Exclusif : Après avoir lancé une frappe sur la Syrie, le Président Trump est porté aux nues par ses anciens détracteurs - néoconservateurs, démocrates et médias grand public - qui voulaient l'attirer vers plus de guerres au Moyen-Orient, rapporte Daniel Lazare.

Par Daniel Lazare

Donald Trump est entré militairement en terre inconnue ce jeudi en lançant une frappe illégale de missiles Tomahawk sur une base aérienne dans l'est de la Syrie. Au-delà de la violation claire des lois internationales, les résultats pratiques semblent partis pour être désastreux, plongeant les États-Unis plus profondément dans le bourbier syrien.


L’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton.
Mais ce serait une erreur de concentrer toutes les critiques sur Trump. Non seulement les Démocrates sont aussi fautifs, mais une très solide accusation peut être faite selon laquelle ils portent une plus grande part de responsabilité.

Depuis des années, une quasi-unanimité a régné au Capitole concernant les derniers méchants d'Amérique, le russe Vladimir Poutine et le syrien Bachar el-Assad. Membres du Congrès, sénateurs, stratèges des think tanks, et analystes de tribunes libres ont tous affirmé en chœur que Poutine et Assad sont les principaux ennemis de la "paix", ce qui veut dire de l'hégémonie américaine mondiale, et par conséquent que les États-Unis ne doivent reculer devant rien pour les affaiblir, les neutraliser ou les forcer à se retirer de la scène internationale.

Jusqu'à récemment, en fait, Trump était l'unique dissident politique notable. En accusant les journalistes de fausser les informations dans une conférence de presse tumultueuse fin février, il leur dit, « Demain vous direz "Donald Trump veut bien s'entendre avec la Russie, c'est dramatique." Ce n'est pas dramatique. C'est bien. »

Mais puisqu'une bonne entente avec la Russie était dramatique pour l'establishment américain dont la politique étrangère est perpétuellement belliqueuse, les hautes sphères de Washington déclarèrent la guerre à Trump, se basant sur les attaques d'Hillary Clinton durant le dernier débat présidentiel accusant Trump d'être la "marionnette" de Poutine. L'idée reçue selon laquelle Trump était le "candidat sibérien", mis en place à la Maison-Blanche par un Kremlin démoniaque déterminer à faire plier le peuple américain épris de liberté à sa volonté, devint l'opinion populaire.

Alors que le jour de l'investiture approchait, les chefs des agences de renseignement du président Obama ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour persuader le public que (a) les services secrets russes avaient orchestré la défaite de Clinton en piratant les ordinateurs du Comité National Démocrate et en plaçant dans les mains de WikiLeaks des milliers d'emails embarrassants et que (b) Trump était d'une manière ou d'une autre complice de cette initiative.

La campagne fut très efficace. La présumée relation Poutine-Trump était un élément majeur des manifestations anti-Trump autour de son investiture, et les plus grands médias d'informations des États-Unis ont matraqué tous les jours le public au sujet du "scandale" russe.

Le 13 février, environ quatre semaines après être entré en fonction, Trump s'effondra sous le poids des attaques politiques et vira le conseiller à la sécurité nationale Michael Flynn après qu'il eût révélé qu'il avait parlé à l'ambassadeur russe Sergey Kislyak pendant la transition, prétendument en violation du Logan Act de 1799, un article absurde d'une ancienne législation que même le New York Times qualifia de "vieille loi poussiéreuse" qui aurait dû être abrogée depuis des générations.

Sous la pression des médias

Un jour plus tard, l'administration fut de nouveau abasourdie lorsque le Times accusa à la une "des membres de la campagne présidentielle 2016 de Donald J. Trump et d'autres collaborateurs de Trump d'avoir eu des contacts répétés avec des responsables haut placés du renseignement russe durant l'année précédant les élections."

© Capture d’écran sur Whitehouse.gov
Le président Donald Trump donnant son discours d’investiture le 20 janvier 2017.
L'article ne livre ni preuve, ni nom et ne dit pas si ces contacts étaient volontaires ou involontaires, c'est-à-dire s'ils étaient impliqués dans des rendez-vous de minuit du style John le Carré ou seulement un échange de banalités avec quelqu'un qui aurait ou n'aurait pas été en lien avec le FSB, l'équivalent russe de la CIA.

Le 6 mars, dans un article intitulé "Mettons cette présidence sur pause", le chroniqueur du Times Charles M. Blow a proposé rien de moins qu'un coup d'État : "Le peuple américain doit immédiatement exiger l'arrêt de toutes actions à venir de ce "président" jusqu'à ce que nous puissions être assurés que les tentatives russes pour pirater notre élection [...], ne comprenaient ni connivence ni dissimulation par qui que ce soit impliqué dans la campagne de Trump, et désormais dans son administration."

