chefs sionistes envisageaient de faire de tous ces Palestiniens qui peuplaient le pays revendiqué par les nationalistes Juifs. Cette quatrième et dernière version l'exprimait avec une parfaite clarté: Les Palestiniens devaient s'en aller. »
Ilan Pappé veut d'une part démontrer dans son livre, en s'appuyant sur de nombreuses sources historiques, que le Plan D était le résultat inévitable de la visée profondément ancrée chez les sionistes : une Palestine peuplée exclusivement de Juifs. D'autre part ce plan, selon lui, était une réaction à la nouvelle situation créée sur place par la décision du gouvernement britannique de résilier son mandat sur la Palestine.

Des heurts avec des milices palestiniennes offraient, selon Pappé, un prétexte et un contexte idéaux pour mettre en œuvre cet objectif idéologique d'une Palestine ethniquement pure. La politique des sionistes envisageait d'abord des représailles en réponse aux attaques palestiniennes de février 1947 et aboutit en mars 1948 à l'initiative ayant pour but le nettoyage ethnique de tout le pays.
« Une fois cette décision prise, il fallut six mois pour exécuter les ordres. Au terme, plus de la moitié de la population palestinienne, soit environ 800 000 personnes, avait été déracinée, 531 villages détruits et onze quartiers urbains vidés de leur population. Le plan du 10 mai 1948 et surtout sa mise en œuvre systématique dans les mois qui suivirent est un cas typique de nettoyage ethnique, ce qui constitue un crime contre l'humanité au regard du droit international actuel.

Après l'Holocauste, il est devenu pratiquement impossible de dissimuler les crimes contre l'humanité. Notre monde moderne, fondé sur la communication, ne permet plus, surtout depuis l'avènement des médias électroniques, de cacher ou de nier face à l'opinion publique les catastrophes imputables aux hommes. Et pourtant un de ces crimes a été presque complètement effacé de la mémoire des gens du monde entier : l'expulsion des Palestiniens par l'État d'Israël en 1948.

Cet évènement d'une portée incalculable dans l'histoire moderne de la Palestine a été depuis lors systématiquement nié et n'est toujours pas reconnu comme fait historique, sans parler de crime sur lequel on devrait prendre une position politique et morale. »
L'historien israélien Ilan Pappé est résolu à contribuer à changer cela. Son ouvrage conteste la version israélienne officielle de 1948, qui, selon lui, a cherché par tous les moyens à occulter et déformer les faits historiques.
« La légende inventée par ceux qui ont écrit l'histoire israélienne faisait état d'un « transfert volontaire » massif de centaines de milliers de Palestiniens, qui avaient décidé de quitter provisoirement leurs maisons et leurs villages, pour laisser place à l'avancée des troupes arabes venues anéantir le jeune État juif. »
Or en réalité, dit Pappé, des sources palestiniennes attestent clairement que plusieurs mois avant l'entrée des armées arabes en Palestine, et alors que les Britanniques étaient toujours chargés du maintien de l'ordre et du droit en Palestine, l'armée juive avait déjà réussi à expulser de force près de 250 000 Palestiniens.

Pappé est convaincu qu'une relation complète des évènements en Palestine constitue une nécessité politique et historique. Ce qui inclut obligatoirement la prise en compte des sources arabes et de la transmission orale.

Il n'y a, dit Pappé, aucun autre moyen de comprendre de manière exhaustive le conflit israélo-palestinien actuel.

En outre, c'est un devoir moral de continuer à combattre la négation de ce crime, car cette histoire déjà connue en Israël n'a pas pénétré jusque dans la conscience et la manière d'agir du grand nombre.

En tant qu'historien Pappé veut explicitement s'attacher à examiner les mécanismes du nettoyage ethnique de l'année 1948. Mais il veut aussi percer à jour le système cognitif qui a permis aux criminels et au monde entier d'oublier ou de nier les crimes commis par les sionistes en 1948.

Il expose avec emphase les raisons qui l'ont conduit à adopter cette optique dans son ouvrage.
« D'aucuns verront dans ma manière de procéder - choisir a priori de décrire les évènements de 1948 en utilisant le paradigme du « nettoyage ethnique » - une posture d'emblée accusatrice. Sous bien des rapports c'est effectivement mon « J'accuse *» personnel adressé aux politiciens qui ont planifié ce nettoyage et aux généraux qui l'ont effectué, mais si je livre leurs noms, ce n'est pas pour pas les citer en justice à titre posthume, mais pour donner un visage aux criminels comme à leurs victimes: je voudrais empêcher que les crimes commis par Israël ne soient imputés à des facteurs aussi difficiles à cerner que 'les circonstances', 'l'armée' et autres vocables bien vagues qui déchargent les États souverains de leurs responsabilités et permettent de ne pas punir les individus. J'accuse, mais je fais partie de la société que ce livre condamne. Je me sens aussi bien responsable que participant de cette histoire, et je suis aussi convaincu que d'autres membres de la société où je vis - la conclusion de ce livre le montre- que ce douloureux voyage dans le passé est le seul chemin qui ouvre un avenir meilleur pour nous tous, Palestiniens et Israéliens. Voilà le propos de mon livre. »
Celui qui souhaite mieux comprendre le noyau originel du conflit au Proche-Orient devrait lire ce livre où Pappé a mis tout son cœur.

* en français dans le texte

Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, traduit de l'anglais par Paul Chemla, Fayard, 2008