eurozone banks
© AFP Photo/Philippe Huguen
Twenty-five eurozone banks out of a total 130 fail a new financial health check by the European Central Bank, figures show
Les banquiers n'inspirent pas confiance, c'est là un euphémisme. Chaque nouvelle enquête le rappelle : aucun secteur professionnel ne suscite autant de rejet dans l'opinion, « si ce n'est les hommes politiques, les criminels emprisonnés... et les vendeurs de voiture », précise Michel Maréchal, professeur d'économie expérimentale à l'université de Zurich. Le chercheur ne va rien arranger à l'affaire. Avec son collègue de Zurich, Ernst Fehr, et Alain Cohn, de l'université de Chicago, il publie dans la revue scientifique Nature, publiée jeudi 20 novembre, un article qui met en évidence la « culture de la triche » en vigueur dans le secteur bancaire.

Les trois chercheurs s'intéressent depuis des années aux identités professionnelles et à la façon dont celles-ci peuvent contribuer à construire des comportements plus ou moins éthiques. « Les récents scandales financiers, du dossier Kerviel à l'affaire du Libor, et la conviction des experts que les normes en vigueur dans le monde de la banque pouvaient expliquer ces dérives nous ont convaincus de la nécessité d'élaborer un protocole », explique M. Maréchal. Un dispositif assis sur le plus célèbre et le plus simple des jeux de hasard : pile ou face.

Une grande banque internationale avait accepté de mettre à la disposition des universitaires 128 de ses employés, issus de tous les secteurs - banque privée, gestion du risque, traders, ressources humaines - et de tous les niveaux. A une condition : conserver l'anonymat (la suite lui donnera raison). La cohorte, qui avait en moyenne 11,5 ans d'expérience dans le secteur, était scindée en deux. A tous était posée une série de questions identiques portant sur leur bien-être, suivie de sept questions distinctes. Le premier groupe se voyait interrogé sur son identité professionnelle (dans quelle banque travaillez-vous ? quelle est votre fonction ?...) ; le second, sur des sujets autres (quel est votre loisir favori ? combien d'heures regardez-vous la télévision chaque jour ?...).

Des règles qui poussent à « une attitude malhonnête »

Les affaires sérieuses pouvaient commencer. Les cobayes étaient invités à lancer dix fois une pièce et à noter le résultat. Ennuyeux et banal ? Pas tant que ça, car le jeu était intéressé, avertissaient les chercheurs. Chaque lancer retombant côté « face » rapportait 20 dollars ; « pile », au contraire, ne rapportait rien.

Tricher ? La tentation était grande. Les joueurs n'étaient pas observés. Un résultat hors de la norme pouvait aisément être attribué au facteur chance. Un, peut-être deux, mais pas dix ou vingt... Que pensez-vous qu'il advint ? L'échantillon de contrôle reporta un taux de 51,6 % de lancer « gagnant », « ce qui n'est pas significativement différent de 50 % », indiquent les chercheurs. Qui concluent que les banquiers ne sont pas malhonnêtes par nature.

En revanche, dans l'échantillon placé dans des conditions professionnelles, la pièce tomba du bon côté dans 58,2 % des cas. Ce qui, cette fois, n'a plus rien de normal. En considérant que personne ne triche contre son intérêt, le calcul de probabilité estime à 26 % le taux de tricheurs dans le groupe étudié.

Le même exercice a été reproduit avec des employés d'autres secteurs. Aucune différence statistique n'a été observée entre les joueurs placés en situation professionnelle et le groupe de contrôle. Et avec des étudiants : là encore, aucun écart significatif n'a été relevé. En revanche, un autre groupe de 80 employés du secteur bancaire venus d'autres établissements se sont avérés particulièrement... chanceux. Ce n'était donc pas la banque d'origine mais bien le conditionnement professionnel qu'il fallait incriminer. « Les normes et règles informelles en vigueur dans le monde de la banque privilégient les valeurs matérielles et poussent ainsi à une attitude malhonnête », concluent les chercheurs.

Que faire maintenant ? Marie-Claire Villeval, professeur d'économie (CNRS, université de Lyon), invite à poursuivre les recherches en se focalisant cette fois sur la « prise de risques » mais aussi de reproduire une telle étude avec des hommes politiques confrontés à de possibles gains électoraux. « Il n'y a aucune raison de penser que seul le secteur financier soit concerné », insiste-t-elle.

Les chercheurs suisses insistent, eux, sur la nécessité de « modifier la culture professionnelle des banquiers ». Mettre en place un « serment », à l'image de celui d'Hippocrate prononcé par les médecins ; écarter les bonus qui favorisent un comportement en conflit avec l'intérêt du client ou de la société ; introduire des primes qui récompensent une attitude « citoyenne ». « Une prime aux lanceurs d'alerte », imagine Michel Maréchal. Le rêve appartient-il à la culture professionnelle du chercheur ?