Comment le "peuple américain" pourrait demander un tel arrêt ou qui serait susceptible de fournir de telles certitudes n'a pas été précisé.

Le 31 mars, CNN cita sans le nommer un haut responsable de l'administration. Selon lui, les espoirs de Trump d'un rapprochement avec la Russie s'évanouissaient car il "est convaincu qu'il ne sera pas possible de "passer un accord" dans l'atmosphère actuelle - sous une telle surveillance par les médias et avec les enquêtes en cours sur les liens Trump-Russie et l'ingérence dans les élections."

Ainsi, Trump se retrouva de plus en plus acculé par des forces hostiles. Mais il essaya toujours de tenir sa promesse de se concentrer sur la victoire contre les terroristes en Syrie et en Irak. Le 30 mars, l'ambassadeur américain aux Nations Unies Nikki Haley annonça que "la priorité n'est dorénavant plus de rester immobile en demandant le départ Assad," mais de se concentrer plutôt sur l'éradication d'al-Qaïda et de l'État islamique.

Mais plus Trump réfléchissait à sa situation difficile dans les jours qui suivirent, plus il réalisait à quel point elle devenait intenable. L'événement du gaz toxique de mardi à Idleb lui offrit donc une issue sans se soucier de qui était réellement responsable. La seule possibilité pour Trump de faire la paix avec le "deep state" de Washington était de faire la guerre en Syrie.

Finalement, jeudi, quelques heures avant que Trump ne lance une salve de missiles de croisière en direction de la Syrie, Hillary Clinton le provoqua en déclarant que l'Amérique "devrait détruire ses aérodromes [ceux d'Assad] et l'empêcher de pouvoir les utiliser pour bombarder des personnes innocentes." L'effet fut quasiment de forcer Trump à montrer qu'il était tout aussi macho que l'ancienne première dame.

Un Trump à qui on a forcé la main

Trump est certainement un imbécile d'avoir ordonné une telle attaque en contrevenant clairement au droit international et plongeant les États-Unis plus profondément dans le conflit complexe syrien. Mais les torts devraient aussi revenir à ceux qui l'ont forcé à avancer vers le précipice et lui ont donné l'ordre de faire un pas en avant.


Charles Schumer, sénateur démocrate de l’État de New-York
En quelques heures, tous les suspects habituels ont félicité l'un des présidents américains les plus méprisés de l'histoire pour avoir sauté le pas.

Le leader de la minorité sénatoriale Chuck Schumer a dit: "S'assurer qu'Assad sache que, quand il commet des atrocités aussi méprisables, il en paiera le prix, est la bonne chose à faire." La leader de la minorité de la Chambre Nancy Pelosi a décrit le tir de barrage de missiles de Trump comme "une réponse proportionnée à l'usage d'armes chimiques par le régime."

Les super-faucons, les sénateurs Républicains John McCain et Lindsey Graham, préalablement aussi anti-administration Trump que tout Démocrate, ont fait une déclaration commune indiquant que Trump "mérite le soutien du peuple américain", alors que l'idole libérale, la sénatrice Elizabeth Warren, renchérissait que "le régime syrien doit être tenu responsable de cet acte horrible."

Le Guardian, aussi férocement anti-Trump qu'anti-Poutine et anti-Assad, a concédé que "Donald Trump avait été convaincant" et que la balle était à présent dans le camp russe. Dans l'ensemble, Trump n'aura jamais eu aussi bonne presse. Il est clair que Washington était ravi du bricolage de Trump et désireux de l'encourager à continuer dans ce sens.

Cependant, le barrage de missiles n'était pas juste un assaut sur la Syrie, mais aussi sur la raison et le bon sens. Bien qu'Adam Taylor du Washington Post aie tenté de faire croire que les seules critiques au barrage de missiles sont venues de membres de l'alt-right "connus pour leurs opinions racistes, anti-sémites et sexistes," le fait est que la critique a afflué d'autres directions.

À Alternet, Vijay Prashad a souligné qu'il y avait peu d'observateurs indépendants à Khan Cheikhoun, la petite ville agricole où les événements se sont déroulés le 4 avril, pour fournir une version fidèle des faits. Des témoins oculaires "aux liens étroits avec l'opposition armée," écrit-il, "sont les premiers à déclarer que cette attaque était l'œuvre du gouvernement."

Robert Parry de Consortiumnews a mis en évidence que plutôt que de larguer le gaz eux-mêmes, les avions de guerre syriens ou russes auraient bien pu déclencher sa dispersion en bombardant un bâtiment contenant des "produits chimiques que les rebelles projetaient d'utiliser lors d'une attaque future." Parry a également fait remarquer qu'al-Qaïda, qui contrôle la province d'Idleb, aurait pu "mettre en scène l'incident afin d'attiser l'indignation internationale en direction d'Assad comme cela s'est produit."

