Traduction SOTT

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© Editions Pilule Rouge
La question peut-être la plus importante de notre époque est pourquoi, tout au long de l'histoire de l'humanité, des personnages méprisables se sont à maintes reprises hissés jusqu'aux sommets du pouvoir. Le 20° siècle à lui seul a connu environ 140 millions de victimes de guerre et autres 16 millions de génocide. La famine collective tue des millions de personnes à une époque où il y a bien assez de nourriture pour alimenter le monde. Et ce n'est pas une coïncidence si dans notre monde d'aujourd'hui, 40 % de la richesse mondiale est détenue par 1 % de ses habitants tandis que les 50 % inférieurs ne possèdent que '1 % de la richesse mondiale. Cela signifie que le 1 % au sommet de l'échelle possède 40 fois plus de biens que la moitié de la population mondiale. Il y a bien sûr de nombreuses raisons à cet état de fait désolant. Mais certainement que l'énorme disparité des richesses et du pouvoir dans le monde, ainsi que l'abus de ce pouvoir par un grand nombre de ceux qui en possèdent le plus, explique un tas de choses. Pourquoi autant de personnages méprisables au cours de l'histoire ont acquis la capacité d'infliger autant de souffrance au reste de l'humanité ?

J'ai lu deux livres en particulier qui éclairent grandement cette question : The Authoritarians de Bob Altemeyer (Ce lien renvoie à une version électronique gratuite de l'intégralité du livre d'Altemeyer) ; et La Ponérologie Politique - Science de la nature du mal servant des buts politiques d'Andrew M. Lobaczewski. Ces deux livres traitent à peu près du même processus mais l'approche d'Altemeyer l'aborde depuis un angle psychologique individuel tandis que celle de Lobaczewski se situe plus à un niveau sociétal. Ces deux livres m'avaient été recommandés par mon camarade Duer Larry Ogg.

Bob Altemeyer est un professeur de psychologie à la retraite qui a passé la plupart de sa vie à étudier l'autoritarisme. Lobaczewski était un psychiatre polonais membre d'un groupe de scientifiques investis dans la recherche et l'écriture de La Ponérologie Politique. Mais il fut le seul à être encore en vie au moment où le manuscrit fut achevé. Lobaczewski et ses collègues scientifiques furent victimes de l'un des régimes répressifs les plus malfaisants - l'Union Soviétique de Joseph Staline. Lobaczewski décrit l'histoire du manuscrit du livre :
Le manuscrit original de ce livre a été jeté dans une chaudière quelques minutes avant une descente de police secrète en Pologne communiste. La seconde copie, douloureusement rassemblée par des scientifiques travaillant dans des conditions intolérables de violence et de répression fut envoyée par un intermédiaire au Vatican. Il n'y eut jamais d'accusé de réception - le manuscrit et toutes ses précieuses données furent perdues. En 1984, la troisième et dernière copie fut rédigée de mémoire par le dernier survivant des chercheurs d'origine : Andrew Lobaczewski... Après un demi-siècle de dissimulation, ce livre est finalement disponible.
Altemeyer décrit en grand détail ce qu'il désigne par les termes de suiveurs autoritaristes et meneurs autoritaristes [NdT : bien que la traduction du terme « authoritarian » serait « autoritaire », nous lui préférons « autoritariste » qui rend, à notre avis, mieux compte du concept en français]. Les deux sont nécessaires pour produire ce que Lobaczewski désigne par le terme de pathocratie qu'il définit comme un mouvement social, une société, une nation ou un empire au sein duquel une petite minorité pathologique prend le contrôle d'une société de gens normaux. Généralement, la minorité pathologique perpètre ses méfaits sur son peuple et/ou d'autres personnes. Autrement dit, la minorité pathologique gouverne la société d'une main de fer, dans son unique intérêt - et au diable tous les autres : guerres pour le profit avec moult victimes ; millions de réfugiés ; destruction massive d'infrastructures ; torture ; tout ce qu'on peut imaginer... Aucun prix n'est trop élevé pour obtenir et maintenir leurs propres richesse et pouvoir. Certaines personnes désignent un tel système par le terme de tyrannie. Mais je pense que pathocratie est plus descriptif.

