Des massifs volcaniques entiers, enfouis sous les océans sont sensés être des géants pacifiques, produisant des coulées de lave à un débit lent et régulier le long des failles océaniques. Une récente étude bouleverse cette vision, révélant des éruptions selon des cycles étonnamment réguliers, de deux semaines à 100 000 ans. Plus surprenant encore : les éruptions se produisent presque exclusivement pendant les six premiers mois de l'année. Les pulsations, qui semblent liées aux changements de court et de long terme de l'orbite terrestre mais aussi du niveau de la mer, pourraient contribuer au déclenchement des cycles climatiques naturels. Les scientifiques estiment que les cycles volcaniques terrestres produisent des quantités énormes de dioxyde de carbone qui pourraient influer sur le climat ; mais il n'y avait encore aucune preuve de cette hypothèse.

Les failles volcaniques actives au milieu des océans quadrillent les fonds marins comme les coutures d'un ballon, sur près de 60 000 km. Il s'agit des bordures en expansion des plaques tectoniques gigantesques que l'apport constant de lave vient remodeler, représentant environ 80 % de la croûte terrestre.
Beaucoup s'accordent à dire qu'ils ont une activité relativement constante, mais ce n'est pas ce qu'indique Maya Tolstoy, qui observe, au contraire que les failles sont actuellement dans une phase de repos. Malgré cela, ils produisent peut-être huit fois plus de lave chaque année que les volcans terrestres. En raison de la chimie de leur magmas, le dioxyde de carbone qu'ils sont censés émettre est actuellement à peu près comparable ou inférieure au volume émis par les volcans terrestres : environ 88 millions de m3 par an. Mais si la maille sous-marine devait bouger ne serait-ce qu'un petit peu, leurs émissions de CO2 bondiraient, explique Maya Tolstoy.
Certains scientifiques pensent que les volcans suivent les cycles de Milankovitch - reproduisant l'évolution de la courbe de l'orbite de la terre autour du soleil, et de son inclinaison sur son axe, ce qui se traduit par des pics et chutes brutaux correspondant à des périodes chaudes ou froides. Le plus grand de ces cycles se reproduit tous les 100 000 ans, lorsque l'orbite terrestre autour du soleil n'est plus un cercle plus ou moins annuel mais une ellipse qui l'amène chaque année plus loin et plus près du soleil. Les derniers âges de glace semblent couvrir l'essentiel de ce cycle. Puis la température se réchauffe brutalement à proximité du pic d'excentricité de l'orbite. Les causes n'en sont pas claires mais les volcans pourraient jouer un rôle.
Les chercheurs suggèrent que l'expansion de la calotte glacière terrestre accentue la pression sur les volcans sous-marins, tendant à contenir les éruptions. Mais avec le réchauffement, la glace fond, la pression baisse et les éruptions sont plus nombreuses. Elles libèrent du CO2 qui accentue encore le réchauffement, et la fonte des glaces, selon une boucle de rétroaction qui précipite la planète dans une ère chaude.
Commentaire : Puis, dans une ère froide, ce vers quoi il semble que nous nous dirigions. Voir les articles suivants :
Le feu et la glace : le jour d'après
Le réchauffement climatique s'est arrêté
Un rapport du Pentagone sur le climat annonce un refroidissement global (première partie)
Un rapport du Pentagone sur le climat annonce un refroidissement global (deuxième partie)
Des experts disent que des pénuries de nourriture et de carburant sont imminentes à l'aube du nouvel Âge glaciaire
Vers un refroidissement climatique
Ainsi, un article de 2009 publié par l'Université de Harvard rapporte que les volcans terrestres sont entrés en éruption six à huit fois plus souvent que le niveau de référence datant de la dernière déglaciation (12 000 à 7 000 ans de notre ère). Le corollaire pourrait être que les volcans sous-marins ont un comportement inverse : quand la Terre se refroidit, le niveau de la mer peut baisser d'une centaine de mètres du fait de la glaciation, ce qui diminue la pression du volume d'eau sur les volcans sous-marins qui regagnent alors en activité.
Dès lors, à partir de quelles émissions de CO2 les éruptions sous-marines sont-elles capables de faire fondre la glace qui recouvre les volcans terrestres ? C'est toujours un mystère, en partie parce que les éruptions sous-marines sont quasiment impossibles à observer. Maya Tolstoy analyse depuis 25 ans les données sismiques des océans Pacifique, Atlantique et Arctique et des cartographies sismiques du Pacifique sud. Avec d'autres chercheurs, elle a récemment ausculté une dizaine de sites volcaniques sous-marins grâce à des instruments sismiques très sensibles et dressé des cartes à haute résolution délimitant les dernières coulées.
Les données de long terme sur les éruptions couvrent plus de 700 000 ans, et montrent que dans les périodes des plus froides, où le niveau de la mer est bas, le volcanisme sous-marin augmente, se traduisant par des élévations de fond visibles. Mais lors du réchauffement et de la montée du niveau de la mer à des niveaux proches des niveaux actuels, les épanchements de lave sont plus lents, et les bandes produites sont moins hautes.
Maya Tolstoy attribue ce phénomène, outre à la variation du niveau de la mer, aux changements de l'orbite terrestre. Quand l'orbite est de forme plus elliptique, la Terre est plus ou moins contrainte par l'attraction gravitationnelle du Soleil, et ce, à un rythme très rapide dans ses rotations quotidiennes. Ce processus, à son avis, fait remonter (à la façon d'un massage) le magma sous-marin, et tend à ouvrir les failles tectoniques d'où il s'échappe. Quand l'orbite est proche d'une forme circulaire, comme actuellement, l'alternance des effets de contrainte et détente est faible, et les éruptions moins nombreuses.

Commentaire :
Les superbes images de la naissance d'une nouvelle île :
Et celles non moins stupéfiantes d'une éruption sous-marine :
Daniel Fornari, chercheur à la Woods Hole Oceanographic Institution, qualifie ces travaux, auxquels il n'a pas participé, de « contribution majeure ». Il indique qu'on ne sait pas si les mesures sismiques contemporaines correspondent à des coulées de lave ou à des secousses et grondements sous-marins. Mais il estime que ces travaux « peuvent avoir des implications importantes pour la quantification et la caractérisation des variations climatiques sur des périodes pouvant aller de la décennie à des cycles de plusieurs centaines de milliers d'années. ».
Edward Baker, du National Oceanic and Atmospheric Administration [NOAA], retient pour sa part que : « cet article démontre l'interaction étroite des masses solides, liquides et gazeuses de la Terre, au sein d'un système intégré. ».
Référence
"Mid-ocean ridge eruptions as a climate valve", Maya Tolstoy - Geophysical Research Letters




Commentaire : voir aussi « Les volcans marins produisent aussi des éruptions explosives », ainsi que « Les créatures des profondeurs indiquent des changements terrestres majeurs : quelqu'un y prête-t-il attention ? ».
Pour aller plus loin dans la compréhension de cette interaction très directe entre les volcans sous-marins - nombreux - et les changements climatiques cycliques, voir l'ouvrage Earth Changes and the Human Cosmic Connection, bientôt disponible en français.