Gate at Harvard School
© Patricia Drury/Flickr/CC
Un portail, à l’université d’Harvard

Je préfère prévenir : je vais employer des mots tabous. Je vais parler de Juifs, de Noirs, de Blancs, d'Asiatiques, et de race et d'ethnicité. Pas moyen de faire autrement. Aux Etats-Unis, il est difficile d'oublier sa couleur de peau ou son origine, les « communautés » elles-mêmes s'en réclamant à cor et à cri pour être sûres que la société ne les lèse en aucune façon.

Plus de 20 millions d'élèves de terminale ont passé des vacances de Noël fébriles, planchant sur leurs dossiers de candidatures à la fac. Angoisse jusqu'en avril ! Leurs notes comptent, mais pas seulement : les activités extra-scolaires et l'origine ethnique sont déterminantes.

A la mi-décembre, un prix prestigieux de la presse américaine a récompensé un essai paru dans la revue mensuelle The American Conservative, intitulé « Le mythe de la méritocratie américaine ». L'auteur, Ron Unz, y pointait le fait qu'aujourd'hui les meilleurs élèves des lycées américains sont largement asiatiques, mais qu'ils sont sous-représentés dans les facs d'élite.

« Le résultat dépendra de la race des élèves »

Aussitôt ont fleuri dans la presse des tribunes commentant - pour le critiquer ou le justifier - ce phénomène flagrant d'ostracisme, dont une de l'universitaire Carolyn Chen :
« Plus que ce qu'ils imaginent, le résultats de la course aux admissions dépendra de la race des élèves. Si vous êtes asiatique, vos chances d'entrer dans les collèges et les universités les plus sélectifs seront certainement moindres que si vous êtes blanc. »
Pour comprendre les dessous de la polémique, il faut connaître son contexte. Mes trois enfants (blancs), aujourd'hui tous en fac, viennent de passer par là, je peux raconter le processus par le menu.

Tout lycéen de terminale désireux d'entrer à l'université va sacrifier entièrement son mois de décembre au remplissage des dossiers. Bien que les conseillers d'éducation recommandent de ne pas déposer plus de cinq à huit dossiers de candidature, la plupart des jeunes en complètent une dizaine, dont la forme varie selon les cibles.

Lettres de recommandation, questionnaire...

Il faut bien sûr fournir son relevé de notes des quatre années de lycée, ainsi que les résultats de son SAT. Cet examen national fait office de bac aux Etats-Unis. On peut le repasser plusieurs fois pendant sa scolarité pour l'améliorer, sachant que sa note globale est le premier des critères de sélection.

Il faut aussi obtenir des lettres de recommandation personnalisées des professeurs, et surtout écrire des essais, sortes de lettres de motivation spécifiques à chaque université convoitée.

Il faut remplir un questionnaire concernant ses activités en dehors de l'école (sportives, artistiques, bénévoles, professionnelles du soir ou du week-end), faire état de toutes les compétences possibles (en langue, en leadership...), preuves vérifiables à l'appui, évidemment.

Enfin, on demande au candidat sa religion et son ethnicité [pdf] : hispanique ou latino, blanc, afro-américain, asiatique, indien américain, natif d'Alaska, d'Hawaï ou d'une autre île du Pacifique (l'origine moyenne-orientale est considérée blanche). La réponse à cette question est facultative. Elle sert à alimenter les statistiques. Mais aussi à équilibrer la composition ethnique des effectifs de l'université.

Ne hurlez pas tout de suite. C'est grâce à cette mesure, l'« affirmative action » (discrimination positive), qu'un nombre important de bons élèves pauvres appartenant à une « minorité » ont accès gratuitement, ou à très bas prix, aux universités du pays tant publiques que privées, et à celles, ultra prestigieuses, de la Ivy League.

Près de 46 000 euros par an dans le privé

Avant d'entrer dans la polémique raciale de l'année, voici quelques chiffres pour s'y retrouver :
  • les Etats-Unis comptent environ 2 700 établissements d'enseignement supérieur, dits universités ou collèges, publics et privés, délivrant un diplôme « under-graduate » en quatre ans ;
  • sur 20,3 millions d'étudiants (chiffre de 2010), environ un tiers est dans le privé ;
  • le coût moyen des frais de scolarité annuels est de 7 600 dollars par an (près de 5 800 euros) dans une université publique si on est résident de l'Etat, sinon de 12 000 dollars (plus de 9 253 euros) ;
  • les frais de scolarité des universités privées vont jusqu'à 60 000 dollars par an (près de 46 000 euros). Une grosse moitié des étudiants payent moins grâce aux bourses accordées par l'université elle-même, d'autres carrément rien.