Meneurs autoritaristes

L'explication d'Altemeyer - La psychopathologie des meneurs autoritaristes

Lorsqu'on contemple le succès des forces obscures qui créent et gouvernent les pathocraties, il nous incombe de comprendre leur nature. Altemeyer les désignent alternativement par les termes de « meneurs autoritaristes » ou « dominateurs sociaux ». Il les décrit ainsi :
Ceux qui ont un score élevé (au test qui mesure les traits des meneurs autoritaristes) sont enclins à être intimidants, impitoyables et vindicatifs. Ils méprisent les actes nobles comme aider autrui et être gentil, charitable et indulgent. A l'inverse, ils seraient plutôt craints qu'aimés et considérés comme vicieux, cruels et vengeurs. Ils aiment le pouvoir, y compris le pouvoir de blesser dans leur course vers le sommet... Les dominateurs sociaux admettent donc, anonymement, s'efforcer de manipuler les autres et être malhonnêtes, hypocrites, déloyaux et amoraux. C'est comme si l'on prenait la devise Scout (« Un Scout est honnête, loyal, serviable, aimable... ») et la transformait en son exact opposé.
Cette description est en fait presque identique à ce que les psychologues désignent par personnalité psychopathique. Ces personnes ont deux grands avantages par rapport au reste d'entre nous. Premièrement, ils ne sentent pas liés aux règles auxquelles nous autres sommes tenus. Et deuxièmement, ils ont leurs suiveurs autoritaristes (abordés plus en détail ultérieurement) qui leur apportent un tas d'aide et de soutien.

Altemeyer donne un exemple, issu de la politique américaine, de la façon dont les meneurs autoritaristes appréhendent le reste du monde :
Un magnifique exemple, largement passé à l'as, de l'arrogance qui s'ensuivit (11 septembre 2001) fusa en 2002 quand l'administration (Bush) refusa de ratifier la Cour Pénale Internationale. Cette juridiction fut établie par plus d'une centaine de nations, dont pratiquement tous les alliés des États-Unis, pour poursuivre les individus accusés de génocide, de crimes contre l'humanité et ainsi de suite dans les cas où le pays pour le compte duquel ils ont agi n'aurait pas la volonté ou la compétence d'entreprendre lui-même des poursuites. C'est un tribunal « de dernier ressort » dans la défense de la race humaine contre la brutalité. Pourquoi diable les États-Unis, l'un des organisateurs du Procès de Nuremberg et concepteurs du chef d'accusation de « crimes contre l'humanité », ne veut rien avoir à faire avec cet accord ? La motivation ne devint claire qu'ultérieurement. Non seulement l'Amérique a-t-elle refusé de ratifier le traité, mais en 2002, le Congrès a adopté une loi qui permet aux États-Unis de punir les nations qui ne se sont pas jointes à l'effort international de poursuivre les pires crimes qui pourraient être commis ! Vous parlez de faire l'important et qui plus est, d'une manière qui a insulté presque chaque ami qu'on peut avoir sur la planète.
L'explication de Lobaczewski

Dans la préface du livre de Lobaczewski, Laura Knight-Jadczyk explique pourquoi nous trouvons tant de psychopathes dans notre système politique :
Depuis quelques années, de plus en plus de psychologues, psychiatres et autres travailleurs du secteur de la santé mentale, commencent à regarder ces choses autrement, en réponse aux questions sur l'état de notre monde et la possibilité de l'existence de différences essentielles entre des individus comme George W. Bush et ses "Néo-conservateurs", et le reste d'entre nous.

