
L'explosion de la délinquance juvénile, est-ce un fantasme, un leurre ou une réalité ?
Depuis des générations - je le rappelle dans mon livre - la délinquance juvénile est souvent minime, parfois grave, mais les crimes spectaculaires sont heureusement rarissimes. Parler d'une explosion de la délinquance des jeunes est inexact et relève d'une manipulation des statistiques officielles. La hausse des délits dits d'«outrage» ou de «rébellion» reflète malheureusement la «politique du chiffre» qu'on impose aux fonctionnaires de police. Quand de jeunes Noirs ou de jeunes Maghrébins sont contrôlés dans la rue pour la cinquième fois, ils peuvent en arriver à se rebeller. Juridiquement, ils ont tort, mais ils se sentent discriminés et parfois provoqués.
La manipulation de l'opinion publique sur la délinquance juvénile masque la croissance plus forte de celle des adultes, de la grande criminalité et aussi de la délinquance en col blanc, comme la fraude fiscale qui bénéficie de toutes les indulgences, on le sait...
Beaucoup dénoncent «l'impunité des jeunes délinquants». Or, plus de 90% de ces mineurs reçoivent une réponse pénale, on en est presque à la tolérance zéro. Comment expliquer ce décalage ?
C'est le résultat d'une intoxication. Une partie de la société française a peur de sa jeunesse comme elle a peur de son propre avenir... On agite le phénomène des «bandes», mais celui-ci est vieux comme la jeunesse. Bien avant les garçons de nos banlieues en sweat capuche adoptant de nos jours le look des jeunes Noirs américains, on a vu les «Apaches» en France au tournant du siècle, dont le Petit Journal disait, en 1907, qu'ils «se déplacent en bandes avec des accoutrements spécifiques qui leur permettent de se distinguer». On a vu les «blousons noirs», puis le développement des «bandes» dans les années 60 avec l'extension des grands ensembles. Le phénomène s'est accentué ces dernières années avec la misère sociale et la relégation de jeunes désœuvrés dans des quartiers inhospitaliers où il n'existe ni locaux ni services adaptés aux jeunes, qui se regroupent pour être ensemble, zoner et parfois faire des «conneries», comme ils disent. Mais ce sont souvent des infractions. Cela n'est pas nouveau. Lisez Platon ou François Villon : «Ni du tout fol, ni du tout sage...» Il y a des siècles que les jeunes font des bêtises !
Comment analysez-vous le «surarmement pénal», selon vos mots, visant à punir les mineurs ?
Depuis 2002, nous assistons à une frénésie législative, en particulier à l'égard des jeunes, au moins une loi chaque année, et, à présent, un programme de 30 000 places de prison ! Il s'agit d'une remise en cause par la droite néolibérale de l'ordonnance de 1945 signée par de Gaulle et qui reposait sur les idéaux optimistes issus de la Résistance. Trois facteurs se combinent et s'aggravent aujourd'hui. D'abord, une sale pratique politicienne déjà inaugurée par Chirac : le thème de l'insécurité, on l'a vu en 2002 et 2007, ça paie électoralement. Il y a ensuite une dimension plus profonde, celle que Pierre Rosanvallon appelle «l'évidement des politiques sociales» : la droite les vide de leur contenu, en prétendant les «réformer». Elle veut démolir le droit des mineurs comme elle a démoli le droit du travail et se prépare à démolir la Sécurité sociale. Il existe enfin une dimension psychologique, une pulsion individuelle de Sarkozy pour qui ces questions sont obsessionnelles. La violence de son propos sur le Kärcher pour nettoyer la Cité des 4 000 à la Courneuve témoigne de ce côté brutal et malsain. L'évocation du Kärcher contre des humains renvoie une image de mort. C'est une honte. L'ordonnance signée par de Gaulle proclamait : «Il est peu de problèmes aussi graves que ceux qui concernent la protection de l'enfance et, parmi eux, ceux qui ont trait au sort de l'enfance traduite en justice.» On pouvait en être fier.



« Pense pendant un moment, et dis-moi comment tu expliquerais la contradiction entre l'intelligence d'un homme ingénieux et a stupidité de ses systèmes de croyances, ou la stupidité de ses comportements contradictoires. Les sorciers croient que les prédateurs nous ont donné nos systèmes de croyances, nos idées du bien et du mal, nos coutumes sociales. ce sont eux qui décident de nos espoirs et de nos attentes, de nos rêves de succès ou d'échec. Ils nous ont donné la convoitise, l'avidité et la couardise. Ce sont les prédateurs qui nous rendent complaisants, routiniers et égocentriques. [...]
Pour nous garder obéissants, humbles et faibles, les prédateurs se sont engagés dans une manoeuvre stupéfiante - stupéfiante bien sûr d'un point de vue d'un stratège. En fait, une manoeuvre horrible du point de vue de ceux qui en font les frais. Ils nous ont donné leur mental ! M'entends-tu ? Les prédateurs nous donnent leur mental, qui devient notre mental. Le mental des prédateurs est baroque, contradictoire, morose, rempli de la crainte d'être découverts à tous instant. [...]
Par le mental, qui en fin de compte est leur mental, les prédateurs injectent dans la vie des êtres humains, tout ce qui leur convient. »
Carlos Castaneda, cité dans L'Histoire secrète du Monde, LKJ