Traduction Bernard Gensane pour le Grand Soir

Au moment où des avions français bombardent le Mali, une statistique toute simple explique le contexte : cette nation de l'Afrique de l'Ouest de 15 millions d'habitants est le huitième pays où les puissances occidentales ont, ces dernières années, bombardé et tué des musulmans, après l'Irak, l'Afghanistan, le Pakistan, le Yémen, la Libye, la Somalie et les Philippines (sans parler des nombreuses tyrannies mortifères soutenues par l'Occident dans cette région du globe). Pour des raisons évidentes, la rhétorique selon laquelle l'Occident n'est pas en guerre avec le monde musulman sonne de plus en plus faux chaque fois que le militarisme progresse. Mais cette nouvelle campagne massive de bombardements nous révèle des enseignements essentiels concernant l'interventionnisme occidental, des leçons qui, comme toujours, sont résolument ignorées.

Premièrement, comme l'a souligné le New York Times, l'instabilité que connaît le Mali est, pour une large part, la conséquence directe de l'intervention de l'Otan en Libye. En particulier, « des combattants islamistes lourdement armés, très aguerris par les combats en Libye », « les importants stocks d'armes sortis de Libye, ainsi que des combattants différents, plus islamisés de retour de ce pays » ont joué un rôle de catalyseur dans l'effondrement d'un gouvernement soutenu par les États-Unis. Pour reprendre l'excellente analyse d'Owen Jones dans le quotidien britannique The Independent :
« Cette intervention est la conséquence d'une autre intervention. On a fréquemment vendu la guerre en Libye comme un modèle de réussite pour un interventionnisme à visées progressistes. Pourtant, le renversement de la dictature de Kadhafi a eu des conséquences que les services de renseignement occidentaux ne se sont probablement pas donné la peine d'envisager. Les Touaregs - qui traditionnellement venaient du nord du Mali - constituaient une proportion importante de son armée. Lorsque Kadhafi fut éjecté du pouvoir, ils retournèrent chez eux : parfois sous la contrainte lorsque des Africains noirs subirent des agressions dans la Libye post-Kadhafi, une donnée gênante largement ignorée des médias occidentaux. La guerre en Libye fut considérée comme un plein succès, seulement nous en vivons actuellement le contrecoup. »


À chaque fois, les interventions occidentales s'achèvent par incompétence ou par manque d'objectifs, et elles sèment les graines d'interventions futures. Étant donné la très grave instabilité qui affecte la Libye actuellement, couplée à la colère durable consécutive à l'attaque contre Benghazi, dans combien de temps nous annoncera-t-on que des bombardements et des envois de troupes dans ce pays sont - une fois encore - nécessaires pour combattre les forces "islamistes" au pouvoir : des forces mises en place grâce au renversement par l'Otan du gouvernement de ce pays ?

Deuxièmement, le renversement du gouvernement du Mali fut facilité par la désertion de soldats entraînés et armés par les États-Unis. Selon le New York Times, des cadres d'unités d'élite de cette armée, « entraînés minutieusement par les États-Unis, firent défection quand on eut vraiment besoin d'eux, en emportant chez l'ennemi, au plus fort de la bataille, des troupes, des armes, des camions et leurs compétences récentes, selon des responsables de l'armée malienne. » Puis, « un officier entraîné par les États-Unis a renversé le gouvernement élu du Mali, préparant le terrain pour la prise de la moitié du pays par des forces extrémistes islamistes. »

Autrement dit, l'Occident est de nouveau en guerre avec les forces mêmes qu'il a entraînées, financées et armées. Personne n'est plus compétent que les États-Unis et ses alliés pour créer ses propres ennemis, perpétuant ainsi un état de guerre sans fin. Lorsque les États-Unis ne trouvent pas d'ennemis à combattre, il les créent. Tout simplement.

Troisièmement, les bombardements de musulmans dans un nouveau pays provoqueront à l'évidence toujours plus de sentiments anti-occidentaux, ce qui alimentera le terrorisme. Déjà, comme l'a observé le Guardian, les avions de chasse français « ont tué au moins 11 civils, dont trois enfants ». Le long passé colonial de la France au Mali ne peut inévitablement exacerber que de la colère. En décembre dernier, après que le Conseil de sécurité des Nations Unies eut autorisé une intervention au Mali, Salvatore Saguès, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest pour Amnesty International, prévenait : « Une intervention armée internationale risque d'amplifier la violation des droits humains dont nous sommes déjà témoins dans ce conflit. »

Comme toujours, les gouvernements occidentaux sont parfaitement conscients de ce risque, et pourtant ils agissent comme ils l'ont planifié. Le New York Times observe que les bombardements français ont commencé « en dépit d'avertissements proférés depuis longtemps par les États-Unis selon lesquels une offensive de l'Occident contre un bastion islamiste pourrait battre le rappel de djihadistes dans le monde entier et susciter des attentats terroristes jusqu'en Europe. » De fait, au moment même où les Français tuent des civils au Mali, un raid conjoint franco-étatsunien en Somalie à causé la mort d'« au moins huit civils, dont deux femmes et deux enfants ».