Nous avons aussi réalisé que les profils qui émergeaient décrivaient aussi assez précisément de nombreux individus en recherche de positions de pouvoir et d'autorité, particulièrement dans la politique et le commerce. Cela n'est pas tellement surprenant, mais honnêtement, cela ne nous était jamais venu à l'esprit avant de voir les modèles et de les reconnaître dans les comportements de nombreuses figures historiques, et récemment aussi dans ceux de George W. Bush et de certains membres de son administration... La politique, par sa nature, aurait même tendance à attirer davantage de "dominateurs" que d'autres domaines d'activité. Cela est très logique, et nous avons commencé à réaliser que ce n'était pas seulement logique, c'était aussi horriblement exact ; horriblement, parce que ces pathologies chez des gens au pouvoir peuvent avoir des effets dévastateurs sur tous ceux qui sont sous le contrôle de ces malades.
Lobaczewski remarque que la plupart des psychopathes ne sont pas spécialement intelligents ni même ne possèdent d'aptitudes particulières d'une nature productive. Mais ceux qui posent un grand danger pour la société sont plutôt doués pour manipuler les gens et pour les querelles politiques. Lobaczewski explique :
Une fois que le processus de transformation (malfaisante) ponérique (en pathocratie)... a commencé et se retrouve suffisamment avancé, ils perçoivent ce fait avec une sensibilité presque infaillible : un cercle a été créé au sein duquel ils peuvent dissimuler leurs défauts et leur différence psychologique, trouver un monde où ils sont au pouvoir et où tous ces autres « gens normaux » sont forcés à la servitude.
Une description de Barry Lynn selon une perspective économique

Barry Lynn ne parle pas de psychologie et n'utilise aucune terminologie psychologique. Son livre, Cornered - The New Monopoly Capitalism and the Economics of Destruction [Acculés - Le Nouveau Monopole du Capitalisme et l'Économie de la Destruction - NdT], ne traite que d'économie. Il décrit comment des gens qu'Altemeyer qualifierait de Meneurs Autoritaristes, que Lobaczewski décrirait comme malfaisants, et que d'autres appelleraient simplement psychopathes ou sociopathes ont convaincu la plupart des Américains d'accepter un système économique qui ne bénéficie qu'aux riches, au détriment de tous les autres. Ils appellent ce système le « Marché Libre » et ses détracteurs le qualifie souvent de « Fondamentalisme du Marché Libre ». Mais loin d'être libre, c'est un système fondé sur la « liberté » des sociétés de former des monopoles et c'est un système créé principalement pour bénéficier à ceux qui l'ont créé. Lynn explique :
Durant la dernière génération, on nous a appris à croire en une philosophie de ce qu'on appelle parfois « fondamentalisme du marché-libre »... Cette philosophie est conçue non pas pour éclairer les phénomènes réels mais pour cacher la réelle utilisation que font les riches d'institutions créées par l'homme, tels les sociétés et les marchés - et parfois même notre propre gouvernement - pour s'emparer de nos biens et de nos libertés... Mon objectif est de nous reconnecter à notre compréhension traditionnelle de la façon dont les marchés opèrent et des buts qu'ils poursuivent, pour ainsi restaurer notre capacité à utiliser les marchés pour aider à protéger nos intérêts les plus importants.
Crédulité et Flagornerie Humaines - les Suiveurs Autoritaristes

L'explication d'Altemeyer - La crédulité des suiveurs autoritaristes

La crédulité est une des marques de fabrique des suiveurs autoritaristes qui apportent un soutien crucial à leurs meneurs autoritaristes. Altemeyer définit les suiveurs autoritaristes par trois caractéristiques fondamentales : 1) un haut degré de soumission à l'autorité ; 2) l'empressement à attaquer autrui au nom de l'autorité ; 3) des attitudes hautement conventionnelles.

Altemeyer discute de la soumission à l'autorité, du manque de pensée indépendante et du besoin d'approbation qui caractérisent les suiveurs autoritaristes :
Les suiveurs autoritaristes semblent avoir une attitude « Papa et Maman savent mieux » envers le gouvernement. Ils ne considèrent pas les lois comme des normes sociales qui s'appliquent à tous. Au lieu de cela, ils semblent penser que les autorités sont au-dessus de la loi et peuvent décider quelles lois s'appliquent à eux et lesquelles ne s'appliquent pas - tout comme des parents quand on est jeune...

