Au CHU de Créteil, l'application de patchs jusque-là réservés aux fumeurs en sevrage apaisent les patients souffrant de maladies neurodégénératives.

Longtemps le constat a fait l'objet d'une sorte d'omerta. Les études épidémiologiques, mesurant les effets à première vue désastreux du tabac, laissaient apparaître un insolite bénéfice : statistiquement, les fumeurs semblaient mieux protégés contre les maladies neurodégénératives, alzheimer ou parkinson. Or cela faisait désordre et risquait de brouiller le message anti-cigarettes. D'où une certaine gêne : mieux valait n'en pas parler. Pourtant, dès 1999, au nom de l'Assistance publique, le professeur Pierre Cesaro et le docteur Gabriel Villafane (service de neurologie, CHU Henri-Mondor de Créteil) déposaient une discrète demande de brevet revendiquant l'«utilisation de la nicotine à l'état pur comme médicament pour les maladies neurodégénératives, notamment la maladie de Parkinson, certaines épilepsies, et les démences séniles type alzheimer».

Notons la formulation prudente : «nicotine à l'état pur» - pas question de recommander aux malades (ou futurs malades, au nom de la prévention) de fumer comme des pompiers, avec les inconvénients des goudrons cancérigènes ! Dans leur demande de brevet, les deux spécialistes préconisent l'utilisation des patchs nicotiniques destinés aux gens qui veulent cesser de fumer.

Actuellement, observe Gabriel Villafane, «pour l'administration de beaucoup de médicaments, le patch est à la mode. Un jour, on pourrait procéder autrement que par cette voie transdermique, et administrer la nicotine en injection, ou avec des gélules, par voie orale». Ou pourquoi pas avec des suppositoires - forme galénique un peu démodée... ? Pas question, en tout cas, de se remettre à fumer ! L'important, c'est l'effet apaisant de la nicotine pure sur les neurones.

La demande du brevet international (vite accordé) reposait sur les observations du docteur Villafane : en moyenne, ses patients fumeurs se portaient mieux. Le praticien avait même observé une aggravation des crises chez des patients épileptiques qui cessaient de fumer. Alors pourquoi ne pas leur prescrire - à eux, ainsi qu'à d'autres victimes de maladies neurologiques - ces fameux patchs de nicotine conçus pour l'arrêt du tabac ? Les résultats ont été spectaculaires : à Créteil, grâce au bouche-à-oreille, la consultation ne désemplit pas. Après quatre mois de patchs à haute dose, les parkinsoniens constatent une rémission à 50% de leurs symptômes - «un résultat jamais observé avec aucune autre molécule thérapeutique». Crampes des membres inférieurs (dystonie), dyskinésie (mouvements involontaires), tremblements caractéristiques... tout s'atténue. Non seulement la progression de la maladie est enrayée, mais la poursuite de la cure nicotinique permet de basculer peu à peu de l'ancien et classique traitement antiparkinsonien à la L-dopa (1 200 euros par mois) à la seule nicotine (200 euros par mois) : «La Sécu a tout à y gagner», dit le médecin.

Sur les imageries en «Dat-Scan», on observe en direct les effets bienfaisants de cette affreuse nicotine : les noyaux caractéristiques de la maladie s'estompent à vue d'oeil. Il ne s'agit pas d'une vraie surprise, car on connaît le mode d'action de cette mystérieuse nicotine, protectrice des neurones, qui intervient dans le cerveau comme un neurotransmetteur de la dopamine et de l'acétylcholine. La nature a même prévu pour elle, de toute éternité ou presque, des récepteurs spécifiques : récemment, une équipe de l'Institut Pasteur (Pierre-Jean Corringer, «Nature», 5 novembre 2008) en a élucidé, sur des bactéries, la structure tridimensionnelle - qui aurait «entre un et trois milliards d'années». La dépendance à la nicotine, même quand personne ne fumait, apparaît donc comme une très vieille histoire : l'organisme est capable de synthétiser lui-même les neuromédiateurs dont il a besoin - comme aussi, par exemple, la morphine. Mais alors, face à une telle biologie immémoriale, pourquoi déposer des brevets ? Pourquoi ne pas se contenter de scotcher des patchs de nicotine sur les patients qui en ont besoin ?

Le docteur Villafane s'en explique : «Les patchs nicotiniques sont conçus - et partiellement remboursés - pour un usage transitoire. Il ne nous est pas permis de les prescrire pour une autre indication, surtout pas indéfiniment ! Ils ne disposent pas d'une AMM (autorisation de mise sur le marché) pour autre chose que le sevrage tabagique.» Les parkinsoniens ainsi traités le sont donc d'une façon quasi clandestine, à leurs frais. Pendant ce temps, «les Américains sont en train de déposer des brevets qui contournent le nôtre». Quant aux fabricants de patchs nicotiniques, ils attendent. Après celle des tests du sida, une nouvelle guerre franco-américaine se profile...