[Précédemment, des enquêteurs des Nations Unies ont reçu des témoignages oculaires de syriens à propos de rebelles mettant en scène une pseudo-attaque à la bombe de chlore afin qu'elle soit attribuée au régime d'Assad.]

Quelque chose de similaire a très bien pu se produire en août 2013, quand une attaque avec des missiles remplis de sarin a tué des centaines de personnes dans les faubourgs de Damas et aurait été lancée à partir d'une zone contrôlée par les rebelles à deux kilomètres de là. Les deux incidents sont curieusement similaires.

L'évènement d'août 2013, qui a horrifié le monde et amené l'administration Obama au bord d'une attaque contre le gouvernement syrien, s'est déroulé quelques jours après qu'une équipe des Nations Unies soit arrivée à Damas pour enquêter sur une prétendue attaque chimique par les rebelles contre les troupes du gouvernement syrien environ quatre mois plus tôt.

Cela n'aurait pas eu de sens de la part du régime d'Assad d'avoir invité les enquêteurs de l'ONU pour ensuite perpétrer une attaque à l'arme chimique encore plus horrible à quelques kilomètres de l'hôtel des enquêteurs. Cela reviendrait à inviter un inspecteur de police à dîner pour ensuite commettre un meurtre sous ses yeux.

Absurde

Comme l'a remarqué un analyste indépendant en 2013, le régime d'Assad aurait dû décider de conduire une attaque de grande envergure "malgré (a) avoir régulièrement gagné du terrain sur les positions des rebelles, (b) avoir reçu une menace directe des USA quant au fait que l'usage d'armes chimiques déclencherait une intervention, (c) avoir constamment assuré à leurs alliés russes qu'ils n'utiliseraient pas de telles armes, (d) avant l'attaque, n'avoir utiliser que des agents chimiques non-mortels et uniquement sur des cibles militaires."


Le président syrien Bachar el-Assad.
Cela implique que le gouvernement Assad aurait aussi dû décider "(a) d'envoyer des forces dans une région tenue par les rebelles, où ils sont exposés à des tirs de snipers venant de multiples directions, (b) d'utiliser des roquettes à courte portée fabriquées localement, à la place des armes chimiques de qualité à longue portée dans leur arsenal, et (c) d'utiliser du sarin de mauvaise qualité."

Tout ceci semble extrêmement improbable, mais la plupart des médias grand public américains considèrent encore l'attaque au gaz sarin de 2013 comme le cas indéniable de franchissement par Assad de la "ligne rouge" posée par Obama en ce qui concerne l'usage d'armes chimiques. Et le très douteux événement de 2013 est cité comme une raison-clé de croire qu'Assad a récidivé. [Récemment, le New York Times a discrètement reculé sur ses déclarations de 2013 attribuant l'attaque au régime d'Assad sans toutefois se rétracter explicitement.]

Assad pourrait avoir eu des raisons encore plus solides de ne pas déployer du gaz sarin le 4 avril 2017. Il aurait consciemment dû prendre la décision de s'attirer l'opprobre mondiale à un moment où le déroulement de la guerre tournait enfin en sa faveur avec la libération d'Alep en décembre dernier et avec la plupart des leaders mondiaux concluant que le régime Assad allait durer.

La production et le déploiement d'une bombe au sarin signifierait de délibérément risquer une intervention militaire plus de trois ans après que la Syrie ait trouvé un accord avec les Nations Unies sur la destruction de la totalité de son stock d'armes chimiques afin d'éviter... une intervention militaire.

Tout ceci semble également très improbable. Il s'agirait d'un acte suicidaire - et après avoir résisté à un siège combiné des USA, de l'Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie depuis près de cinq ans, s'il y a une chose qu'Assad ne semble pas être, c'est suicidaire.

Bien que le secrétaire d'État Rex Tillerson ait dit "Il n'y a aucun doute dans notre esprit que le régime syrien sous le commandement de Bachar el-Assad est responsable de cette horrible attaque," en réalité il plane de nombreux doutes.

Néanmoins, Trump a décidé de faire feu avant que les faits soient connus car l'ennemi qui l'inquiète le plus n'est pas la Syrie à l'autre bout du monde, mais bien l'alliance Démocrates-Néoconservateurs dans son propre jardin. Les hostilités politiques à Washington causent en ce moment plus de souffrances que les guerres réelles au Moyen-Orient.
Daniel Lazare est l'auteur de nombreux livres dont The Frozen Republic: How the Constitution Is Paralyzing Democracy (Harcourt Brace).
Source: Consortium News, le 08/04/2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.