Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Catherine pour le Saker francophone

© AFP
Le roi d'Arabie saoudite, Salmane ben Abdelaziz Al Saoud
Tout d'abord un bref who's who

Nous ne saurons probablement jamais ce qui a été vraiment discuté entre Trump, les Saoudiens et les Israéliens, mais il fait peu de doute que le récent geste saoudien contre le Qatar est le résultat direct de ces négociations. Comment je le sais ? Parce que Trump lui-même l'a dit ! Comme je l'ai écrit dans un billet récent, la soumission catastrophique de Trump aux néocons et à leur politique l'a coincé avec le Royaume d'Arabie saoudite et les Israéliens, deux autres États voyous dont le pouvoir et, franchement, la santé mentale, déclinent à chaque minute.

Alors que l'Arabie saoudite et le Qatar ont eu autrefois leurs différences et leurs problèmes, cette fois, l'ampleur de la crise est beaucoup plus grande que n'importe quoi dans le passé. Voici un résumé provisoire et forcément approximatif de qui soutient qui :
Soutiennent les Saoudiens (selon Wikipedia) Émirats arabes unis, Bahreïn, l'Égypte, les Maldives, le Yémen (ils veulent dire le régime pro-saoudien en exil), la Mauritanie, les Comores, la Libye (le gouvernement de Tobrouk), la Jordanie, le Tchad, Djibouti, le Sénégal, les États-Unis, le Gabon.

Soutiennent le Qatar (selon moi) La Turquie, l'Allemagne, l'Iran.
Le nombre est du côté des Saoudiens, mais la qualité ?

Des questions, beaucoup de questions

La situation est très fluide et tout pourrait changer bientôt, mais remarquez-vous quelque chose d'étrange dans la liste ci-dessus ? La Turquie et l'Allemagne soutiennent le Qatar même si les États-Unis soutiennent l'Arabie saoudite. Ce sont deux importants États-membres de l'OTAN qui prennent position contre les États-Unis.

Ensuite, regardez la liste de ceux qui soutiennent les Saoudiens : à part les États-Unis et l'Égypte, ils sont toujours militairement sans importance (et les Égyptiens ne s'impliqueront pas militairement de toute façon). Ce n'est pas le cas pour ceux qui s'opposent aux Saoudiens, en particulier l'Iran et la Turquie. Donc si l'argent est du côté des Saoudiens, la puissance de feu est du côté du Qatar.

Alors le Gabon ? Le Sénégal ? Depuis quand ceux-ci sont-ils impliqués dans la politique du golfe Persique ? Pourquoi prennent-ils parti dans ce conflit lointain ? Un coup d'œil rapide sur les 10 conditions que les Saoudiens exigent que les Qataris remplissent ne nous aide pas non plus à comprendre leur implication :
  1. Rupture immédiate des relations diplomatiques avec l'Iran,
  2. Expulsion du Qatar de tous les membres du mouvement de résistance palestinien Hamas,
  3. Geler tous les comptes bancaires des membres du Hamas et s'abstenir de tout accord avec eux,
  4. Expulsion du Qatar de tous les membres des Frères musulmans,
  5. Expulsion des éléments anti-CCG,
  6. Fin du soutien aux « organisations terroristes »,
  7. Cesser d'interférer dans les affaires égyptiennes,
  8. Interruption de la diffusion de la chaîne d'information Al Jazeera,
  9. S'excuser auprès de tous les gouvernements du Golfe (persique) pour tous les « abus » d'Al Jazeera,
  10. Promettre qu'il (le Qatar) n'entreprendra aucune action contraire aux politiques du CCG et adhérer à sa charte.
Les Saoudiens ont également remis une liste d'individus et d'organisations qu'ils veulent voir interdits (voir ici).

À regarder ces conditions, il devient tout à fait clair que l'Iran et les Palestiniens (en particulier le Hamas) sont en haut de la liste des exigences. Mais pourquoi le Gabon ou le Sénégal s'en préoccuperaient-ils ?

Plus intéressant, pourquoi ISRAËL n'est-il pas sur la liste des pays qui soutiennent le royaume d'Arabie saoudite ?

