Alors même que ces lignes sont écrites, la grande majorité des médias ont suspendu leur programmation habituelle et retransmettent en direct l'intervention des forces spéciales au domicile du présumé auteur des assassinats perpétrés à Toulouse et Montauban au cours des derniers jours. Les interventions de Nicolas Sarkozy sont suivies à la trace et les déclarations émanant des autorités sont reprises en boucle. Mais avant de commenter plus exhaustivement cette affaire, revenons un peu en arrière et penchons-nous sur son contexte.

Cui Bono ?

Comme souligné avec une grande justesse par Franklin Delano Roosevelt :
« En politique, rien n'arrive par hasard. Chaque fois qu'un événement survient, on peut être certain qu'il avait été prévu pour se dérouler ainsi. »
Aucun événement politique n'étant le fruit du hasard, la première question à se poser est donc : « Cui Bono ? » c'est-à-dire : « À qui profite le crime ? »

Situation préélectorale

C'est un euphémisme que d'affirmer que la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy était jusqu'à présent mal engagée.

Quelques mois seulement après le début de son mandat, la côte de popularité de Sarkozy a commencé à plonger ; elle s'est stabilisée fin 2007 et depuis, reste à un niveau particulièrement faible. Quels que soient les instituts de sondages concernés, approximativement deux tiers des sondés expriment une opinion négative quant au président sortant.

© CSA

Parallèlement, les concurrents de Sarkozy en général, et Hollande en particulier, cumulent des côtes de popularité flatteuses. Ainsi, entre mai 2011 et mars 2012, la popularité de François Hollande a fluctué entre 42 et 56 %.

© Delitsdopinion.com
De fin 2010 à début 2012, les sondages pronostiquaient un deuxième tour Hollande-Sarkozy, et les intentions de vote donnaient une avance confortable à Hollande, comprise entre 10 et 20 points sur la période. Ainsi, selon les derniers sondages effectués en février 2012, Hollande se voyait crédité de 56 voire 57 % des voix contre 43 à 44 % pour Sarkozy.

© Le Figaro
On notera que malgré ces écarts marqués, un des rares domaines où Sarkozy surnageait était celui de la lutte contre l'insécurité, où il était crédible aux yeux de 41 % des Français contre 19 % seulement crédités à Hollande.

À ce stade, la victoire de Sarkozy semblait donc relever de l'impossible, à moins d'un miracle ou du moins d'un événement savamment orchestré...

Le « terrorisme islamique » frappe encore

Un mois et demi avant le premier tour des présidentielles réapparaît donc l'hydre du terrorisme islamique. Une première attaque survient à Toulouse le 11 mars, au cours duquel un militaire français musulman perd la vie. Une deuxième attaque à Montauban le 15 mars fait trois victimes supplémentaires (deux militaires musulmans et un militaire antillais). Finalement une troisième attaque frappe Toulouse le 19 mars et fait 4 victimes juives.

Deux jours plus tard, le 21 mars, le RAID encercle le bâtiment résidentiel où vit le « terroriste » et très rapidement, deux « preuves » cruciales sont obtenues :
- Le frère du suspect détiendrait de la poudre explosive.
- Le suspect aurait jeté par la fenêtre un Colt 45, l'une des armes utilisées au cours des assassinats susmentionnés.

À l'instar des passeports miraculeusement retrouvés intacts au sommet des décombres du WTC et des Corans découverts dans des véhicules de location, le public se voit offrir deux preuves qui établissent que ces actes abominables sont le fruit du terrorisme islamique et que l'individu ciblé est bien l'auteur des assassinats qui ont ravagé le Sud-Ouest.

L'instrumentalisation

Le lundi 19 mars, Nicolas Sarkozy se rend personnellement à Toulouse, intervient publiquement et, les yeux rivés à la caméra, invective l'assassin et promet de le trouver et de lui faire rendre des comptes. Il se pose en sauveur providentiel des Français face à l'odieuse menace.

Sous les feux de tous les projecteurs, Sarkozy se lance dans une croisade personnelle contre le mal incarné : le vil terroriste islamique.

