Traduit par Emcee

Une blague à l'humour grinçant circulait fin 2002, début 2003, dans la période qui a précédé l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis. La version dont je me souviens donnait à peu près ça:
Le président George W. Bush et le vice-président Dick Cheney entrent dans un bar au Texas. Autour de quelques bières, ils projettent l'invasion de l'Iraq, le renversement de Saddam Hussein et la mainmise sur les immenses réserves pétrolières irakiennes. La grande question qui se pose, toutefois, c'est quelle serait la réaction des Américains s'ils déclenchaient une nouvelle guerre alors qu'on ne savait pas du tout comment allait tourner celle qui avait lieu en Afghanistan.
Ils décident donc de réaliser un sondage d'opinion impromptu et font venir à leur table un gars typiquement américain.
Que penseriez-vous de nous si nous envahissions l'Irak pour nous emparer de leurs champs de pétrole, sachant que 30000 Irakiens et un réparateur de vélos américain seraient tués dans l'action?", demande Bush. Le type fronce des sourcils, réfléchit un bon moment, l'air perplexe. Et finalement, il répond : "pourquoi un réparateur de vélos américain doit-il mourir?".
Cheney tape sur la table et sourit à Bush, d'un air triomphal. "Je te l'avais bien dit que tout le monde s'en tamponnerait des 30000 Irakiens!"
Dix ans plus tard, tout le monde, semble-t-il, s'en tamponne aussi des pertes en vies humaines en Iran.

L'héritage laissé par les Etats-Unis en Irak

Comme nous le savons maintenant, il y a eu bien plus de 30.000 Irakiens et un Américain qui ont trouvé la mort depuis l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis le 19 mars 2003.

Le nombre connu de civils irakiens morts à la suite des violences depuis le déclenchement de la "Seconde Guerre en Iraq" est actuellement estimé à 105/115.000, selon le chiffre donné sur le site: Iraq Body Count database et constamment remis à jour. Qui précise également que, selon les "war logs" de WikiLeaks sur la guerre en Irak, ce chiffre peut être de 13.750 de plus. Les chiffres officiels du Département de la Défense depuis la mi-décembre, réunis par Margaret Griffis sur le site Antiwar.com, révèlent que 4484 membres de l'armée US et 1487 employés des sociétés militaires privées sous-traitées par l'armée US ont péri depuis le début de la guerre, ainsi que 319 soldats de la "Coalition", 348 journalistes et 448 universitaires.
Les estimations concernant les blessés USAméricains oscillent entre 33.000, chiffre officiel, et plus de 100.000. Les médecins constatent actuellement une recrudescence de cancers et de malformations à la naissance qu'ils attribuent à l'uranium appauvri contenu dans les bombes et les obus utilisés par les forces US et britanniques au cours de la guerre en Irak de 1991 et de l'invasion en 2003.

On estime à 300 tonnes la quantité d'uranium appauvri utilisée au cours de la Première Guerre du Golfe.

Abdulhaq Al-Ani, co-auteur de "Uranium in Iraq: The Poisonous Legacy of the Iraq Wars", a effectué des recherches sur les incidences que pourraient avoir sur la santé publique des armes à l'uranium appauvri sur la population civile en Irak depuis 1991 et expliqué dans une interview sur Al-Jazeera que les effets de l'uranium appauvri sur le corps humain ne commencent à se faire sentir que 5/6 ans après l'exposition aux radiations.
Al-Ani signale une augmentation sensible du pourcentage de cancers en Irak en 1996-1997 et en 2008-2009.

Le docteur Ahmad Hardan, qui a travaillé comme conseiller scientifique spécial pour l'OMS, les Nations Unies et le Ministère de la Santé irakien, a observé les effets de l'exposition à l'uranium appauvri sur les adultes et les enfants, à savoir diverses formes de cancers et des malformations graves à la naissance.

Il a déclaré à Lawrence Smallman (journaliste d' Al-Jazeera , NDT):
"l'uranium appauvri est radioactif pendant 4,7 milliards d'années, ce qui signifie que des milliers et des milliers d'enfants irakiens vont souffrir au cours des dizaines de milliers d'années à venir".
La leucémie est devenue le troisième cancer le plus répandu dans tout l'Irak, les enfants en-dessous de 15 ans étant plus particulièrement vulnérables. "C'est ce que j'appelle du terrorisme" dit-il.

