Les experts retoquent les demandes en ayant seulement vu les photocopies de l'échographie du cœur. Crédits photo : MediaforMedical/Phototake / Pdsn/MediaforMedical/Phototake / Pdsn
Le fonds d'indemnisation sous-évalue les pathologies de nombreux malades.

L'Agence de presse médicale (APM) a soulevé jeudi un véritable lièvre. Alors que l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux (Oniam) rendait publiques les résultats de ses expertises (64 victimes du Mediator seront indemnisées sur les 863 dossiers étudiés, soit un très faible nombre de malades), l'APM relevait que les experts minimisent la gravité des dossiers en réinterprétant les comptes-rendus des examens.

Le cas de monsieur P. constitue un véritable cas d'école. En 1999, cet homme qui a alors 63 ans fait une échographie du cœur, parfaitement normale. De 2000 à 2006, il prend du Mediator. En 2011, quand l'Agence du médicament recommande à tous les patients qui ont pris du Mediator de faire une échographie, il en passe une. Bilan: la valve aortique de son cœur fuit, le médecin qui fait l'examen estime qu'il s'agit d'une fuite de grade 2 (les fuites sont numérotées de 0 à 4, selon la gravité de la maladie). Il envoie alors un dossier à l'Oniam pour une demande d'indemnisation.

Mais son dossier est retoqué par les experts qui notent en ayant seulement vu les photocopies de l'échographie: «l'atteinte valvulaire aortique sans retentissement ventriculaire, sans épaississement des valves et sans hypertension artérielle pulmonaire associée (...) ne peut être considérée en lien direct et certain», avec la prise de Mediator. Circulez, il n'y a rien à voir! Mais monsieur P. est du genre têtu. En décembre dernier, il fait 200 km en voiture et se rend à Amiens pour faire une nouvelle échographie chez le Pr Christophe Tribouilloy, un expert mondialement reconnu de l'échographie, un cardiologue qui connaît bien le Mediator pour avoir écrit plusieurs publications sur le sujet.

La conclusion du Pr Tribouilloy est sans appel: «il existe une fuite aortique de grade 2 (...). À mon avis, cette fuite aortique modérée est probablement liée à l'exposition au Mediator et justifie la réalisation d'une échographie dans un an». Du coup, les discussions s'enveniment un peu à l'Oniam. Au point qu'un des experts du collège, le Dr Jean-Jacques Blanc, un cardiologue mais qui ne pratique pas d'échographies, n'hésite pas à dire pour justifier la décision de ne pas indemniser ce patient: «ce n'est pas une fuite mais un postillon» (sic).

Légitimité scientifique et éthique

Retoquer des dossiers en minimisant la gravité de la pathologie dont souffrent les victimes explique pourquoi seules 7,7% d'entre elles sont indemnisées pour l'instant. Mais cette façon de faire pose une double question de légitimité scientifique et d'éthique: comment peut-on rétrograder une fuite cardiaque en se basant uniquement sur des photocopies d'examen (voire seulement les comptes-rendus) alors que l'échographie du cœur doit justement observer un muscle en fonctionnement? C'est comme si un gynécologue qui réalise une échographie disait que le fœtus présente des malformations, et qu'à partir des seules photocopies de cet examen, un autre médecin décidait que le bébé se porte parfaitement bien.

Le Dr Philippe Hervé, pneumologue, a fait partie des experts de l'Oniam pendant un an avant de démissionner. «Il s'agit de pratiques usuelles qui se produisent plusieurs fois par semaine, confie-t-il au Figaro. De toute façon,il n'y a aucun échographiste parmi ces experts.»

L'ancien ministre de la Santé Xavier Bertrand, qui avait mis en place le fonds d'indemnisation, ne cache pas sa colère et se dit «choqué» par ces requalifications de pathologies: «Je me pose des questions sur le fonctionnement de ce collège d'experts. À mes yeux, les préjudices liés au Mediator doivent tous être couverts par un principe: le doute doit toujours bénéficier à la victime. Là, c'est plutôt l'inverse.» Pour ne pas «ajouter au scandale du Mediator le scandale de la non-indemnisation des victimes, je demande à la ministre de la Santé de rappeler au collège d'experts quelles doivent être ses missions. Il n'est pas une machine à dire non», ajoute-t-il.

Le philosophe Pierre Le Coz, ancien vice-président du conseil d'éthique évoque «une impression de malaise» et parle de «grave crise de l'expertise». Quand un dossier est validé par l'Oniam, c'est le laboratoire Servier qui paie la victime. Les montants varient de 3 000 à 30 000 euros dans de très rares cas.

Un nombre de cas retenus étonnamment faible

Sur les 697 dossiers rejetés par l'Oniam, 238 (soit 34%) ne concernaient pas une valvulopathie ou une hypertension artérielle pulmonaire, aujourd'hui seules maladies potentiellement imputables au Mediator.

Par ailleurs, la proportion de dossiers retenus par le collège d'experts comme étant des valvulopathies (atteintes des valves cardiaques, souvent une fuite généralement accompagnée d'un épaississement de la valve) causées par le Mediator est très largement inférieure à ce que l'on attendrait à partir des connaissances scientifiques actuelles disponibles notamment dans les revues scientifiques.

En effet, le taux d'acceptation par l'Oniam des dossiers de valvulopathies est de 12% (et de 17% si on exclut les valvulopathies par rétrécissement des valves, celles qui a priori ne sont pas imputables au Mediator). Or, curieusement, ces chiffres sont très éloignés de ceux qu'observe notamment le Pr Christophe Tribouilloy dans la revue internationale Circulation, dans une publication scientifique parue en 2012 et qui étudie d'ailleurs le même type de population que les dossiers reçus par l'Oniam. Dans cette étude, 76% des fuites de la valve aortique (quel qu'en soit le grade) sont attribuables au Mediator.