L'opinion des philosophes des sciences concernant l'Intelligent Design est-elle en train d'évoluer ? Il est le plus souvent présenté comme un enfant bâtard, fruit d'une rencontre malheureuse entre dogmes religieux et pensée scientifique moderne. Mais des philosophes de science renommés, pour certains athées, sont en train de le revaloriser. Et des découvertes scientifiques viennent confirmer une de ses principales prédictions. Une évolution possible du consensus scientifique qui s'accompagne d'une contestation grandissante du néo-darwinisme.

Vers une revalorisation de l'Intelligent Design ?

Cela ressemble à une lente évolution du consensus scientifique. L'Intelligent Design soutient qu'il est possible de déterminer grâce à la méthode scientifique que le dessein apparent des êtres vivants est le fruit, non pas d'un processus issu de variations dues au hasard, mais de l'intervention ponctuelle d'un concepteur intelligent. L'intelligent Design pourrait être viable scientifiquement. Non pas probablement vrai, mais juste scientifique.

Il convient d'écarter d'abord une idée confortable mais fausse : la viabilité scientifique de l'Intelligent Design n'est pas seulement défendue par des religieux obtus. Loin de là. Des philosophes des sciences ouvertement athées soutiennent ce point de vue. Thomas Nagel est un penseur américain très influent, mondialement connu pour ses apports en philosophie du droit et en philosophie de l'esprit. Ses ouvrages sont attendus et ses avis sont entendus, à tout le moins écoutés. En septembre, il a fait sensation avec un livre paru aux presses universitaires d'Oxford. Voici comment il y parle des partisans de l'Intelligent Design : « même si on n'est pas attiré par l'alternative d'une explication par les actions d'un concepteur, le problème que ces iconoclastes posent au consensus scientifique orthodoxe devrait être traité sérieusement. Ils ne méritent pas le mépris qu'ils rencontrent communément. Cela est manifestement injuste. » En cela, Nagel fait écho à d'autres philosophes des sciences athées qui avait déjà soutenu cette position, comme Bradley Monton aux Etats-Unis qui avait publié en 2009 un livre intitulé : Chercher Dieu dans la science : un athée défend l'Intelligent Design.

La difficulté majeure autour de l'Intelligent Design tient en deux points qui prêtent souvent à caricature. D'abord l'assimilation de l'Intelligent Design à un simple créationnisme (où Dieu intervient et paf ! miracle, les êtres humains existent), ou à une contestation de l'évolution biologique en général, ou encore à une contestation de la thèse d'un ancêtre commun. Ensuite l'impression que la science exclut de facto l'intervention de toute cause qui ne viendrait pas de la nature elle-même. Or comme le rappelle Alvin Plantinga définir ce qu'est la science est une entreprise particulièrement ardue, qui n'est pas l'objet d'un consensus parmi les spécialistes actuels de la question : « peut-être que le mieux que nous pouvons faire en ce qui concerne la définition de la science, c'est de dire que le terme science s'applique à n'importe quelle activité qui est 1) une entreprise systématique et disciplinée dont le but est de découvrir la vérité à propos de notre monde et 2) a une implication empirique significative ».

Une hypothèse de l'Intelligent Design vérifiée par la science

L'Intelligent Design semble en tout cas capable de faire ce que font dans la vie de tous les jours des scientifiques, c'est-à-dire émettre des hypothèses vérifiables et vérifiées dans certaines spécialités, et notamment en matière de biologie. Ainsi, depuis les années 1990 un argument employé contre l'Intelligent Design consistait à dire que l'existence de l'ADN poubelle (« Junk DNA ») est bien plus probable dans le cas de l'évolution darwinienne que dans le cas d'un concepteur intelligent. Notre organisme contenait, pensait-on, des pseudogènes qui n'avaient aucune utilité pour l'être humain. En 2009, Richard Dawkins, célèbre biologiste et un des opposants les plus en vue à l'Intelligent Design, mettait encore en avant ce fait : pourquoi se demandait-il, « un concepteur intelligent aurait-il créé un pseudogène, un gène qui ne fait absolument rien et qui a toutes les apparences d'une version surannée d'un gène qui avait l'habitude de faire quelque chose, à moins qu'il ne l'est délibérément mis là pour nous tromper ? »