La BBC explique que les bébés nés à Falloujah ont actuellement 13 fois plus de malformations cardiaques congénitales que ceux qui sont nés en Europe. En visite en Irak, le rédacteur en chef de World Affairs, John Simpson, a appris qu'on déconseille aux femmes qui habitent Fallujah d'avoir des enfants.

Le docteur Daud Miraki a constaté que de plus en plus de bébés à l'est et au sud-est de l'Afghanistan naissaient sans yeux ou sans bras ni jambes, ou avaient des tumeurs à la bouche et aux yeux.

Le Pentagone nie toute relation de cause à effet entre ces constats et l'utilisation de l'uranium appauvri par l'armée, même si (ou peut-être parce que) ces mêmes effets se retrouvent chez les vétérans qui reviennent d'Irak et d'Afghanistan.

Néanmoins, que ce soit la droite, la gauche ou le centre, les éventuelles "conséquences" des frappes militaires (euphémisme pour "guerre") contre l'Iran ne sont évaluées quasiment exclusivement que par rapport aux éventuelles répercussions qu'elles auraient pour Israël, les Etats-Unis et l'Europe: une flambée des prix du pétrole qui porterait gravement atteinte à l'économie mondiale - le Hezbollah qui lancerait des missiles sur Israël depuis le Liban et commettrait des actes de terrorisme contre des "objectifs occidentaux vulnérables" - plutôt que les conséquences dramatiques qu'elles auraient pour l'Iran, ses voisins et l'écosystème mondial.

Une exception à cela; un rapport de 114 pages intitulé "Etude sur une éventuelle offensive israélienne contre les installations nucléaires iraniennes" ("Study on a Possible Israeli Strike on Iran's Nuclear Development Facilities"), publié en 2009 pour le Center for International and Strategic Studies. Il consacre deux pages entières (90-91) à la catastrophe humaine et environnementale qui découlerait d'une attaque contre la centrale nucléaire iranienne de Bou¬chehr:
"Toute frappe sur le réacteur nucléaire de Bou¬chehr provoquera aussitôt la mort de milliers de personnes qui habitent sur le site ou alentours, et des milliers d'autres seront victimes de cancers, voire des centaines de milliers, selon la densité de la population de la zone contaminée".
Les auteurs préviennent également que le Bahreïn, le Qatar et les Etats Arabes Unis seront énormément touchés par les radionucléides. (Les états arabes du Golfe censés être si impatients qu'Israël mette un frein aux ambitions régionales de l'Iran ont-ils conscience de cela?).
Le Ministre de la Défense israélien, Ehud Barak, qui affiche un sourire satisfait, a calculé que les victimes d'une guerre contre l'Iran pourraient se limiter à moins de 500 personnes.

"Il n'y aura pas 100.000, pas 10.000, pas 1.000 morts. Israël ne sera pas détruit" a déclaré Barak d'un ton rassurant lors d'une interview à la radio en novembre dernier et reprise par le Washington Post.

"Si tout le monde reste chez soi, il n'y aura pas 500 morts non plus" a-t-il ajouté.

Barak parle des Israéliens. Pour les Iraniens, qui fera le décompte des victimes? Qui s'en soucie?

Le coût humain d'une attaque contre l'Iran

Personne ne parle des dégâts que causeraient des "frappes aériennes chirurgicales" aux "installations nucléaires iraniennes suspectes" avec des bombes "bunker-busters" GBU-28, capables de pénétrer le béton et la terre grâce à l'uranium appauvri, aux 74 millions d'Iraniens, dont près d'un quart sont des enfants de moins de 14 ans et dont la moitié sont âgés de moins de 30 ans.

(Où sont les manifestations de ces militants autoproclamés "pro-vie'? Ou bien est-ce que le "droit à la vie" disparaît sitôt que le bébé est expulsé du ventre de sa mère?).

Personne ne se soucie des émissions de produits radioactifs dans la biosphère de l'Asie Centrale (puis de la terre entière): si l'uranium appauvri contenu dans les bombes venait en contact avec les produits radioactifs nucléaires présents sur les sites de recherche nucléaire visés - dont presque tous fonctionnent sous le contrôle de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA) - les risques de catastrophe seraient multipliés de façon exponentielle.