Moins de 48 heures après l'intervention télévisuelle de Sarkozy, l'assassin est identifié, sa résidence littéralement assiégée et les membres de sa famille placés en garde à vue.

Sarkozy occupe l'intégralité de la scène médiatique : rencontre des représentants des différents cultes, allocution publique à Toulouse, intervention à Montauban, rencontre des policiers blessés à Toulouse, cérémonie donnée en mémoire des militaires de Montauban, présence dans le quartier de la Côte Pavée avant l'assaut du RAID, rencontre des familles de victimes.

Le maître mot repris ad libitum dans les discours de Sarkozy est « Unité ». Unité au sein de la population, unité entre les religions, unité nationale...

Comment Sarkozy, qui n'a cessé de détruire la cohésion sociale et la solidarité (stigmatisation des chômeurs, immigrés, Roms, musulmans, fonctionnaires, grévistes, RMIstes...) peut-il légitimement invoquer une unité qu'il n'a cessé d'affaiblir ?

En fait, l'unité à laquelle Sarkozy fait allusion est celle qu'il souhaite cristalliser autour de sa candidature, car seule une nation unie autour de son leader est en mesure de faire face à l'adversité.

Sarkozy joue ici sur plusieurs tableaux :

- Il devient le sauveur qui a permis de neutraliser l'assassin.
- Étant donné les « liens » de ce dernier avec les mouvances islamiques, la menace demeure, et Sarkozy, fort de son résultat, se pose en protecteur ultime de la nation contre les menaces terroristes à venir.
- L'intervention militaire décidée en Afghanistan par Sarkozy, soi-disant pour traquer Oussama Ben Laden et neutraliser le terrorisme, devient moins discutable.
- La question de la sécurité revient au premier plan et, comme mentionné précédemment, c'est un des rares domaines où Sarkozy est plus crédible que Hollande aux yeux d'une majorité de Français.

En effet, le « hasard des événements » n'aurait pu être plus favorable à la candidature jusqu'alors désespérée de Sarkozy.

Hystérisation par hypermédiatisation

Vous noterez l'hypermédiatisation de l'événement alors que chaque jour, depuis des années, en Afghanistan ou en Palestine, des innocents meurent, tués de façon gratuite, dans un silence assourdissant.

Depuis quelques jours, la grande majorité des médias ont suspendu leur programmation habituelle et retransmettent en direct l'évolution de cette affaire nationale. Aujourd'hui même, l'intervention des forces spéciales au domicile du présumé auteur des assassinats est suivie minute par minute.

L'objectif est d'hystériser suffisamment la population pour la plonger dans un état de suggestibilité. Au-delà d'un certain seuil, d'un certain niveau de stress, l'individu devient hypersucceptible et peut accepter l'inacceptable.

Dans ce cas l'objectif est atteint par :
- La gravité des actes commis, dont des tirs à bout sur des enfants
- La variété des cibles laissant penser à chacun qu'il est menacé
- La répétition des assassinats introduisant en France le concept relativement nouveau et d'autant plus traumatisant de tuerie en série
- La multiplication de témoignages directs (voisine de l' « assassin », riverain de l'école juive, témoins de la tuerie de Montauban) stimulant la « résonance limbique », c'est-à-dire une transmission inconsciente d'un puissant état de stress du témoin aux auditeurs/spectateurs
- La série d'attentats durant plus d'une semaine exposant les Français à une période de stress longue et continue
- Et bien sûr l'hypermédiatisation, qui comme en 2001 avec la retransmission en boucle de l'attaque du WTC soumet la population à la répétition hypnotique d'un événement hyper traumatisant.

Dans ses expériences de conditionnement menées sur des chiens, Ivan Pavlov a mis en lumière le phénomène d'« inhibition transmarginale » où, au-delà d'un certain niveau de stimuli (peur, souffrance, fatigue,...) le sujet entre dans un profond état de passivité, une paralysie mentale et physique totale quel que soit le stimuli auquel l'animal est soumis (froid, chaud, chocs électriques,...)
Plus récemment, dans son ouvrage essentiel La stratégie du choc , Naomi Klein a montré comment la terrorisation d'une population humaine (via les tortures, la propagande, un climat de peur...) la rend malléable et prête à accepter les mesures qui lui sont les plus défavorables.