Si vous demandez à des sujets de classer par ordre d'importance diverses valeurs dans la vie, les suiveurs autoritaristes placeront « être normal » beaucoup plus haut que la plupart des gens. C'est presque comme s'ils voulaient disparaître en tant qu'individus dans le vaste océan des Ordinaires.
Bien qu'ils utilisent habituellement la rhétorique de la droiture, ils tendent à être pleins de haine et leur comportement devient rapidement agressif lorsqu'il sont sous pression. Altemeyer explique :
Ils sortent châtier le pécheur, ils se délectent d'être « le bras du Seigneur »... ce qui suggère que les suiveurs autoritaristes ont un petit volcan d'hostilité qui bouillonne en eux et qui cherche un moyen (sûr, approuvé) d'entrer en éruption...

Ils évitent généralement tout ce qui se rapproche d'un combat équitable. Au lieu de cela, ils agressent lorsqu'ils croient que le droit et la force sont de leur côté. « Droit » pour eux signifie, plus que n'importe quoi d'autre, que leur hostilité est (dans leur esprit) avalisée par l'autorité établie ou soutenue par une telle autorité. « Force » signifie qu'ils ont un énorme avantage physique sur leur cible, en termes d'armement ou en nombre, comme lors d'un lynchage. Il est frappant à quel point l'agression autoritariste se produit souvent de manières obscure et lâche, dans l'obscurité, par des lâches qui plus tard feront tout leur possible pour éviter la responsabilité de leurs actes. Femmes, enfants et autres personnes incapables de se défendre elles-mêmes sont les victimes typiques. Encore plus frappant, les assaillants se sentent généralement moralement supérieurs aux personnes qu'ils agressent dans un combat déloyal...
Notre monde et notre pays sont pleins de ce genre de personnes. Ce sont le genre de personnes qui ont suivi, admiré et soutenu Hitler. Elles sont très crédules et facilement manipulées par les meneurs autoritaristes. Elles forment le noyau dur de la base d'appui pour des gens comme George W. Bush, Sarah Palin, Rush Limbaugh, et tous ceux de FOX News.

L'explication de Lobaczewki - Le rôle de la flagornerie

Le phénomène du suiveur autoritariste s'explique par davantage que la simple crédulité. Pouvez-vous imaginer John Yoo, Alberto Gonzales, ou David Petraeus allant à l'encontre de George W. Bush sur n'importe quel sujet lorsqu'il était au pouvoir ? Cela aurait été hautement improbable car leur haute position de pouvoir dépendait entièrement de toute l'énergie qu'ils dépensaient à anticiper les besoins et à satisfaire leur « leader ». George Bush a commencé de la même façon. En tant que gouverneur du Texas, tous ses efforts portaient vers la satisfaction de ses petits copains des grandes entreprises. En retour, ils le récompensèrent généreusement en assurant sa richesse matérielle et en servant de base politique pour sa course à la présidence. Lobaczewski décrit le processus comme un type de flagornerie :
Ils jouent au départ des rôles subalternes dans un tel mouvement et exécutent les ordres des dirigeants, surtout quand ce qui doit être fait inspire le dégoût aux autres. Leur fanatisme et leur cynisme évidents suscitent la critique de la part des membres les plus raisonnables mais aussi le respect de certains révolutionnaires les plus extrêmes. Ils trouvent donc protection auprès de ces personnes qui ont auparavant joué un rôle dans la ponérisation du mouvement et rendent la faveur par des compliments ou en leur facilitant les choses. Ainsi, ils gravissent l'échelle de l'organisation, gagnent en influence, et presque involontairement font basculer le groupe entier vers leur propre façon d'appréhender la réalité et vers les buts qui dérivent de leur nature déviante.
La Perspective de Carl Boggs - Le Mythe de l'Exceptionnalisme Américain