Croire que les États-Unis et leurs alliés peuvent continuer de la sorte dans le monde entier, un pays après l'autre, peuvent bombarder et tuer des innocents - musulmans - et ne pas être la cible d'attentats « terroristes » est, pour des raisons évidente, pure folie. Comme Paul Rogers, professeur à l'université de Bradford, le disait récemment, le bombardement du Mali « sera décrit comme "un nouvel exemple d'agression contre l'islam" ». Les espoirs que l'on pouvait nourrir concernant la fin de la « guerre contre le terrorisme » sont totalement anéantis par l'agression en cours.

Quatrièmement, en dépit de la rhétorique d'autosatisfaction dont les démocraties occidentales adorent se délecter, il est sidérant de constater à quel point ces guerres sont menées sans aucune référence à un quelconque processus démocratique. À propos de la participation du gouvernement britannique dans l'attaque contre le Mali, l'Independent estime « troublant, pour ne pas dire plus, que Cameron ait engagé la Grande-Bretagne dans ce conflit sans même avoir fait semblant de consulter le Parlement. » De même, le Washington Post révèle que le président Obama n'a reconnu qu'après coup que des chasseurs étatsuniens ont pénétré dans l'espace aérien somalien dans le cadre de l'opération menée par la France dans ce pays. Il s'agit, selon le Post, « d'un aveu rare des menées militaires des États-Unis dans la Corne de l'Afrique », donc du secret anti-démocratique qui entoure systématiquement les actes de guerre des États-Unis dans la région :
« L'armée des États-Unis avait basé un nombre croissant de drones Prédateurs, de F-15 au Camp Lemonnier, qui est devenu une base clé pour les opérations secrètes de contre-terrorisme en Somalie et au Yémen. Le ministère de la défense a refusé de donner l'identité des avions utilisés dans cette mission de récupération des otages, déclarant simplement qu'il s'agissait de chasseurs et non de drones... Cependant, on ne sait pas clairement pourquoi Obama s'est cru obligé de révéler l'existence de cette opération particulière alors qu'il n'avait pas évoqué d'autres missions bien précises menées en Somalie. Les porte-parole de la Maison Blanche et du Pentagone refusent de fournir des réponses à ces questions. »
Naturellement, le gouvernement Obama a drapé toute sa campagne d'assassinats par drones dans le manteau impénétrable du secret, s'assurant que cette campagne resterait hors de portée d'une quelconque investigation par les médias, les tribunaux et les citoyens. Les États-Unis et leurs alliés occidentaux ne se contentent pas de mener une guerre sans fin, systématiquement, contre les musulmans. Ils le font dans un secret quasi complet, sans aucune transparence ni responsabilité. Bonjour les "démocraties" occidentales !

Finalement, la propagande utilisée pour justifier tout ceci est d'une banalité déprimante, même si elle est extrêmement efficace. Un gouvernement occidental qui souhaite bombarder des musulmans se contente de leur accoler méchamment l'étiquette de "terroristes", et le moindre débat, le moindre jugement critique sont instantanément étouffés dans l'œuf. Comme l'a proclamé le ministre de la Défense Jean-Yves le Drian, « le président Hollande est totalement déterminé à éradiquer les terroristes qui menacent la sécurité du Mali, notre propre pays et l'Europe. »

Comme toujours, cette vision simpliste déforme la réalité plutôt qu'elle ne la décrit. À l'évidence, les rebelles maliens ont commis toutes sortes d'atrocités odieuses (amputations, flagellation, lapidation jusqu'à la mort pour ceux qui s'opposent à leur interprétation de l'Islam), mais les forces gouvernementales maliennes ont, selon Amnesty, « arrêté, torturé et tué des Touaregs sur des bases ethniques. » L'Independent nous prévient à juste titre : « ne vous laissez pas mener en bateau par la version offerte par les médias occidentaux : il s'agit d'une simplification perverse, comme celle qui nous a été imposée dans la cruelle guerre civile syrienne. »

Les bombardements français au Mali, avec peut-être la participation des États-Unis, sont une illustration du mode d'intervention occidental. La " guerre contre le terrorisme " est une guerre qui assure sa propre pérennité, précisément parce quelle crée sans fin ses propres ennemis et qu'elle fournit l'huile garantissant que le feu brûlera jusqu'à la fin des temps. Mais la propagande à base de slogans qui sert à justifier tout ceci est à ce point facile et de pacotille (il faut tuer les terroristes !) qu'il est difficile de percevoir quand tout cela s'arrêtera. La peur aveugle - pas seulement de la violence, mais de l'Autre - qui a été greffée avec succès dans le cerveau de nombreux citoyens occidentaux est telle que ce simple vocable vide de sens (les terroristes) est capable, à lui seul, d'engendrer un soutien inconditionnel à toute initiative prise en leur nom, quel que soit le secret ou le manque de preuves qui l'entoure.