Comme toujours, les Israéliens sont beaucoup plus honnêtes sur leur rôle dans tout cela. Eh bien, peut-être ne disent-ils pas tout à fait « nous l'avons fait », mais ils écrivent des articles comme celui-ci, Five reasons why Israel should care about the Qatar crisis [Cinq raisons pour lesquelles Israël devrait se préoccuper de la crise au Qatar], qui recense toutes les raisons pour lesquelles les Israéliens sont ravis :
  1. Cela fait mal au Hamas.
  2. Cela rapproche Israël de l'Arabie saoudite, de l'Égypte et du Golfe.
  3. Cela montre que l'influence américaine est de retour dans la région.
  4. Cela délégitime le terrorisme.
  5. Cela renforce la main d'Israël en général et celle du gouvernement israélien en particulier.
Ce genre d'honnêteté est tout à fait rafraîchissant, même s'il est prioritairement destiné à la consommation israélienne intérieure. Vérification rapide avec une source palestinienne - oups, les Israéliens soutiennent l'Arabie saoudite. C'est peu surprenant, peu importe le mal que se donnent les médias dominants occidentaux pour ne pas le relever.

Et les États-Unis ? Bénéficient-ils vraiment de la crise ?

Les États-Unis ont ce qui pourrait peut-être être la plus grande base de l'US Air Force mondiale au Qatar, la base aérienne de Al Oudeid. En plus, le siège du CENTCOM américain est aussi au Qatar. Dire que ce sont là des infrastructures cruciales est un euphémisme - on pourrait dire que ce sont les installations militaires américaines les plus importantes au monde à l'extérieur des États-Unis. On pourrait logiquement en conclure que la dernière chose que les États-Unis voudraient est n'importe quel genre de crise ou même de tensions quelque part à proximité d'installations aussi vitales, pourtant il est tout à fait clair que les Saoudiens et les Américains agissent de concert contre le Qatar. Cela n'a aucun sens, n'est-ce pas ? Juste. Mais maintenant que les États-Unis se sont lancés dans une politique futile d'escalade militaire en Syrie, il ne serait pas surprenant que les deux principaux alliés dans la région fassent la même chose.

D'ailleurs, y a-t-il jamais eu un moment où la politique de l'administration Trump au Moyen-Orient a eu un sens quelconque ? Pendant la campagne électorale, il y a eu, disons, 50/50 (excellent sur ISIS, totalement stupide à propos de l'Iran). Mais depuis le coup d'État de janvier contre Flynn et la reddition de Trump aux néocons, tout ce que nous avons vu est une forme de stupidité délirante après l'autre.

Objectivement, la crise autour du Qatar n'est pas bonne du tout pour les États-Unis. Mais cela ne signifie pas qu'une administration qui a été prise sous le contrôle d'idéologues purs et durs voudra accepter cette réalité objective. Ce que nous avons ici est une administration très faible gouvernant un pays qui s'affaiblit rapidement et essayant de prouver qu'il a encore beaucoup de poids partout. Et si c'est le plan, et effet, il est très mauvais, il ira à l'échec et il débouchera sur de nombreuses conséquences imprévues.

Retour au monde réel

Ce que nous avons ici est un sérieuse embrouille et ce qui se passe réellement, cette fois encore, est une tentative maladroite, par Trois États voyous (États-Unis, Arabie saoudite, Israël), d'affaiblir l'Iran.

Bien sûr, il y a d'autres facteurs en cause ici, mais le gros problème, le cœur du problème, est ce que j'appellerais la « force gravitationnelle de l'Iran », qui croît rapidement, et le « rapprochement orbital » correspondant de la région entière vers l'Iran. Et rien que pour aggraver les choses, les Trois États voyous perdent visiblement et inexorablement leur influence sur la région : les États-Unis en Irak et en Syrie, Israël au Liban et l'Arabie saoudite au Yémen - tous les trois se sont lancés dans des opérations militaires qui ont abouti à des échecs abjects et qui, loin de montrer que ces trois pays sont puissants, ont montré combien ils sont faibles en réalité. Encore pire, les Saoudiens sont plongés dans une grave crise économique sans fin en vue, tandis que le Qatar est devenu le pays le plus riche de la planète, principalement grâce à un immense champ gazier qu'il partage avec l'Iran.

