Homme à la fenêtre
© Odile Meylan
Patrick, un médecin de 40 ans, témoigne de décennies de silence, d’une souffrance occultée par réflexe de survie

Un homme sur six aurait été victime d'abus sexuels. Les victimes peinent pourtant à en parler. A Lausanne, le premier groupe dédié aux hommes va être créé.

« J'avais 33 ans lorsque j'en ai parlé. Je ne comprenais pas ce que j'avais. Je devenais fou. En fait, j'avais occulté, effacé, oublié. Jusqu'à ce jour de 2005 où tout a ressurgi. J'ai été abusé. Par mon frère. J'avais 6 ans et lui 4 ans de plus. Il m'a fait ça durant six années. » Patrick * n'a plus peur de raconter son histoire. Celle d'un médecin spécialiste en pathologie de 40 ans qui, petit, a vécu l'enfer.

Aujourd'hui, il parle pour les autres, mais aussi pour lui. « Parce que c'est l'étape ultime pour dévoiler ce qui est là. Une honte. » Le regard se fixe sur la table, alors que ses doigts tordent nerveusement une cuillère en plastique. « J'ai probablement une résistance assez forte. Beaucoup se sont suicidés, je pense à eux. Souvent. Souvent. C'est pour mes deux enfants que je vis. » La gorge se serre, les larmes montent.

Le silence des hommes

On estime qu'un garçon sur six, et une fille sur quatre, ont été victimes d'abus sexuels au moins une fois dans leur vie. Des études américaines, européennes et suisses, menées sur des échantillons de population, ont toutes conclu au fil des ans à cette même tendance. Si la question des agressions sexuelles - de l'attouchement au viol - est de plus en plus abordée, celle des hommes abusés est encore clandestine. Centre de référence sur Vaud, Fribourg et le Valais, l'Association Faire le Pas mène chaque année près de 700 entretiens, individuels ou en groupe, avec des victimes d'abus sexuels. Une centaine de nouvelles personnes frappent à leur porte chaque année, juste dans les locaux lausannois. Les hommes sont pourtant une exception. « Nous recevons un homme pour neuf femmes, révèle Brigitte Ansermet, coordinatrice administrative de l'association. Le sujet est beaucoup plus tabou pour les hommes. Il est aussi sous-investigué par les chercheurs. »

Pour comprendre ce silence, l'association a mandaté l'Université de Lausanne. Des entretiens menés sur une quinzaine de victimes ont permis de décrypter le malaise des hommes abusés. Aux conclusions théoriques se sont ajoutées des adaptations pratiques pour améliorer la prise en charge des hommes. Le premier groupe de parole destiné uniquement aux victimes masculines seramis sur pied prochainement. Une formation pour les professionnels (psychothérapeutes, médecins, assistants sociaux), ainsi qu'une brochure ont été créées sur cette même question.

Patrick se remémore les années de secret. Chez lui, le silence s'est imposé. L'esprit avait choisi son moyen de défense. « C'est hallucinant. Quand je pense que durant mon cursus de médecin, j'ai étudié la pédopsychiatrie. Mais jamais, ça ne m'a tilté. » De l'école à l'université, il se souvient surtout s'être plongé sans relâche dans ses livres. « Petit déjà, j'étais premier de classe, mais derrière tout ça, tout était noir. A 18 ans, je suis parti de la maison, sans savoir exactement pourquoi. La survie peut-être. Mon travail est devenu toute ma vie. En apparence, je menais une existence parfaite. Une famille, une maison. Mais au fond, j'étais froid, cynique et dur. Il y avait cette ligne de train près de chez nous. Parfois, je m'y arrêtais, mais je ne savais pas ce qui n'allait pas chez moi. Avec ma famille, je n'étais pas adéquat. » Pudiquement, Patrick confesse des épisodes de violences physiques. Il finit par quitter les siens. « Je me suis mis à consommer beaucoup de sexe tarifé, je m'étais même dit que j'allais devenir gigolo. Et là, j'ai fait le lien. » Il découvre sur un site internet qu'il présente 24 des 26 symptômes de victimes d'abus sexuels. Le souvenir réapparaît. « C'était comme si tout le fil de ma vie se refaisait. »

Comme dans plus de 85 % des cas, Patrick connaissait son abuseur. Comme trois quarts des victimes, il avait moins de 12 ans. Comme 8 fois sur 10, les abus se sont répétés. « Dès que mes parents partaient, ça commençait. J'étais sa poupée gonflable. On n'avait pas une relation de frères. On ne s'amusait jamais ensemble. Alors j'ai fini par négocier pour pouvoir jouer. C'était comme si je me prostituais. Je savais que j'allais passer à la casserole, alors je tirais quelque chose de positif de ces abus. »

