Traduit de l'anglais par Info Palestine

Iran et Vénézuela Cartes
© Inconnu

Prendre connaissance du document récemment érigé en loi par le Président Barack Obama, devrait instiller la peur au cœur des Américains. Apparemment, des barbares venus de terres lointaines sont en plein travail. Ils se regrouperaient à la frontière qui sépare les États-Unis du Mexique, forçant les barrières et prêts à faire des dégâts dans un paysage américain normalement serein.

Et pas de problème si des terroristes fous, nés et grandis aux États-Unis, armés jusqu'aux dents, tuent des enfants et terrorisent des villes entières. C'est la menace iranienne que nous sommes censés craindre d'après la nouvelle loi. Une fois tout cela ajouté aux autres menaces imaginaires supposées venir du Hezbollah et du Hamas - tous avec des plannings sinistres - c'est alors le moment pour que les Américains rentrent chez eux, verrouillent leurs portes à double tour et s'agglutinent dans des abris souterrains en attendant des instructions supplémentaires, puisque « les Iraniens arrivent. »

C'est autant comique que faux. Mais la loi « Contrecarrer l'Iran dans l'hémisphère occidental », effective depuis le 28 décembre, n'a pas pour objectif d'être drôle. Elle est constellé de demi-vérités, mais aussi de véritables mensonges.

Oui, l'influence iranienne en Amérique latine se renforce. Mais selon les normes des États-Unis, développer des liens diplomatiques, étendre des routes commerciales ... tout cela est considéré comme une menace qui doit être « contrecarrée » ou comme le dit si bien Forbes Magazine, « affrontée ».

Hugo Chavez et Mahmoud Ahmadinejad
© Reuters
20 octobre 2010 – Visite officielle au Venezuela, du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, ici (à d.) avec son homologue Hugo Chavez, le président vénézuélien
Le langage utilisé en politique peut être très dangereux car il peut travestir la réalité, transformant des scénarios imaginaires en « faits ». Malgré leur économie dans une mauvaise passe, les États-Unis connaissent une forte croissance de l'industrie des groupes de réflexion - des hommes et des femmes dont l'unique objectif est d'imaginer et pousser en avant des agendas politiques, souvent pour le compte d'une certaine entité étrangère, Israël dans ce cas. Ian Barman, vice-président du Conseil Américain de Politique Étrangère, en est la preuve dans un article récent de Forbes Magazine.

Au cours de l'année écoulée, les « preneurs de décision à Washington se sont réveillés face à une nouvelle menace (iranienne) pour la sécurité des États-Unis », écrit-il, citant un prétendu complot iranien pour commettre un assassinat à Washington. Selon Barman, cela équivalait à une sonnerie de réveil pour se retrouver face à une réalité « profondément inquiétante ». Dans un moment de lucidité supposée, il écrit : « étudier à quel niveau cette menace est significative représente le sujet d'une nouvelle étude diffusée fin novembre par le Comité de Sécurité de la Patrie de la Chambre des Représentants des États-Unis. Ce rapport, dont le titre est « Une Ligne dans le sable », documente les sinistres synergies établies ces dernières années entre l'Iran et le Hezbollah d'une part, et les régimes et acteurs régionaux radicaux - du Venezuela au cartel mexicain de la drogue - de l'autre. »

Mais selon l'agence France-presse qui rendait compte de la nouvelle loi le 29 décembre, « Washington a à plusieurs reprises fait savoir qu'il suivait attentivement les activités de Téhéran en Amérique latine, bien que le Département d'État et des responsables d'agences de renseignements aient indiqué qu'il n'y avait aucune indication apparente d'activités illicites de la part de l'Iran. »