Il pourrait sembler que le Qatar n'est pas une si grande menace pour l'Arabie saoudite après tout, étant - contrairement à l'Iran - un autre pays salafiste, mais en réalité cela fait partie du problème : au cours des deux dernières décennies, les Qataris ont réalisé que leur nouvelle richesse leur donnait des moyens complètement disproportionnés avec leur taille physique : non seulement ils ont créé l'empire médiatique le plus influent du Moyen-Orient, al-Jazeera, mais ils se sont même lancés dans une politique étrangère propre qui a fait d'eux des acteurs clés dans les crises en Libye, en Égypte et en Syrie. Et oui, le Qatar est devenu un soutien important du terrorisme, mais les États-Unis, l'Arabie saoudite ou Israël le sont aussi, donc ce n'est qu'un faux prétexte. Le vrai « crime » des Qataris a été de refuser, pour des raisons purement pragmatiques, de se joindre à la campagne anti-iranienne massive imposée à la région par l'Arabie saoudite et Israël. Contrairement à la longue liste de pays qui devaient exprimer leurs soutiens à la position saoudienne, les Qataris avaient les moyens de dire simplement « non » et de suivre leur propre voie.

Les Saoudiens espèrent maintenant que le Qatar cède aux menaces et que la coalition dirigée par les Saoudiens l'emporte sans qu'il y ait une guerre « chaude » contre le Qatar. À chacun de deviner quelle probabilité ils ont d'atteindre ce résultat, mais personnellement, j'en doute plutôt (davantage à ce sujet plus tard).

Et la Russie dans tout ça ?

Les Russes et les Qataris se sont heurtés souvent, en particulier sur la Syrie et la Libye, où le Qatar jouait un rôle extrêmement toxique en étant le premier financeur de divers groupes takfiris. En plus, le Qatar est le concurrent numéro un sur de nombreux marchés de GNL (gaz naturel liquéfié). Il y a eu également d'autres crises entre les deux pays, y compris ce qui semble être l'assassinat par les Russes du leader terroriste tchétchène Zelimkhan Yandarbiyev et la torture et le procès qui ont suivi de deux employés de l'ambassade russe accusés d'être impliqués dans l'assassinat (ils ont été condamnés à l'emprisonnement à vie et finalement renvoyés en Russie). Pourtant, les Russes et les Qataris sont des gens éminemment pragmatiques et les deux pays ont principalement maintenu une relation cordiale, même si elle est prudente, qui incluait même des activités économiques conjointes.

Il est très peu probable que la Russie intervienne directement dans cette crise, à moins, bien sûr, que l'Iran soit directement attaqué. La bonne nouvelle est qu'une telle attaque directe est improbable car aucun des Trois États voyous n'a l'estomac pour l'emporter sur l'Iran (et le Hezbollah). Ce que la Russie fera sera d'utiliser son soft power, politique et économique, pour essayer d'attirer lentement le Qatar dans l'orbite russe conformément à la stratégie semi-officielle du ministère russe des Affaires étrangères, qui est de « transformer les ennemis en neutres, les neutres en amis, les amis en alliés ». Exactement comme avec la Turquie, les Russes seront heureux d'aider, en particulier depuis qu'ils savent que cette aide leur apportera un peu d'influence très précieuse dans la région.

Iran, la véritable cible

Les Iraniens disent maintenant ouvertement que la récente attaque terroriste à Téhéran était ordonnée par l'Arabie saoudite. Techniquement parlant, cela signifie que l'Iran est maintenant en guerre. En réalité, évidemment, l'Iran étant la vraie superpuissance locale agit avec calme et retenue. Les Iraniens comprennent totalement que cette dernière attaque terroriste est un signe de faiblesse, sinon de désespoir, et que la meilleure réaction est d'agir de la même manière que les Russes l'ont fait avec les bombes à Saint-Pétersbourg : rester concentré, calme et déterminé. Tout comme les Russes, les Iraniens ont maintenant offert d'envoyer de la nourriture au Qatar, mais il est peu probable qu'ils interviendront militairement à moins que les Saoudiens deviennent vraiment fous. D'ailleurs, avec les forces turques bientôt déployées au Qatar, les Iraniens n'ont pas vraiment besoin d'afficher de la puissance militaire. Je dirais que le simple fait que ni les États-Unis ni Israël n'ont osé attaquer directement l'Iran depuis 1988 (depuis que la Marine américaine a abattu le vol 655 Airbus d'Iran Air) est la meilleure preuve de la vraie puissance militaire iranienne.

Alors où nous dirigeons-nous ?