Carl Boggs aborde dans son livre, The Crimes of Empire - Rogue Superpower and World Domination [Les Crimes de l'Empire - Superpuissance Corrompue et Domination Mondiale - NdT], comment les élites américaines ont si bien inculqué la doctrine de l'exceptionnalisme américain dans les esprits d'une bonne majorité d'Américains que peu ont la capacité intellectuelle ou morale d'y résister :
Tout ce qui se produit sous l'égide de la prise de décision de Washington, est, par définition, noble, à l'abri de la condamnation légale ou éthique. Des erreurs sont faites, mais les buts eux-mêmes ne peuvent tout simplement être remis en question. Certains faiseurs d'opinion affirment que les États-Unis représentent un genre d'empire entièrement nouveau, plus bienveillant et moins exploitant que les empires précédents. Il s'ensuit que les actions d'un empire bienfaisant demande des critères de jugement plus flexibles... Ceux qui s'opposent à la puissance étasunienne se retrouvent souvent décrits comme des obstacles au progrès humain, comme des ennemis de la démocratie et de la civilisation occidentale, voire même comme la réincarnation d'Hitler et des Nazis.
Il est symptomatique de cet état d'esprit que Barack Obama, en prêchant son opposition à la guerre contre l'Irak tout en essayant de sécuriser la nomination présidentielle démocratique, ait insisté à plusieurs reprises sur le fait qu'il n'était pas opposé à toutes les guerres, mais seulement aux guerres stupides. Il n'a jamais clamé une seule fois son opposition aux guerres immorales - vraisemblablement à cause du postulat qu'il est inimaginable que son pays ne s'engage un jour dans une guerre immorale. Ce que je veux dire ici, c'est qu'un certain degré de la façon de voir du suiveur autoritariste occupe l'esprit de la bonne majorité des Américains - et probablement d'une bonne majorité de tous les peuples.

Le Rôle de l'Idéologie et la Susceptibilité Humaine envers ses Promesses

Lobaczewski écrit beaucoup sur le rôle de l'idéologie pour les individus ou les groupes dans le processus ponérogénique qui mène aux pathocraties. L'idéologie elle-même n'est habituellement pas malfaisante en soi (bien qu'elle puisse l'être, comme dans le cas du nazisme) et l'idéologie ne caractérise généralement pas le mouvement ou le groupe. Au contraire, l'idéologie sert de masque pour dissimuler les réelles intentions du groupe. Lobaczewski l'explique ainsi :
Il est un phénomène commun à tous les associations et groupes ponérogéniques : ils ont tous une idéologie particulière qui justifie leurs activités et leur fournit des motifs de propagande... La nature humaine exige que les sujets les plus vils soient entourés d'un halo de mystique surcompensatoire afin de faire taire et tromper la conscience et les facultés critiques, qu'il s'agisse de nous-même ou d'autrui.

Si l'on dépouille l'association ponérogénique de son idéologie, il n'en reste rien, à l'exception d'une pathologie psychologique et morale qui apparaît dans toute sa nudité repoussante. Ce dépouillement provoque un « outrage moral », et pas seulement parmi les membres de l'association.

Le fait est que même les gens normaux qui condamnent ce genre d'association et d'idéologie, se sentent privés d'une partie de ce qui constituait leur propre romantisme, leur propre perception de la réalité lorsqu'il est révélé qu'un groupe largement idéalisé n'est rien de plus qu'une bande de criminels.
Une parfaite illustration de cette explication est, à mon avis, l'invasion et l'occupation étasuniennes de l'Irak. Si George Bush et Dick Cheney avaient dit au public américain, dans leur phase préparatoire à la guerre, qu'il était nécessaire d'envahir et d'occuper l'Irak afin de dégager des dizaines de milliards de dollars d'opportunité économique pour leurs copains des grandes entreprises et d'avoir accès au pétrole irakien, le peuple américain et même leurs grands médias auraient eu de la peine à trouver un grand enthousiasme pour la guerre. A la place, on nous a servi (surtout après que l'excuse des « armes de destruction massive » se soit avérée être un mensonge) l'idéologie de la démocratie (Nous le faisons pour apporter la démocratie au peuple irakien) et de l'anti-terrorisme (Nous devons les combattre là-bas pour ne pas avoir à les combattre ici).

Le dernier paragraphe de Lobaczewski que je cite ci-dessus, explique pourquoi tant d'Américains normaux sont prêts à accepter les excuses boiteuses des psychopathes qui se cachent derrière un mur d'idéologie. Reconnaître que nos dirigeants ne sont que des brutes criminelles et des psychopathes est simplement trop douloureux pour la plupart des Américains. Il est beaucoup plus confortable pour eux de croire que leur pays entre en guerre dans des buts idéalistes et généreux.

