Traduit par Résistance 71"Et bien, nous sommes en train de remplir des ampoules électriques avec de la peinture", dit mon amie, propriétaire d'un café à Cihangir, le Soho d'Istanbul. Me parlant au téléphone, elle paraissait très relax comme si elle faisait de la tarte aux pommes. "Tu sais, continua t'elle, le seul moyen de stopper un TOMA (NdT: véhicule monté d'un canon à eau anti-émeute) est de lui balancer de la peinture sur les carreaux, ainsi le véhicule perd toute son orientation."Mon amie, qui était complètement désintéressée de politique il y a encore six jours, n'a jamais été en conflit avec la police auparavant. Maintenant, à l'instar de centaines de milliers d'autres turcs, elle est devenue une guerrière avec des lunettes de protection autour du cou, un masque à oxygène sur le visage et une bouteille de solution anti-acide dans la main. Comme nous l'avons tous appris, ceci est le kit essentiel et indispensable pour lutter contre les effets des gaz lacrymogènes. Quant au TOMA, c'est un véhicule surmonté d'un puissant canon à eau. Pour le paralyser, vous devez soit fourrer une serviette mouillée dans le pot d'échappement, brûler quelque chose sous le moteur ou vous et une douzaine d'autres personnes, pouvez le secouer et le retourner. Ce type d'information de combat de rue circule maintenant dans toute la Turquie. C'est comme une guerre civile entre la police et les citoyens, et pourtant, personne ne pensait cela il y a encore six jours, lorsqu'un groupe de manifestants organisa un sit-in au parc Gezi d'Istanbul afin de protéger des arbres qui devaient être arrachés pour satisfaire un projet de construction de développement urbain du gouvernement local.
Dix ans d'arrroganceLes manifestations qui ont englouties le pays ont peut-être débutées au parc de Gezi sur la place Taksim au cœur d'Istanboul. Ce ne fut jamais vraiment au sujet des arbres, mais au sujet de l'accumulation résultant de plusieurs incidents. Avec le plus haut taux de journalistes emprisonnés, des milliers de prisonniers politiques allant des syndicalistes aux avocats en passant par les politiciens, étudiants et activistes, la Turquie a déjà été transformée en prison de plein-air. Tout contre-pouvoir a été éliminé par le parti au pouvoir de l'AKP et ses manœuvres politiques générant des actions incontrôlées et incontrôlables. En plus de cet autoritarisme galopant, la raison la plus importante pour laquelle les gens sont descendus dans les rues, est le ton arrogant employé par le premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Même dimanche, alors que des millions de personnes rejoignaient les rangs des manifestants, il continuait à qualifier ceux-ci de "vandales et de pillards". Sa réthorique n'a pas été différente durant toute la durée de son mandat. Il a régulièrement appelé ses opposants politiques des "alcooliques, des marginaux, des sniffeurs, des bandits et des infidèles". Ses sarcasmes moqueurs sont devenus sa marque de fabrique et même ses plus proches collaborateurs admettent que peu de gens "continuent à l'écouter."
Puis, il y a la peur. Ce genre de chose est difficile à rapporter dans un journal important. C'est peut-être pourquoi les médias internationaux n'ont pas rapporté que la peur du gouvernement et de son premier ministre a augmenté même parmi la classe non-politique. Vous pouvez facilement entendre votre épicier de rue vous dire: "Je crois que mon téléphone est sur écoute." La presse de masse n'en a pas parlé, mais nous avons eu des rapports venant des réseaux sociaux au sujet de personnes ayant été arrêtées après avoir plaisanté au sujet du gouvernement. C'est peut-être pourquoi ces deux derniers jours, les murs entourant la place Taksim son remplis de slogans contre le premier ministre. Le public apprécie la mort de la "figure paternelle cruelle" avec les pires damnations sexistes que j'ai vues de ma vie. Et j'en ai vu pas mal. Mais il y a un composant encore plus important à ces manifestations.
Tuer la peurEn tant qu'écricain et journaliste, j'ai suivi les soulèvements tunisien et égyptien. Comme je l'avais écrit à ce moment là, les Arabes ont tué leur peur et j'ai vu comment cela a transformé une foule silencieuse en personnes qui croient en elles-mêmes. C'est exactement ce qu'il vient de se produire ces six derniers jours en Turquie. Des jeunes filles se dressant devant les TOMA, des enfants renvoyant des cartouches de lacrymo aux policiers, de riches avocats lançant des cailloux à la police, des supporteurs de football allant sauver de la police des supporteurs de clubs rivaux, des ultra-nationalistes luttant coude à coude avec des activistes kurdes... Ceci sont des scènes dont j'ai personnellement été le témoin. Ceux qui voulaient se tuer l'un l'autre la semaine dernière, sont devenus et sans aucune exagération de ma part, des camarades de combat dans la rue. Les gens ont non seulement tué leur peur de l'autorité, mais ils ont aussi tué leur peur de "l'autre". Un autre point très important: La génération qui a massivement prise la rue est celle qui est née après le coup d'état militaire de 1980, qui avait eu pour résultat une dépolitisation massive du public. Le général qui avait mené le coup avait déclaré: "Nous allons créer une génération sans idéologie." Cette génération le fut... Jusquà la semaine dernière.
Les questions dangereuses"Alors c'est çà les médias qui nous ont donnés les nouvelles pendant ces vingt dernières années et plus ?..." Ceci fut une question posée par un jeune homme sur Twitter, alors qu'il regardait un journaliste de la télévision demeurer silencieux alors que le premier ministre qualifiait les manifestants "de bandes de pillards". Ce jeune homme a été dans la rue et a manifesté pacifiquement ces six derniers jours, il a donc maintenant beaucoup de suspicions sur ce qui s'est vraiment passé dans son pays pendant toutes ces années. Peut-être que le peuple turc n'est pas "terroriste". Peut-être que les journalistes jetés en prison n'avaient-ils pas fomenté un "coup" contre le gouvernement. Peut-être après tout que tous ces syndicalistes emprisonnés ne sont pas membres "d'organisations terroristes". Tous ces étudiants d'universités embastillés, étaient-ils aussi innocents qu'il l'est ? Les questions se multiplient à l'infini.
Alors que j'écris ces lignes, Ankara, la capitale de la Turquie, Izmir et Adana sont en flammes. Une violence policière inouïe y prend place et dans mon voisinage de la classe moyenne d'Istanbul, comme dans beaucoup d'autres, les gens tapent sur leurs casseroles en signe de protestation. Les gens échangent des informations sur les endroits sécures pour se protéger de la police, les numéros de téléphone de médecins et d'avocats. Sur la place Taksim, sur le bâtiment du centre culturel Atatürk, des gens ont suspendu une énorme bannière. Il y a trois mots écrits dessus: "N'abandonnez pas !"
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