  • Depuis deux ans, parce que la crise a considérablement diminué le nombre d'emplois offerts aux jeunes, surtout sans diplôme, les demandes d'inscription en fac ont explosé. Et, forcément, le nombre de postulants rejetés a suivi la même courbe.

    Même les très bons peuvent être éliminés

    Au printemps dernier, le New York Times tentait d'atténuer le sentiment d'échec des candidats malheureux en leur montrant à quel point, chiffres à l'appui, la concurrence était rude :
    « Regardez le nombre de candidats par université cette année ! Sur 46 030 à University of Southern California par exemple, 36 400 ont été rejetés. Avec des statistiques pareilles, il est facile de voir pourquoi même de très bons postulants peuvent être éliminés. »
    Le cas de Boston University, une des plus grosses facs privées américaines avec 31 000 étudiants, est aussi un bon exemple. En 2003, elle avait accepté 71 % des candidats. En 2011, le taux est tombé à 49 %. Au total, 43 979 jeunes avaient soumis leur dossier, pour seulement 3 900 places en première année (sachant qu'il y a plus d'admis que de places, à cause des défections de dernière minute).

    Le New York Times constatait aussi :
    « Les collèges ont tendance à durcir leurs critères. La plupart des Ivy Leagues sont descendues à 8 % d'acceptation. »
    Avoir un parent ancien élève, atout maître

    Huit facs appartiennent à la Ivy League, dont les plus connues à l'étranger sont Columbia, Yale, Princeton et Harvard. Même si leurs frais de scolarité y sont faramineux - il y a encore plus cher ailleurs - , de généreuses bourses en facilitent l'accès. Encore faut-il y être accepté !

    Il ne suffit pas d'être bon, ni même brillant, ni même le meilleur des meilleurs. Il ne suffit pas d'être blanc ou riche. Ni d'être noir, hispanique ou indien américain, même si ça aide un peu pour l'admission en Ivy League.

    La seule chose qui aide à coup sûr à entrer dans une de ces universités d'élite, c'est d'avoir un parent ancien élève. Si possible ancien président des Etats-Unis, auquel cas le prestige de la parentèle compensera les éventuelles médiocres performances du rejeton, et attirera encore plus de dons de généreux philanthropes. Mais ils sont peu nombreux dans ce dernier cas.

    Dans les lycées les plus durs, une majorité d'Asiatiques

    Ce qui n'aide pas, en revanche, ni en Ivy League ni dans une dizaine d'autres facs très sélectives, c'est d'être « asian-américan » (je dirai asiatique pour faire court). Ecoutons encore Carolyn Chen :
    « Ceux-ci constituent 5,6 % de la population des Etats-Unis, mais 12 % à 18 % du corps étudiant des écoles de la Ivy League. Mais si on considère leurs mérites scolaires - notes, résultats aux examens, récompenses académiques et activités extra-scolaires - , les Asian-Américains sont sous-représentés dans ces établissements.

    Il suffit de regarder les meilleurs lycées publics de New York, de San Francisco et d'Alexandria, où les admissions sont basées sur des notes et des examens : 40 % à 70 % des élèves y sont asiatiques. »
    Je vais encore une fois faire appel à l'expérience familiale : un de mes fils a fréquenté un de ces lycées publics, en Caroline du Nord, où presque la moitié des élèves étaient asiatiques. Il convient que peu d'entre eux, même excellents, ont réussi à entrer dans une Ivy League. Alors que d'autres camarades, moins performants mais d'une autre couleur, ont été pris.

    Une sélection taillée pour les Juifs dans l'entre-deux guerres

    L'essai de Ron Unz, « Le mythe de la méritocratie américaine », explique de manière précise l'origine de cette curieuse sélection, dont les Juifs ont été les premières victimes. Je vous en livre quelques passages dans une traduction sans doute approximative :
    « Pendant les années 20, les élites anglo-saxonne dominant la Ivy League ont voulu endiguer l'augmentation croissante des étudiants juifs, mais leur intention initiale d'imposer tout simplement des quotas numériques a suscité une immense controverse et l'opposition des professeurs.

    Le président d'Harvard de l'époque et ses collègues ont donc choisi de modifier le processus d'admission. Au lieu de simples critères académiques, ils ont pris en considération des choses complexes et hasardeuses comme la personnalité des candidats.

    L'opacité en résultant a permis l'admission ou le rejet de n'importe quel candidat, rendant ainsi possible la constitution ethnique du corps étudiant recherché. »
    Le même processus se répète à l'envers pour les Noirs
    « Les responsables de l'université ont alors pu honnêtement dénier l'existence de tout quota religieux ou racial, tout en réduisant au minimum l'enrôlement des Juifs au cours des décennies suivantes. [...]