Et patatras ! Cette année, des dizaines et des dizaines de scientifiques ont publié dans différentes revues scientifiques dont Nature et Science qu'une vaste majorité des gènes a une fonction : l'ADN poubelle est définitivement mis au rebut des erreurs scientifiques. Cette découverte vient confirmer la prédiction qu'avaient effectuée les biologistes partisans de l'Intelligent Design, à savoir que si un concepteur intelligent était à l'œuvre, alors l'ADN poubelle n'existait sûrement pas et que ce n'était qu'une question de temps avant de trouver une fonction biologique à une grande majorité de ces soi-disant pseudogènes.

Remise en cause de la philosophie néo-darwinienne

Cette découverte est sûrement le fait marquant de l'année en faveur de l'Intelligent Design. Cela s'inscrit dans un cadre plus large, où le néo-darwinisme est mis en cause. Le sous-titre du livre de Thomas Nagel est explicite d'un certain état d'esprit. Nagel soutient explicitement la thèse que « la conception matérialiste néo-darwinienne de la nature est presque certainement fausse ». Ce qui est une façon courageuse et explicite de se lancer dans l'arène. Ce livre intervient juste après qu'Alvin Plantinga a finalisé dans son dernier livre paru en 2011 chez Oxford University Press un argument contre le naturalisme qu'il a mis à l'épreuve du feu depuis 1993. Plantinga pense que si l'on croit qu'il n'existe rien d'autre à l'œuvre dans l'univers que les lois de la nature (naturalisme) alors cette croyance est incompatible avec la théorie de l'évolution biologique. En effet, si le naturalisme et l'évolution sont tous deux vrais, alors nos facultés cognitives ne sont plus fiables. Pourquoi ? La théorie de l'évolution se moque de savoir si nos croyances sont vraies, celles-ci doivent seulement nous permettre de survivre dans le monde. Les croyances procurent un avantage biologique. Mais alors on ne peut plus dire que le naturalisme est vrai puisqu'il est impossible de prouver que le naturalisme ne résulte pas d'une adaptation de notre cerveau afin de nous permettre de survivre dans ce monde.

L'année 2012 a donc relancé la question de la viabilité scientifique de l'Intelligent Design, dans le cadre d'une interrogation générale sur les limites respectives de la science et de la religion. Si cette théorie n'est plus aussi vide scientifiquement qu'on a bien pu le dire, il lui reste cependant beaucoup d'éléments à fournir avant qu'un nombre significatif de scientifiques ne la considère comme viable. Il n'est même pas dit qu'elle puisse y arriver. Mais cette année 2012 aura à tout le moins montré qu'il existait une voie étroite, et un très long chemin à parcourir pour l'Intelligent Design...

Références

*Thomas Nagel, Mind and Cosmos : Why the Materialist Neo-Darwinian Conception of Nature is Almost Certainly False, Oxford University Press, 2012.

*Bradley Monton, Seeking God in Science : An Atheist Defends Intelligent Design, Broadview Press, 2009.

*Alvin Plantinga, Where the Conflict Really Lies : Science, Religion and Naturalism, Oxford University Press, 2011.

*Richard Dawkins, Le plus grand spectacle du monde, Robert Laffont, 2010.

*The Encode Project Consortium, "An Integrated Encyclopedia of DNA Elements in the Human Genome", Nature, 487, 2012, 57-74.

*Thomas Lepeltier, Vive le créationnisme ! Point de vue d'un évolutionniste, Editions de l'Aube, 2009.

*Paul Clavier, Qu'est-ce que le créationnisme ?, Vrin, 2012.