En effet, sur la question de l'influence iranienne en Amérique latine il y a deux approches contradictoires. Une qui reconnaît simplement le développement des relations diplomatiques des Iraniens en Amérique latine depuis 2005, et une autre qui parlent de conspirations massives impliquant l'Iran, le Venezuela, l'Équateur, la Bolivie, les cartels de la drogue - et ce n'est pas une blague - des groupes clandestins qui piratent de la musique... La conspiration alléguée est non seulement inventée, mais elle est fabriquée de toutes pièces pour aggraver les sanctions contre l'Iran, pour le compte d'Israël et à cause de son programme nucléaire. La trouille à propos d'une « infiltration » de l'Iran au « voisinage » des États-Unis en Amérique latine, ne date pas d'une année (comme le prétend Barman) mais coïncide plutôt avec le déferlement de la propagande israélo-occidentale qui présente l'Iran comme un pays gouverné par des démons religieux dont le passe-temps principal serait de mettre au point des bombes et de menacer la civilisation occidentale. Quand les « experts » des groupe de réflexion pro-israéliens ont commencé à imaginer un scénario du genre « et si l'Iran et le Hezbollah joignaient leurs forces à celles du cartel de la drogue los Zeta de Mexico » il y a quelques années, l'idée parut trop absurde pour imposer une réponse rationnelle. Maintenant, cela est écrit noir sur blanc et comme un fait établi dans la loi . (Section 2, alinéa 12).

La nouvelle loi, faite d'un étrange amalgame d'accusations inspirées par des buts politiques, manque non seulement d'arguments et de références appropriées, mais elle s'appuie aussi sur des allégations énormes, sans rien de plausible : « le Hezbollah et d'autres relais iraniens avec une présence en Amérique latine, ont accumulé des revenus grâce à des activités illicites, y compris la drogue et le trafic d'armes, la contrefaçon, le blanchiment d'argent, la fabrication de documents de voyage, le piratage de logiciels et de musique et la fourniture d'asiles et de soutiens à d'autres terroristes traversant la région. » (Section 2, alinéa 8)

Naturellement, puisque tout ce battage est alimenté par l'inquiétude israélienne, le Hamas devait être également impliqué et accusé avec le même raisonnement délirant : « La brigade américaine des stupéfiants a conclu en 2008 que presque la moitié des organisations terroristes dans le monde sont liées aux commerces et trafics de drogues, y compris le Hezbollah et le Hamas. » (Section 2, Alinéa 10)

L'auteur et journaliste américaine Belen Fernandez a examiné ce sujet pendant des années. Dans tout ce qu'elle a écrit sur le sujet, elle semble identifier le véritable fil qui unit ces élucubrations sur une supposée prise de contrôle de l'hémisphère occidental par l'Iran. Dans un article dont le titre est : « Déformer les relations entre l'Iran et l'Amérique latine », paru il y a presque deux ans, elle écrit : la « pénétration » iranienne en Amérique Latine est ces dernières années devenue une question familière des fonctionnaires du ministère israélien des affaires étrangères et despenseurs néo-conservateurs américains, dont beaucoup s'offensent de ce qu'ils perçoivent comme un manque de sensibilisation du gouvernement des États-Unis face à la menace sécuritaire que représente, par exemple, l'inauguration d'un vol hebdomadaire de Caracas à Téhéran avec un arrêt à Damas. »

La question pour Israël et ses copains aux États-Unis est entièrement politique. L'Iran augmente en effet sa présence politique et diplomatique, mais entièrement par des moyens juridiques et officiels, quelque chose que les États-Unis n'ont jamais fait depuis que la Doctrine Monroe leur a attribué l'hégémonie sur les affaires de l'Amérique latine dès décembre 1823. Mais beaucoup de choses ont changé depuis, particulièrement ces deux dernières décennies alors que les États-Unis se lançaient dans une politique étrangère désastreuse au Moyen-Orient, pour le plus grand plaisir d'Israël. Les souffrances infligées aux Arabes et aux Musulmans étaient la rupture nécessaire pour que quelques pays Latino-américains contestent la politique américaine dans leurs pays respectifs. Cette période fut l'ère où des pays comme le Brésil et d'autres gouvernements populaires prirent leur destinée en mains. La politique US en Amérique latine n'échoue pas à cause de « sinistres » complots iraniens, mais en raison de quelque chose d'entièrement différent.