« Un aveu de faiblesse »

Le choc est trop grand. Ce frère avec qui, adulte, il a gardé ses distances, est en fait son bourreau. Après deux jours en hôpital psychiatrique, il pense à mourir. « Ça a été très difficile de trouver l'aide adéquate. Pour un homme, c'est un aveu de faiblesse de dire : « J'ai été abusé sexuellement. » Je me disais qu'avec le temps, ça irait. Pis non. Pis non. Pis non. » Les larmes sont toujours là. La souffrance ne s'envole pas, elle devient juste exprimable. A cela s'est rapidement ajoutée la colère. «  J'étais très inquiet pour ma nièce. Alors j'ai tout révélé à mes parents. On s'attend à du réconfort, mais on n'en a pas. Pour eux, c'était tellement impensable. » Patrick porte plainte, mais les faits sont prescrits. Une énième baffe.

Peu de plaintes déposées

Depuis janvier 2013, il en aurait été autrement en Suisse. Désormais, des actes d'ordres sexuels commis sur des enfants de moins de 12 ans ne peuvent plus être prescrits. « Cette loi est une avancée, relève Brigitte Ansermet, de Faire le Pas. Seules 16 % des victimes qui nous consultent déposent une plainte. La plupart du temps, les gens en parlent longtemps après les faits et il est trop tard. Aller devant la justice lorsqu'il n'y a pas de preuve, pas de témoin et juste de vieux souvenirs, c'est une épreuve très difficile. »

Avec le temps, Patrick commence à relever la tête. Mais il y a eu aussi ces moments où il s'est demandé s'il n'était pas homosexuel, s'il ne risquait pas de reproduire l'horreur sur ses propres enfants. « Il faut briser le silence, sinon on devient fou. Mais c'est dur. Pour moi, ça a signifié recommencer ma vie », avoue Patrick. Il a alors repris le chemin des cours de médecine pour se spécialiser dans une nouvelle branche. En mars, il recevra le titre de psychiatre.
Etude

Pourquoi les hommes se taisent

La recherche de l'Université de Lausanne a été menée sur quatorze hommes qui consultent l'Association Faire le Pas. Les trois quarts ont été abusés entre l'âge de 4 ans et de 12 ans. Ils ont tous été abusés par un homme. Trois d'entre eux ont en plus été victimes de femmes. La plupart ont gardé le silence durant des années, l'un d'eux a même révélé son histoire quarante ans après les faits.

Peur d'être homosexuel

Plus de 80 % des abus de garçons sont de nature homosexuelles. « La honte de l'agression est donc plus forte chez les garçons que chez les filles, car ils ont peur d'être identifiés à un homosexuel, constate Brigitte Ansermet. Cela remet aussi en question leur identité sexuelle. On sait pourtant qu'il n'y a pas plus d'homosexuels chez les abusés. »

Etre vu comme un agresseur

« Un homme victime a souvent peur d'être vu comme un auteur en puissance, observe la coordinatrice de Faire le Pas. Souvent, ils hésitent donc à parler de leur agression, y compris à leur femme. Certains ont eux-mêmes cette peur de devenir un abuseur et cela les conduit à garder le silence. »

Difficile d'être une victime

« Il est plus difficile pour un homme de se considérer comme une victime et de demander de l'aide, car notre société véhicule encore le stéréotype d'un homme fort et invulnérable », relève Brigitte Ansermet, de l'Association Faire le Pas.

Se sentir complice

« Les hommes culpabilisent beaucoup, car ils n'ont pas réussi à se défendre ou parce qu'ils ont ressenti un plaisir physique durant l'acte. Ils s'imaginent que cela veut dire qu'ils étaient en partie consentants ou complices. Un abus se fait pourtant dans un contexte de manipulation et de domination. L'agresseur est généralement quelqu'un qui a une autorité sur la victime et qui, par ses propos, amène l'abusé à se sentir complice. Dire non n'est donc pas si simple. »
Notes

* prénom d'emprunt

Qui contacter ? L'Association Faire le Pas : 0848 000 919
L'étude de l'UNIL : à consulter ici.
Les victimes peuvent aussi s'adresser au Centre Lavi à Lausanne : 021 631 03 00.
Un livre à lire : Ça arrive aussi aux garçons- L'abus sexuel au masculin, de Michel Dorais, VLB Editeur.