Considérons maintenant quatre idéologies différentes, aucune d'elle n'est malfaisante en soi, qui ont été corrompues à des fins politiques :
L'Américanisme

On pourrait arguer à juste titre que la Déclaration d'Indépendance des États-Unis, qui après tout justifiait pleinement que notre pays devienne une nation souveraine, contient la vraie version, non corrompue, de l'Américanisme. Deux idées fortes exprimées dans ce document s'avèrent également incarner les valeurs libérales/progressistes : 1) Que chacun a le droit à la vie, à la liberté et la poursuite du bonheur et 2) Quand un gouvernement se met à détruire ces droits, le peuple a le droit de renverser ce gouvernement.

Pour les idéologues de droite, « l'Américanisme » est devenue l'idéologie qui déclare que les États-Unis sont tellement supérieurs à toutes les autres nations que n'importe laquelle de ses actions envers les autres nations devrait automatiquement et incontestablement être considérée comme juste moralement. Si un citoyen américain pense ou agit autrement, il frôle la trahison.

Sous cette forme, « l'Américanisme » a été utilisé pour déclarer la guerre à des nations qui ne constituent pas une menace pour nous et pour renverser de nombreux gouvernements élus démocratiquement qui, de même, ne constituaient pas une menace pour nous.

Considérez ce discours :
Tant que des régions entières du monde couvent dans le ressentiment et la tyrannie - sujettes à des idéologies qui nourrissent la haine et excusent le meurtre - la violence s'accumulera... et élèvera une menace mortelle.

Il n'y a qu'une force historique qui puisse briser le règne de la haine et du ressentiment et exposer les prétentions des tyrans et récompenser les espoirs de l'homme honnête et tolérant, et c'est la force de la liberté humaine.

Les événements et le bon sens nous amènent à une conclusion : la survie de la liberté dans notre pays dépend de plus en plus de la survie de la liberté dans les autres pays. Le meilleur espoir pour la liberté dans notre monde est l'expansion de la liberté partout dans le monde.
Ce discours invoque le meilleur du rêve et des idéaux américains. Il n'y avait qu'un problème, il a été prononcé par George W. Bush afin de justifier un acte (l'invasion et l'occupation de l'Irak) qui n'avait absolument rien à voir avec les merveilleux sentiments exprimés dans ce discours. Il se servait simplement d'une grande idéologie comme d'un masque pour dissimuler ses vraies motivations.

Le Christianisme

Le Christianisme contient certaines valeurs fondamentales selon lesquelles n'importe quel libéral/progressiste pourrait être fier de vivre. Jésus Christ prêchait que nous devons aimer notre prochain, traiter les autres comme on voudrait être traités, et être charitables envers les pauvres. Bref, il personnifiait le meilleur des valeurs libérales. En conséquence, des groupes chrétiens ont réalisé de grandes choses au cours des siècles, y compris le rôle qu'ils ont joué dans l'abolition de l'esclavage aux États-Unis.

Mais le Christianisme a aussi servi à justifier de mauvaises actions, dont des guerres d'agression et la torture des « non-croyants » dans le but de les convertir au Christianisme. Encore aujourd'hui, certains utilisent toujours le Christianisme pour justifier l'esclavage, comme l'a fait Patrick Buchanan dans sa tentative de présenter sous le meilleur jour ses critiques envers Obama :
La Majorité Silencieuse a besoin qu'on entende ses convictions, ses doléances et ses demandes. Et parmi elles, il y a ceci : Premièrement, l'Amérique a été le meilleur pays au monde pour les Noirs. C'est ici que 600 000 Noirs, ramenés d'Afrique à bord de navires négriers, se sont développés pour former une communauté de 40 millions de personnes, ont été initiés au salut chrétien et ont atteint les plus hauts niveaux de liberté et de prospérité que les Noirs aient jamais connu.
Le Capitalisme

Le Capitalisme porte le potentiel, en stimulant la productivité, d'agir comme un moteur de croissance économique qui apporte d'énormes bénéfices à une société. Oubliez un moment que le pure capitalisme n'existe pas ou que la société fonctionne mieux économiquement lorsqu'elle utilise une combinaison de capitalisme et de socialisme. Je veux seulement dire ici que (je crois que) le capitalisme a la capacité d'amener des bénéfices aux gens lorsqu'il est utilisé en tant que composant d'un système économique, avec des contrôles suffisants.