C'est vraiment impossible à prédire, ne serait-ce que parce que les actes des Trois États voyous peuvent difficilement être qualifiés de « rationnels ». Pourtant, en supposant que personne ne devienne fou, mon sentiment personnel est que le Qatar l'emportera et que la dernière tentative saoudienne de prouver combien le royaume reste puissant échouera, exactement comme les précédentes (à Bahreïn en 2011, en Syrie en 2012 ou au Yémen en 2015). Le temps ne joue pas non plus en faveur des Saoudiens. Quant aux Qataris, ils ont déjà clairement indiqué qu'ils ne sont pas disposés à se rendre et qu'ils se battront. Les Saoudiens ont déjà pris la décision scandaleuse d'imposer un blocus contre un pays musulman frère pendant le mois sacré du Ramadan. Vont-ils réellement continuer à monter les enchères et commettre un acte d'agression contre un pays musulman frère pendant ce mois ? Ils pourraient, mais c'est difficile à croire que même eux pourraient ignorer l'opinion publique musulmane. Mais s'ils ne le font pas, leur opération perdra beaucoup d'élan tandis que cela laissera du temps aux Qataris pour se préparer politiquement, économiquement, socialement et militairement. Le Qatar est peut-être petit, et les Qataris eux-mêmes pas très nombreux, mais leur poches immenses leur permettent de rassembler rapidement une grande quantité de fournisseurs et d'entrepreneurs prêts à les aider. C'est un cas où les fameuses « forces du marché » œuvreraient au profit du Qatar.

Le ministre qatari des Affaires étrangères est attendu à Moscou samedi et ce sur quoi porteront les discussions est tout à fait évident : alors que la Russie ne pèsera pas de tout son poids pour soutenir les Qataris, le Kremlin pourrait accepter d'être un médiateur entre l'Arabie saoudite et le Qatar. Si cela se produit, ce serait l'ironie ultime : le principal résultat de l'opération saoudo-israélo-américaine fera de la Russie un acteur encore plus influent dans la région. Quant au Qatar lui-même, le résultat de cette crise s'articulera probablement autour de cette phrase de Nietzsche : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts. »

Conclusion

Je vois cette dernière crise comme une nouvelle tentative désespérée des Trois États voyous de prouver qu'ils sont encore les gars les plus grands et les plus méchants du quartier et, exactement comme les précédentes, je pense qu'elle échouera. Par exemple, je ne vois pas les Qataris fermant al-Jazeera, une de leurs « armes » les plus puissantes. Je ne les vois pas non plus rompre toutes les relations diplomatiques avec l'Iran puisque ces deux pays sont intimement liés par l'immense champ de condensats de gaz de South Pars. L'énorme richesse des Qataris signifie aussi qu'ils ont des soutiens très puissants dans le monde qui, au moment où j'écris ces lignes, sont probablement au téléphone en train d'appeler des gens très influents et leur disant en termes très clairs que le Qatar ne doit pas être malmené.

Cela étant, la crise ne servira qu'à pousser le Qatar dans l'étreinte chaleureuse d'autres pays, y compris la Russie et l'Iran, et cela affaiblira encore plus les Saoudiens.

Les Trois États voyous ont le même problème : leur capacité militaire de menacer, intimider ou punir s'érode rapidement et de moins en moins de pays les craignent. Leur plus grande erreur est qu'au lieu d'essayer d'adapter leurs politiques à cette nouvelle réalité, ils choisissent toujours de doubler la mise encore et encore même s'ils échouent à chaque fois, les faisant apparaître encore plus faibles et leur situation initiale encore pire. C'est une spirale très dangereuse et pourtant les Trois États voyous semblent incapables de concevoir une autre politique.

Je terminerai ce billet en comparant ce que les présidents Poutine et Trump font ces jours car je trouve cette comparaison hautement symbolique de la nouvelle ère dans laquelle nous vivons :

Trump, après avoir bombardé quelques « engins » (4 x 4 avec une mitrailleuse) et des camions en Syrie, a continué à tweeter que Comey était un menteur et un danger.

Quant à Poutine, il a participé à la dernière réunion de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) qui a accueilli le Pakistan et l'Inde comme membres à part entière. L'OCS représente maintenant plus de la moitié de toute la population vivant sur notre planète et un quart du PIB mondial. Vous pouvez y penser comme à l'« autre G8 »ou le « G8 qui compte ».

La version russe du G8 : l’OCS, « le G8 qui compte »
Je soutiens que cette brève comparaison d'agenda dit vraiment tout.