À ce titre, on ne peut ignorer que le dénouement de cette interpellation se fait attendre. Le domicile du suspect a été encerclé dès 3 h du matin ce mercredi 21 mars. 18 heures plus tard, le « dialogue » se poursuit. Pourquoi un tel délai ? Les autorités ont peut-être des difficultés à expliquer de manière crédible pourquoi un terroriste défendant la cause palestinienne s'en est pris à des soldats musulmans qui n'avaient pas effectué une seule mission en Afghanistan alors que nombre de soldats chrétiens basés à Toulouse ou à Castelsarrasin en sont revenus les mains couvertes de sang ?

Une autre raison pourrait être la volonté de prolonger la période de stress et d'inquiétude vécue par des millions de Français rivés à leur téléviseur ou à leur poste de radio et attendant fébrilement une conclusion à cette série d'événements particulièrement angoissants.

Au final, comme Tatcher avec la guerre des Malouines ou Hitler avec l'incendie du Reichtag, le leader qui revêt, à tort ou à raison, le rôle de sauveur face à la menace écrasante est plébiscité par le peuple hystérisé recherchant à tout prix un protecteur contre la menace parfois créée de toute pièce par ce dernier. Face à un grand péril, le peuple s'en remet à la protection offerte par l'ordre établi, même s'il était honni la veille. Ce processus n'est pas sans rappeler les tactiques du pompier pyromane, officiant dans le cas présent au niveau politique et à l'échelle des nations.

Sort de l' « assassin »

Il semble fort probable que sous peu, l' « assassin » aura été éliminé : « suicide » par balle ou par explosif qui permettrait de dédouaner les autorités qui auraient tenté jusqu'au bout d'entretenir le dialogue, ou élimination du « terroriste » par les membres du RAID (évidemment en légitime défense) si un suicide ne pouvait être provoqué ou simulé.

Ce scénario servirait un double objectif. A l'instar de Lee Harvey Oswald, il permettrait de faire taire le « coupable » et ainsi lui faire endosser parfaitement le rôle, les agissements et les motivations qui étayent la thèse officielle, et d'autre part, de stimuler un lien inconscient entre les autorités et ceux qui ont cru voire soutenu leurs thèses. À la manière de ces meurtres commis dans de petites communautés où tout le monde connait l'identité des coupables, mais se tait et se retrouve lié par un secret inavoué et honteux. Voilà peut-être la véritable union sacrée que Sarkozy a à l'esprit.

Perspectives

A court terme la réélection de Sarkozy semble inéluctable.

Peut-être ne sera-t-il même pas nécessaire d'avoir recours aux 4 % des votes « comptabilisés » par des machine à voter électroniques (mises en place par Sarkozy juste avant son élection....) et dont la faillibilité n'est plus à prouver.

Avant même cette réélection, on peut prédire de vastes « coups de filet dans les milieux islamistes » et l'entretien d'un climat d'angoisse et de stigmatisation des minorités arabo-musulmanes par les médias de masse.

Pour ce second mandat et comme aux États-Unis après les événements du 11 septembre 2001, la France devrait connaître une montée du totalitarisme : stigmatisation des minorités en général et des populations arabo-musulmanes en particulier, fichage des citoyens, réductions des libertés civiles, développement des caméras de surveillance, durcissement des condamnations, généralisation de la répression...

La mise en place du plan Vigipirate écarlate en Midi-Pyrénées nous donne un avant-goût de ce qui attend la France, puisqu'il s'agit concrètement du dernier niveau avant l'application des mesures d'exception prévues par la Constitution de 1958 (article 16, état d'urgence).
Vous pouvez consulter la suite de cet article ici : Mohamed Merah, le Lee Harvey Oswald de Toulouse