Pierre Jox
L'ancien ministre de l'Intérieur de François Miterrand, Pierre Joxe. (Photo Philippe Wojazer. Reuters)
Magistrat depuis sa jeunesse, Pierre Joxe, 77 ans, ministre de l'Intérieur sous François Mitterrand, ancien membre du Conseil constitutionnel, est devenu avocat des enfants en 2010. Il témoigne, dans Pas de quartier ?, un livre au vitriol, de la remise en cause de la justice des mineurs par les gouvernements se réclamant du gaullisme. Il dénonce les «attaques incessantes», depuis 2002, contre l'ordonnance «protectrice» que de Gaulle a signée en 1945. Il stigmatise aussi la «manipulation de l'opinion et des chiffres» sur la criminalité.

L'explosion de la délinquance juvénile, est-ce un fantasme, un leurre ou une réalité ?
Depuis des générations - je le rappelle dans mon livre - la délinquance juvénile est souvent minime, parfois grave, mais les crimes spectaculaires sont heureusement rarissimes. Parler d'une explosion de la délinquance des jeunes est inexact et relève d'une manipulation des statistiques officielles. La hausse des délits dits d'«outrage» ou de «rébellion» reflète malheureusement la «politique du chiffre» qu'on impose aux fonctionnaires de police. Quand de jeunes Noirs ou de jeunes Maghrébins sont contrôlés dans la rue pour la cinquième fois, ils peuvent en arriver à se rebeller. Juridiquement, ils ont tort, mais ils se sentent discriminés et parfois provoqués.

La manipulation de l'opinion publique sur la délinquance juvénile masque la croissance plus forte de celle des adultes, de la grande criminalité et aussi de la délinquance en col blanc, comme la fraude fiscale qui bénéficie de toutes les indulgences, on le sait...

Beaucoup dénoncent «l'impunité des jeunes délinquants». Or, plus de 90% de ces mineurs reçoivent une réponse pénale, on en est presque à la tolérance zéro. Comment expliquer ce décalage ?
C'est le résultat d'une intoxication. Une partie de la société française a peur de sa jeunesse comme elle a peur de son propre avenir... On agite le phénomène des «bandes», mais celui-ci est vieux comme la jeunesse. Bien avant les garçons de nos banlieues en sweat capuche adoptant de nos jours le look des jeunes Noirs américains, on a vu les «Apaches» en France au tournant du siècle, dont le Petit Journal disait, en 1907, qu'ils «se déplacent en bandes avec des accoutrements spécifiques qui leur permettent de se distinguer». On a vu les «blousons noirs», puis le développement des «bandes» dans les années 60 avec l'extension des grands ensembles. Le phénomène s'est accentué ces dernières années avec la misère sociale et la relégation de jeunes désœuvrés dans des quartiers inhospitaliers où il n'existe ni locaux ni services adaptés aux jeunes, qui se regroupent pour être ensemble, zoner et parfois faire des «conneries», comme ils disent. Mais ce sont souvent des infractions. Cela n'est pas nouveau. Lisez Platon ou François Villon : «Ni du tout fol, ni du tout sage...» Il y a des siècles que les jeunes font des bêtises !

Comment analysez-vous le «surarmement pénal», selon vos mots, visant à punir les mineurs ?
Depuis 2002, nous assistons à une frénésie législative, en particulier à l'égard des jeunes, au moins une loi chaque année, et, à présent, un programme de 30 000 places de prison ! Il s'agit d'une remise en cause par la droite néolibérale de l'ordonnance de 1945 signée par de Gaulle et qui reposait sur les idéaux optimistes issus de la Résistance. Trois facteurs se combinent et s'aggravent aujourd'hui. D'abord, une sale pratique politicienne déjà inaugurée par Chirac : le thème de l'insécurité, on l'a vu en 2002 et 2007, ça paie électoralement. Il y a ensuite une dimension plus profonde, celle que Pierre Rosanvallon appelle «l'évidement des politiques sociales» : la droite les vide de leur contenu, en prétendant les «réformer». Elle veut démolir le droit des mineurs comme elle a démoli le droit du travail et se prépare à démolir la Sécurité sociale. Il existe enfin une dimension psychologique, une pulsion individuelle de Sarkozy pour qui ces questions sont obsessionnelles. La violence de son propos sur le Kärcher pour nettoyer la Cité des 4 000 à la Courneuve témoigne de ce côté brutal et malsain. L'évocation du Kärcher contre des humains renvoie une image de mort. C'est une honte. L'ordonnance signée par de Gaulle proclamait : «Il est peu de problèmes aussi graves que ceux qui concernent la protection de l'enfance et, parmi eux, ceux qui ont trait au sort de l'enfance traduite en justice.» On pouvait en être fier.