Le chef des renseignements militaires israéliens, le général de brigade Aviv Kochavi a récemment annoncé d'un ton grave à la Conférence des va-t-en-guerre d'Herzliya que l'Iran possède 4 tonnes d'uranium faiblement enrichi, ainsi que près de 100 kilos d'uranium enrichi à 20%.
Si c'est le cas, est-ce réellement une bonne idée de faire jaillir des particules radioactives qui vont se répandre dans l'atmosphère et dans les eaux d'Asie Centrale et au-delà?

Rien d'étonnant, donc, à ce que la Russie, la Chine et l'Inde - qui sont toutes trois les plus proches géographiquement de l'Iran, et également situées dans la direction où souffleraient en premier les vents chargés de particules radioactives - soient les membres du Conseil de Sécurité de l'ONU les plus opposés à une offensive contre l'Iran.

De la même façon, personne ne s'interroge sur la pertinence qu'il y aurait à larguer un nombre sans précédent de "bunker busters" de plus de 2000 kilos capables de pénétrer la terre jusqu'à 30 mètres de profondeur et le béton jusqu'à 6 m au sein même d'une région déjà prédisposée aux risques sismiques. Personne ne semble se soucier des dégâts irréparables et irréversibles que cette action entrainerait sur des kilomètres de côtes iraniennes: la Mer Caspienne au nord, la Mer d'Arabie au sud et le Golfe Persique à l'ouest.

Et que dire des dégâts permanents causés aux nappes d'eau souterraines d'Asie Centrale, où l'eau est déjà une denrée rare? Si la fracturation hydraulique (fracking) destinée à l'extraction de gaz de schistes peut rendre l'eau potable aux Etats-Unis inflammable , imaginez ce que pourrait entraîner le pilonnage de certaines des réserves de gaz naturel les plus abondantes.

Les répercussions imprévisibles

Prédire la totalité des dégâts qui pourraient être, et seraient à coup sûr, infligés, à l'Iran et aux Iraniens est difficile, voire impossible. Personne en dehors des hauts responsables de la Sécurité peut, ne serait-ce que deviner, le nombre d'objectifs que viserait une offensive israélienne et /ou US américaine (la BBC en suggère cinq, en plus de Bou¬chehr).

Et d'autres paramètres entrent en ligne de compte, comme la quantité ou la capacité des armes qui seraient employées, ou savoir si Israël envisage d'utiliser des armes nucléaires et si les soi-disant "frappes chirurgicales de haute précision" ont atteint ou raté leur cible, des éléments qui auraient tous une incidence sur l'ampleur des "dommages collatéraux" subis par les êtres humains, les infrastructures, les maisons et les immeubles d'habitation, les écoles, les mosquées et les sites classés au Patrimoine Mondial, tout cela à cause de l'obstination à vouloir bombarder d'hypothétiques installations de recherche nucléaire en Iran.

Une offensive contre des installations enterrées en profondeur se ferait, sans aucun doute, au moyen de bombes GBU anti-bunker, capables de pénétrer des cibles enterrées grâce à l'uranium appauvri qui la constitue. Le coût en vies humaines, en risques à long terme pour la santé des populations, parmi lesquels les malformations génétiques que connaitront les nouvelles générations de bébés à cause des toxines et des produits radioactifs contenus dans les bombes à uranium appauvri qui auront été larguées et les produits nucléaires qui auront été répandus est également incalculable.

Cela vaut-il le coup de faire la guerre ?

Contrairement à ce que racontent les medias, il n'y a aucune preuve que l'Iran cherche actuellement à fabriquer une bombe atomique ou même envisage de le faire . Mais, même si c'était le cas, une offensive israélienne et/ ou US américaine ne ferait que reporter sa fabrication de quelques années et peut-être même provoquer et accélérer la recherche de l'arme nucléaire en tant que moyen de dissuasion.

Pour en revenir aux enquêtes d'opinion, dans un récent sondage réalisé par téléphone par le Pew Research Center, le 8 février 2012, auprès d'un échantillon de 1500 adultes dans les 50 états US, la question posée était: "Dans quelles proportions, le cas échéant, êtes-vous au courant de la polémique concernant le programme nucléaire iranien?"