    Un peu plus tard, le même exact processus s'est répété, à l'envers cette fois, quand, au début des années 60, les militants noirs et leurs alliés politiques ont fait pression sur les universités pour qu'elles alignent leur recrutement des minorités sur la composition de la population américaine. Là encore, il s'agissait de ne pas se baser sur des considérations purement académiques. [...]

    (Aujourd'hui) toutes ces élites universitaires contestent farouchement l'existence d'une discrimination à l'encontre des Asiatiques dans les procédés d'admission, mais ce genre de dénégation est identique à celles de leurs prédécesseurs dans les années 20 et 30. »
    Des mots qui ne gênent pas aux Etats-Unis

    Le journaliste du New York Times, David Brooks, qui applaudit l'essai paru dans The American Conservative, souligne la chose suivante, d'une manière qui risque de choquer le lecteur français :
    « L'autre remarque importante de Ron Unz, c'est que les Juifs sont largement représentés dans les universités d'élite, alors que leurs performances se sont effondrées. Dans les années 70, par exemple, 40 % des meilleurs participants aux Olympiades de mathématiques avaient des noms juifs. Contre seulement 2,5 % aujourd'hui. »
    Les meilleurs de ces Olympiades sont aujourd'hui asiatiques, c'est un fait. Certes, tout cela a pour nous, Français, des relents bizarres, mais les termes de la discussion ne choquent pas aux Etats-Unis. Carolyn Chen, qui dirige le département des études asian-américaines à l'université Northwestern de Chicago, enfonce le clou :
    « Dans une étude de 2009, il est démontré que sur plus de 9 000 étudiants postulant dans des universités très sélectives, les Blancs avaient trois fois plus de chances d'être admis que les Asiatiques, à performances académiques égales. [...]

    Pour les Blancs de la classe moyenne et de la bourgeoisie, l'excellence scolaire des Asiatiques pose l'épineuse question des privilèges, du mérite et des opportunités. »
    Des parents craignent l'humiliation

    Chen accuse carrément des parents blancs de tout faire pour éviter à leurs rejetons l'humiliation face aux Asiatiques. Certains retirent purement et simplement leurs enfants des écoles publiques trop sélectives, devenues de fait « trop asiatiques », craignant que leurs gosses ne soient trop outrageusement distancés.

    Elle raconte que, dans la mesure où ces Blancs en ont les moyens, ils préfèrent inscrire leurs petits dans des écoles privées promouvant des méthodes éducatives « progressistes », ne focalisant pas sur les tests et les examens, et offrant des programmes artistiques ou musicaux, «  ...mais sans "instruments asiatiques", comme le piano ou le violon. Dans certaines de ces écoles d'élite, également, les enfants asiatiques ont du mal à entrer ».

    Chen voit des conséquences psychologiques à cette situation :
    « Mes étudiants asiatiques me disent qu'ils ont honte de leur identité, qu'ils se sentent considérés comme un groupe anonyme de geeks et de virtuoses. »
    Des étudiants performants dragués par d'autres facs

    Heureusement pour ces excellents élèves asiatiques, s'ils sont souvent refoulés des universités où ils auraient mérité d'être acceptés, ils sont accueillis à bras ouverts par d'autres établissement publics ou privés, ravis d'inclure ces cracks dans leur population étudiante. Ceux-ci se voient souvent offrir des bourses faramineuses pour les convaincre de choisir une fac plutôt qu'une autre. Mon fils, encore :
    « J'ai une copine asiatique qui a été acceptée à Harvard avec une petite bourse, mais qui a décliné parce que l'université d'Etat de Caroline du Nord lui a offert ses quatre années d'études gratuite. »
    On retombe ici sur un critère essentiel de la sélection universitaire : l'argent. Il y a aussi le niveau culturel familial. Carolyn Chen se dit consciente du fait que, si les admissions étaient strictement basées sur les scores académiques, les universités d'élite seraient dominées par les Blancs et les Asiatiques, que peu de Noirs et de Latinos y trouveraient place.

    L'affirmative action peut-être bientôt illégale

    Carolyn Chen soutient donc l'« affirmative action » toujours pratiquée par un grand nombre d'universités américaines :
    « Mais pour les jeunes Blancs et Asiatiques de la classe moyenne et de la grande bourgeoisie, les règles du jeu doivent être égales. Il ne faut pas oublier que beaucoup d'enfants très performants sont des fils et filles d'immigrants ouvriers. »
    Dans quelques mois, l'affirmative action sera peut-être déclarée inconstitutionnelle par la Cour suprême, qui doit se prononcer bientôt sur ce sujet à la demande de ceux qui y voit une discrimination antiblancs.

    Mais rien n'interdira aux universités qui le souhaitent de poursuivre leur politique de « recrutement personnalisé », tel que décrite plus haut, pour assurer la diversité sociale et ethnique de leur corps étudiant. Le débat en cours sur la méritocratie américaine est à resituer dans ce contexte.