Pourtant, le capitalisme est utilisé pour justifier toutes sortes de politiques qui font souffrir les gens, comme le veto de George W. Bush sur l'assurance maladie des enfants. Bush (tout comme l'ensemble du Parti républicain étasunien) aimait à dépeindre sa vision du capitalisme comme un « marché-libre », et en tant que tel, il utilise cette idéologie pour inciter à des accords internationaux qui bénéficient principalement à ses copains des grandes entreprises.

Mais en fait, il n'y a aucun « marché-libre » dans le type de capitalisme de l'administration Bush, si toutefois on peut encore définir cela comme du capitalisme. A la place, leur système économique favori était celui qui offrait à leurs potes des grandes entreprises des milliards de dollars de contrats non-soumissionnaires pour remplir des rôles pour lesquels ils n'avaient que peu d'expertise, avec peu ou aucune surveillance du gouvernement. Le résultat fut des milliards de dollars manquants, sans aucune enquête pour déterminer où l'argent était passé. C'est un type drôlement étrange de capitalisme.

James Petras, dans Rulers and Ruled [Dirigeants et Dirigés - NdT], décrit comment le soi-disant « capitalisme » a fonctionné ces dernières années dans tant de pays :
Étant donné les énormes disparités de classe et de revenu en Russie, Amérique Latine et en Chine, il est plus juste de décrire ces pays comme des « milliardaires déferlants » au lieu de « marchés émergeants » car ce n'est pas le « marché-libre » mais le pouvoir politique des milliardaires qui dicte la politique.

Les pays des « milliardaires déferlants » produisent une pauvreté croissante qui submerge les niveaux de vie. Forger des milliardaires c'est défaire la société civile - affaiblir la solidarité sociale, la législation sociale protectrice, les retraites, les vacances, les programmes de santé publique et l'éducation...

L'augmentation des milliardaires n'est sûrement pas un signe de « prospérité générale » résultant du « marché-libre »... En fait, c'est le produit de la saisie illicite des ressources publiques lucratives, accumulées par le travail et la lutte de millions de travailleurs... Cela n'a pas grand chose à voir avec des talents d'entrepreneur.
Le Communisme

Le Communisme a été défini comme une « structure socio-économique qui promeut l'établissement d'une société sans classe, sans état, fondée sur la propriété commune des moyens de production ». Sa popularité initiale peut être attribuée à sa promesse de grandement réduire l'inégalité économique dans des sociétés qui étaient auparavant caractérisées par d'énormes niveaux d'inégalité économique. C'est un objectif louable, à mon avis.

Ma propre opinion est que le meilleur système économique est celui qui combine les stimulations du marché-libre pour accroître la productivité à l'apport par le gouvernement des biens et services essentiels qui ne répondent pas aux stimulations du marché-libre (comme le fonctionnement de nos élections), l'impôt progressif et la régulation pour assurer des choses comme la protection des travailleurs et de l'environnement et la prévention des pratiques monopolistiques. Que le pur Communisme soit capable ou non de fournir un système économique viable et productif est une question à laquelle je ne peux répondre et qui n'est pas très importante pour notre discussion.

La Révolution russe d'octobre 1917 a apporté le communisme à la Russie, qu'elle a maintenu pendant plus de 70 ans. Cependant, rapidement après qu'il eut été introduit, il a commencé à être sérieusement corrompu, au point où, à un certain moment dans les années 1920, il est probablement juste de dire que ça n'était plus du tout du communisme. A cette époque, un empire avait évolué (appelé Union des Républiques Socialistes Soviétiques) en un système totalitaire consolidé et une petite élite dirigeait tous les autres d'une main de fer et avait le contrôle de toutes les ressources du pays. Sous la direction draconienne de Joseph Staline, des plans économiques furent mis en place qui aboutirent à 7 millions de morts de faim. Ça n'était pas une société sans classe, ni sans état, ni fondée sur la propriété commune des moyens de production. Pourtant le mythe d'un état communiste a prévalu en URSS jusqu'à sa rupture en 1991.

