Les routiers sont sympas mais pas les riches et c'est normal, les routiers sont en bas de l'échelle sociale. Cette brève de comptoir philosophique ne doit pas être prise comme une farce. Il est en effet de notoriété publique que les riches sont moins généreux que les gens moins fortunés. Il paraît que cela se voit dans les statistiques sur les dons effectués aux associations. Etrange paradoxe, le riche qui a plus d'argent devrait donner plus que le pauvre qui en a moins, or c'est l'inverse. Allez savoir pourquoi. Peut-être que plus on a de l'argent, plus on l'apprécie et plus on est près de ses sous. Et si je continue ce propos, le débat sera descendu plus bas que la hauteur du comptoir philosophique. Mais comme je n'aime pas rester sur une interrogation quand la question semble facile, alors je suggère l'hypothèse d'une inversion causale. Ceux qui deviennent riches sont ceux qui, en général, veulent gagner beaucoup d'argent et en font une priorité dans la vie. Ils aiment leurs sous depuis qu'ils sont (bien ?) nés. C'est un peu comme la politique. La vulgate de comptoir dit que le pouvoir corrompt mais n'est pas la corruption de l'âme qui constitue le ressort de ceux qui parviennent au pouvoir parce qu'ils aiment au dessus de tout la gloire et la puissance, avec le plaisir de dominer, de commander ?

Ces brefs propos n'épuisent pas le sujet des riches, ouvrant vers des perspectives plus savantes sur le concept de classe sociale. En ce domaine, nul consensus savant. Pour les uns, la classe sociale se définit objectivement, en premier lieu avec le niveau de revenu, puis le statut professionnel et enfin, les accès à des types de bien particulier inclus dans ce qu'on appelle le standing. Exemple, monsieur et madame Hautstanding ont une villa de 300 m2 avec piscine, monsieur roule en Béhème, madame se chausse avec des pompes Louboutin à 1500 dollars la paire. Mais monsieur et madame Bastanding louent 60 m2 dans un HLM qu'ils occupent avec leurs deux enfants, monsieur se déplace avec une vieille R5 retapée, madame se chausse avec des boots à 20 euros venus de Chine. Et donc, les riches seraient des gens ordinaires, sauf qu'ils disposent d'un talent (ou d'une naissance) que les autres n'ont pas et qui leur permet d'accéder au standing professionnel et consumériste.

Loin de cette hypothèse assez facile, d'autres sociologues pensent que la classe sociale détermine plus en profondeur le sujet humain, affectant carrément son mode relationnel avec les autres. C'est que qu'affirme Dacher Keltner, professeur à l'Université de Californie et co-auteur d'une étude récente sur les classes sociales, dont il livre les conclusion en une formule limpide, « la classe sociale détermine ce que nous sommes », tout en ajoutant que cet état de fait doit apparaître nécessairement dans les débats sur les politiques publiques. Ainsi, les classes sociales sont bien plus que la musique écoutée, les écoles fréquentées, les vêtements portés. Les classes sociales influent sur les relations avec les autres. Voyons cela en détail.

D'après Keltner, les individus en bas de l'échelle sociale développent des comportements particuliers leur permettant de s'adapter à la société. Du fait de leurs carences en moyens matériels et éducatifs, ils compensent ces déficits en établissant avec les autres des relations de coopération assez poussées. Pour le dire autrement, les classes inférieures sont constituées de voisins, c'est-à-dire d'autres individus de même conditions sociales avec lesquelles ils entretiennent des relations de « voisinage actif ». Ils prennent soin d'autrui, échangent des tuyaux, des bien matériels, se rendent mutuellement service, s'entraident. Ils peuvent compter sur un voisin pour les conduire chez le médecin ou garder un gosse en cas de besoin. Et si ces mécanismes sociaux se produisent, c'est parce que les individus des classes inférieures ne vivent pas repliés sur leur univers mais accordent une attention toute spéciale et empathique aux autres avec lesquelles ils se sentent solidaires, ayant à gérer des problèmes de même nature, de niveau équivalent. Les gens d'en-bas ont plus de capacités à lire les émotions d'autrui, ils aident et donnent plus, répondant souvent à la détresse des autres, concluent les auteurs de cette étude, non sans préciser que les pauvres sont plus sujet aux anxiétés et souvent, disposent d'une santé fragile.

Les individus appartenant aux classes supérieures ont une subjectivité très différente. Contrairement à un individu de condition modeste, une personne aisée ne développe pas réponse physiologique face à la détresse qu'elle trouve en face d'elle. Les riches sont moins généreux, contrairement à ce qu'on pourrait attendre. Plus généralement, les individus des classes supérieures ont beaucoup moins de dépendance face aux autres, étant pourvus d'une carte de crédit qu'ils peuvent sortir dès lors qu'ils ont un problème à gérer, ce qui ne les incite pas à développer une culture du « voisinage actif ». Bien entendu, il est question de dépendance sociale mais pas des réseaux professionnels qu'ils savent bien gérer pour faire des affaires ensemble. Au final conclut Keltner, il est illusoire de croire en une société solidaire en espérant que les classes aisées puissent venir en aide au déshérités. Ils ont réussi mais ne sont pas prêts à renvoyer l'ascenseur.

Cette étude confirme assez bien dans la vision globale que l'on se fait des Etats-Unis, avec des classes inférieures et moyennes très impliquées dans la « culture des voisins » et les mouvements associatifs, alors que les classes aisées sont égoïstes, cyniques, n'hésitant pas à faire chanter les gouvernements ou s'organiser en lobbies pour payer le moins d'impôts possible et pousser l'Etat à réduire les dépenses publiques. En France, la situation est sensiblement différente, bien que le portait signés par ces sociologues californiens s'accorde avec les tendances vus dans les générations nées après 1945 et notamment les jeunes générations de trentenaires et quadragénaires (un lien avec le fait qu'ils ont plus voté Sarkozy que les baby-boomers et les plus jeunes ?). Enfin, cette étude est cohérente avec le contour des sociétés qui se dessine, avec des pauvres et modestes assez résilients et solidaires, alors que les aisées ne cessent d'œuvrer pour augmenter leurs revenus. On est en droit de penser que l'attitude égoïste et le cas échéant, vénale, des classes supérieures, cause un préjudice social substantiel qui n'est pas compensé par les soi-disant richesses que créeraient les personnes de haute condition sociale. La cupidité est avec le narcissisme (voir précédemment) le principal obstacle au développement d'une république solidaire et équitable.