38% ont répondu: "très au courant"
39% "un peu"
23% "pas du tout".

Mais quand on leur a demandé s'il était plus important d'empêcher l'Iran de se doter de l'arme nucléaire, même si cela impliquait de mener des opérations militaires ou d'éviter un conflit militaire avec l'Iran, même si cela voulait dire qu'ils se doteraient peut être de l'arme nucléaire:
30% ont répondu qu'ils choisissaient en priorité d'éviter le conflit militaire, alors que 58% répondaient qu'une intervention militaire pourrait être nécessaire (20% de plus que le pourcentage de ceux qui avaient répondu qu'ils étaient "très au courant" de la polémique concernant le programme nucléaire iranien).
Ce n'est pas un hasard: le même sondage de Pew qui posait la même question à un échantillon de personnes différentes entre le 30 sept. et le 4 oct. 2009 révèle que si seulement 41% d'entre elles ont déclaré "être très au courant", 61% approuvaient une intervention militaire - le même écart de 20%.
(Dans le second sondage, il était également demandé aux personnes interrogées si les Etats-Unis devaient soutenir ou s'opposer à une offensive d'Israël contre l'Iran "pour faire cesser son programme nucléaire": 39% ont répondu que les Etats-Unis devaient appuyer une intervention militaire israélienne, 5% que les Etats-Unis devaient s'opposer à une intervention militaire d'Israël, et un peu plus de la moitié - 51% - que les Etats-Unis devaient "rester neutres").

Mais qu'en aurait-il été si les questions avaient été formulées différemment?

Que se serait-il passé si le sondeur avait dit:
"Seriez vous d'accord ou pas d'accord si Israël ou les Etats-Unis retardaient les travaux de recherche nucléaire de l'Iran (pas forcément pour fabriquer l'arme nucléaire) de 3 à 5 ans au plus, en larguant des bombes fabriquées avec de l'uranium appauvri sur un pays de 74 millions d'habitants, dont un quart d'entre eux sont âgés de moins de 14 ans, si des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes risquent de mourir et que peut-être des millions d'autres risquent d'être affectées par des mutations génétiques qui provoqueront des malformations à la naissance et des cancers pour les générations futures"?
Et qu'auraient-ils répondu si la question suivante avait été:
"Si les bombes à l'uranium appauvri étaient incapables de pénétrer les installations iraniennes souterraines, où a soi-disant lieu la recherche nucléaire, dont la majorité est sous contrôle de l'AIEA, accepteriez-vous qu'Israël utilise des armes qui multiplieraient par cent le nombre de morts et de destructions et seraient à l'origine de ce que certains appelleraient un "holocauste'"?
Honnêtement, je n'ai aucune idée de ce que seraient les pourcentages pour et contre à ce genre de questions. Mais il est temps que les instituts de sondage évaluent l'opinion publique en disant de façon plus directe quels sont les véritables enjeux - les véritables conséquences - d'une offensive contre l'Iran. Ils peuvent commencer par éliminer les termes aseptisés d'"intervention militaire" et de "frappes chirurgicales" en les qualifiant de ce qu'elles sont réellement: des actes de guerre qui vont entraîner la mort et la ruine de dizaines, voire de centaines, de milliers d'Iraniens.
Des Iraniens qui, comme les personnages du film "Une Séparation", récemment récompensé aux Oscar, aiment leurs enfants et veulent ce qu'il y a de mieux pour eux, qui se font du souci pour leurs parents vieillissants, qui luttent pour joindre les deux bouts face à un taux de chômage élevé et à la pression économique.

Comme l'a déclaré Asghar Farhadi, le metteur en scène, lors de la remise de l'oscar du meilleur film étranger
"A une période où les responsables politiques parlent de guerre, d'intimidation et d'agression, le nom de leur pays, l'Iran, est évoqué ici pour sa magnifique culture, une culture riche et ancienne qui a été enfouie sous l'épaisse poussière de la politique.
Cette épaisse poussière doit-elle être contaminée par des produits radioactifs toxiques dus à l'uranium appauvri et peut-être aux retombées radioactives?
La guerre contre l'Iran, ce n'est pas rien".