Pathocraties en perspective - Ce que les Américains doivent comprendre

Lobaczewski fait remarquer que les pathocraties ne peuvent pas être permanentes parce qu'elles contiennent trop de contradictions internes. Mais nous ne devrions pas tirer grande satisfaction à l'inévitable chute des pathocraties puisqu'elles causent si fréquemment un tort immense avant leur chute. Il serait bien mieux de pouvoir apprendre à empêcher leur avancement ou de les contrer avant qu'elle ne fassent trop de mal.

Une des plus grandes perspicacités des fondateurs de notre pays est qu'il ont anticipé l'essor de la pathocratie dans la nation qu'ils ont fondé. Ils ont donc inscrit dans sa Constitution de nombreux plans pour l'équilibre du pouvoir et pour la destitution pacifique des directeurs généraux ou autres qui se sont avérés placer leurs propres besoins et désirs au-dessus de ceux de notre nation. C'était une grande idée. Mais cela ne peut marcher que dans la mesure où le peuple américain a le courage d'au moins ouvrir les yeux sur les dangers que représentent des dirigeants sans scrupules.

Nombreux aujourd'hui sont ceux qui diraient que les États-Unis d'Amérique deviennent rapidement une pathocratie ou en est déjà devenu une. Ils en présentent de nombreux signes :

Ils ont de loin le plus haut taux d'incarcération du monde et ce taux dépend largement de la race ; ses dépenses militaires annuelles sont 8 fois supérieures à n'importe quel autre pays du monde et presque égales à l'ensemble du reste du monde ; c'est le plus grand contributeur du monde au changement climatique qui menace de détruire la civilisation humaine ; ils ont commis des myriades de crimes de guerre dont la torture et la guerre d'agression et ont ensuite refusé d'enquêter dessus ; ils refusent de participer à la Cour Pénale Internationale - l'outil des communautés internationales pour prévenir et punir les crimes contre l'humanité ; et l'inégalité des revenus a augmenté ces dernières décennies pour atteindre des niveaux sans précédents qui font maintenant des États-Unis le pays la plus inégale de toutes les nations « riches » du monde.

Notre pays serait bien mieux si la plupart d'entre nous adoptait les attitudes suivantes :

Être sceptique sur ce que disent nos politiciens et autres élites et sur pourquoi ils le disent. Ne pas être dupes au point de penser que l'idéologie qu'ils professent reflète nécessairement leur vraies motivations. Je ne dis pas que ce sont tous des menteurs, je dis seulement que nous devons garder un esprit ouvert et sceptique sur le sujet. Aussi, au lieu de prendre au pied de la lettre leur rhétorique, jaugeons leurs actes plus que leur rhétorique. (Par exemple, si nous avons envahi l'Irak pour leur apporter la démocratie, pourquoi avons-nous tué plus d'un million de leurs civils et pourquoi sommes nous restés de nombreuses années après qu'il soit devenu manifeste qu'ils voulaient que nous partions ?)

Ne croyez pas une minute que la possession de richesses ou le succès dans la vie rendent moins probable qu'une personne soit psychopathe. Les psychopathes riches qui ont réussi sont bien plus dangereux que ceux qui finissent en prison pour des affaires de drogues ou autres chefs d'inculpation. Et les plus dangereux de tous sont les dirigeants nationaux aux tendances psychopathiques.

Et pour l'amour de Dieu, ne pensez JAMAIS que simplement parce que les seules personnes qui sont abusées, torturées ou assassinées par votre gouvernement sont d'une autre race, d'un autre groupe ethnique ou d'une autre religion - musulmane par exemple - que cela implique qu'ils (votre gouvernement) ne se retourneront probablement pas contre vous ensuite.