Avilir l'Amérique latine en la traitant comme une région dépendante attendant les sauveurs américains et multiplier les actions contre sur l'Iran dans cet hémisphère peut éventuellement permettre atteindre des objectifs israéliens immédiats, mais cela ne fera que renforcer les illusions politiques qui règnent Washington. Hélas, il y a peu d'indications selon quoi les politiciens de Washington seraient à la veille de s'extraire du charme dominateur israélien. Prenons juste le cas de l'auteur de la loi anti-Iran : le Représentant Jeff Duncan, du 3ème Secteur de la Caroline Du Sud. Il est frais émoulu, mais il a de grosses ambitions. Il a rejoint le Congrès en 2011 et en a rapidement appris les règles. Il sait que pour réussir à Capitol Hill, il faut gagner la faveur du lobby pro-israélien. Il a présenté la loi le 3 janvier, peu de jours avant que le Président iranien ne parte pour une tournée diplomatique importante en Amérique latine afin de renforcer les relations internationales de son pays. Pour l'Amérique Latine, ce seul fait était inacceptable, car celle-ci a été longtemps traitée par les principaux médias américains comme « l'arrière-cour » des États-Unis. Et ce voyage a été considéré par les médias et officiels israéliens comme un affront, alors que Tel Aviv s'échine inlassablement à isoler l'Iran. La présentation de la nouvelle loi était clairement une initiative coordonnée, et le vocabulaire utilisé provient de façon évidente du manuel de la hasbara [propagande] israélienne.

Duncan peutt avoir été un novice, mais il rattrape rapidement le temps perdu. Le 20 mai, il avait fièrement mis en ligne une déclaration sur sa page personnel du site de la Chambre Des Représentants, dans laquelle il critiquait sans prendre de gants les remarques de son propre président à propos d'Israël, tout en approuvant pleinement les positions politiques du dirigeant d'un autre pays, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Il dénonçait l'alignement supposé d'Obama avec « le gouvernement dirigé par le Hamas », ... « minant ainsi la position israélienne dans le processus de négociation. »

« La déclaration du Président Obama disant que Israël devrait revenir à ses frontières impossibles à défendre de 1967, brise une promesse faite à un de nos alliés les plus forts, menace la sécurité d'Israël, et compromet l'avenir de la démocratie dans la région, » écrit-il. Bien sûr, Duncan était totalement en conformité avec les politiques de droite de Netanyahu. « Le Premier ministre (israélien) comprend la dure réalité de la situation sécuritaire périlleuse d'Israël et les menaces quotidiennes du terrorisme. Je suis d'accord avec le Premier ministre israélien que la position du Président Obama est simplement irréaliste. » Et il concluait avec cette déclaration : « En tant que chrétien, je demande aux Américains de continuer de soutenir le peuple d'Israël avec des prières, pour la sécurité et pour l'espoir d'une paix durable. »

Cette attitude étrange envers la politique et la sécurité nationale américaines est la vraie menace, et non pas les ambassades iraniennes et les projets de purification d'eau dans quelques pays latino-américains. Mais vu le fanatisme religieux ambiant, le lobby Israélien astucieux et les nombreux think tanks en service commandé, il y a peu d'espace pour une politique pragmatique ou une approche raisonnable sur tout ce qui concerne Israël. Ainsi, Obama a transformé le document en question en loi et des fonds ont été attribués pour évaluer les « menaces » iraniennes croissantes dans « l'arrière-cour des États-Unis » de sorte que des mesures appropriées soient prises pour parer à d'effrayantes éventualités.

Mais ce que Duncan ne sait pas, c'est que l'Amérique latine n'est plus un otage, ni ne cède aux caprices de Washington, ni ne se couche devant le 3ème Secteur de la Caroline du sud. Et que « l'hémisphère occidental » ne se limite plus à l'espace où s'appliquent les politiques étrangères des États-Unis, cet espace se rétréçissant année après année pour satisfaire les intérêts israéliens et non pas ceux de l'Amérique.

A propos de l'auteur

Ramzy Baroud est un journaliste international et le directeur du site Palestine Chronicle. Son dernier livre, Mon père était un combattant de la liberté : L'histoire vraie de Gaza (Pluto Press, London), peut être acheté sur Amazon. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Fnac.