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L'affaire des bébés volés et confiés à des familles adoptantes à l'époque du franquisme prend de l'ampleur en Espagne.
La société espagnole a été ébranlée par les accusations de vol et de trafic de milliers d'enfants auxquels se seraient livrés des bonnes sœurs, des prêtres et des médecins. Ce trafic aurait commencé sous Franco et se serait poursuivi jusque dans les années 1990.

Manoli Pagador, une habitante de Getafe qui est un faubourg ouvrier de Madrid, assistait à une réunion sur cette affaire des « niños robados » (les enfants volés) quand elle a expliqué avoir eu trois filles et de nombreux petits-enfants mais ne s'être jamais remise de la perte de son premier-né, un garçon, il y a presque 40 ans. La simple idée de le croire en vie, et non pas mort et enterré comme les médecins de la maternité le lui avaient dit, la rend folle.

En 1971, elle avait 23 ans et venait de se marier. Elle a donné naissance à un garçon qu'on lui a dit être en bonne santé, mais qu'on lui a immédiatement enlevé pour des examens de routine. Neuf longues heures plus tard, une bonne sœur, qui était également infirmière, lui a dit d'un ton glacial que son bébé était mort. Elle n'a pas pu voir le corps, ni assister à son enterrement.

Quand on lui demande s'il ne lui est pas venu à l'idée d'interroger le personnel de l'hôpital, elle répond : « Les docteurs, les bonnes sœurs ? Je ne pouvais pas les accuser de mentir ! C'était l'Espagne de Franco ! une dictature. Aujourd'hui encore, les Espagnols hésitent à douter des autorités. »

L'ampleur de ce trafic de bébés est restée tue jusqu'à l'année 2008 et plus précisément jusqu'à ce que deux hommes, Antonio Barroso et Julian Luis Moreno, amis d'enfance d'une ville côtière près de Barcelone, découvrent qu'ils avaient été achetés à une bonne sœur. Ceux qu'ils prenaient pour leurs parents n'étaient pas leurs géniteurs et les avaient gardé toute leur vie dans le mensonge.

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Antonio Barroso (à gauche) et Julian Luis Moreno (qui est aussi le bébé sur la photo du haut)
Juan Luis Moreno a découvert la vérité quand celui qu'il appelait « papa » s'est retrouvé sur son lit de mort. « Il m'a dit : je t'ai acheté à un prêtre de Saragosse. Et il a dit qu'Antonio avait lui aussi été acheté. »

Passés le choc et la première colère, les deux amis se sont sentis comme deux chiens qu'on avait achetés dans une animalerie. Ils se sont adressés pour consultation à un avocat spécialisé dans les affaires d'adoption qui leur a dit qu'il traitait très souvent des affaires semblables.

Les deux amis se sont alors tournés vers les médias et leur histoire s'est brutalement retrouvée étalée à la Une de toute la presse. Partout en Espagne, des mères vinrent témoigner d'expériences troublantes de la même veine.

Plusieurs mois après, le ministère espagnol de la justice commence à dresser un tableau de cet insoutenable trafic. Il est évident qu'un trafic avait été organisé. Le nombre de bébés volés est difficile à estimer : 900 plaintes ont été déposées mais certains juristes estiment que 300 000 enfants auraient été soustraits à leurs parents.

L'idée était de retirer les enfants aux parents jugés indésirables et de les faire adopter par des familles « approuvées ». La pratique a commencé à la fin des années 1930 du temps de la dictature du général Francisco Franco.

À cette époque, les motivations de ce trafic étaient peut-être idéologiques et politiques. Mais au fil des ans, elles semblent avoir évolué. On s'est mis à retirer leurs bébés aux parents considérés comme moralement ou économiquement déficients. Le trafic est également devenu une source de revenus, ce qui revient à le qualifier de crapuleux.

Le scandale éclabousse l'Église Catholique, qui avait assuré sous le franquisme un rôle éminent dans les services sociaux, prenant en charge hôpitaux et orphelinats.

Des religieuses et des prêtres tenaient à jour des listes d'attente de parents adoptifs bons catholiques, tandis que des médecins mentaient aux parents de certains nouveaux-nés en leur disant que leur enfant était mort.


Le nom d'un de ces médecins, le docteur Eduardo Vela, se retrouve cité dans plusieurs enquêtes.

En 1981, l'état civil a révélé que 70% des naissances qui avaient eu lieu à la clinique San Ramon, dirigée par le docteur Vela, avaient été déclarées « de mère inconnue ». La pratique de l'accouchement sous X était tout à fait légale et visait à protéger l'anonymat des mères célibataires ; mais elle a peut-être servi à camoufler des vols et des trafics d'enfants.

Le docteur Vela est accusé dans plusieurs affaires d'avoir menti en déclarant aux jeunes mamans que leurs enfants étaient morts, alors qu'il les aurait purement et simplement vendus - bien vivants - à des couples de parents adoptifs.

Un magazine espagnol a même publié la photo d'un bébé mort qui avait été conservé dans une chambre froide de la clinique San Ramon : il aurait servi à convaincre certaines mamans que leur bébé était décédé.

Extérieurement, le docteur Vela n'a rien d'un monstre. C'est un vieil homme souriant qui se retranche derrière la religion pour justifier une conduite qu'il ne détaille jamais. Il dit avoir toujours agi au nom du Christ, toujours dans l'intérêt des enfants et pour protéger les mères... Selon lui, tout ce qu'il a fait était légal. Les mères célibataires ne voulaient pas garder l'enfant, il a trouvé des adoptants. Est-ce tout ? L'avenir le dira peut-être.

Après la mort de Franco en 1975, les grands partis politiques avaient décrété une amnistie pour faciliter la transition vers la démocratie. Cette amnistie tient toujours, ce qui permet aux instances judiciaires espagnoles de ne pas enquêter sur ce qui est un crime national contre l'humanité, et les politiques ne sont pas pressés de la remettre en question.

Le refus du gouvernement espagnol de nommer une commission d'enquête sur ce scandale a créé une grande frustration dans les familles concernées, qui en sont souvent réduites à mener leur propre enquête, du mieux qu'elles peuvent.

Des tombes de bébés ont été excavées pour pouvoir mener des examens génétiques de l'ADN des petits corps. Certaines se sont révélées ne contenir que des pierres, et d'autres contenaient des corps d'adultes - qui étaient-ils ?

Les Espagnols se sont alors rendus en masse dans les cliniques pour y subir des tests d'ADN, dans l'espoir de pouvoir réunir des familles séparées. Quelques premiers cas - rares - de retrouvailles entre d'anciens bébés volés et leur mère biologique ont été observés. Mais un grand nombre d'autres cas restent encore celés. La législation sur les données personnelles interdit aux banques d'ADN de partager ou de croiser leurs données, et le gouvernement espagnol n'a toujours pas tenu sa promesse - onéreuse en période de crise - d'instaurer une base nationale de données ADN.

Manoli Pagador vit toujours dans les démons qu'elle a croisés il y a 40 ans. Elle vit sous tranquilisants : « On ne peut pas se dire : je dois oublier et c'est tout. C'est quelque chose qu'on n'oublie jamais, qui reste en vous toute votre vie. »