John Hersey, né en Chine en 1914 et ayant grandit aux Etats-Unis, avait été correspondant de guerre en Chine, avant de couvrir la bataille de Guadalcanal et d'être un des premiers occidentaux à avoir le « privilège » d'aller à Hiroshima après le premier bombardement atomique de l'Histoire.
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© Inconnu
« Privilège » car l'endroit été étroitement surveillé et par les Japonais et par les Américains qui se livraient tous à quantité d'études scientifiques sur un phénomène aux conséquences encore inconnues. Mais, bien qu'il ait couvert nombre de conflits et d'atrocités de la seconde guerre mondiale, John Hersey n'était peut-être pas forcément préparé à être témoin de l'apocalypse en question.

Car ce qu'il décrit est une apocalypse dont certains passages donnent même envie de fermer son livre, comme on se détourne de l'écran en visionnant le début du plus grand film sur le même sujet, Pluie Noire d'Imamura Shohei.

De l'explosion qui ne produisit « aucun bruit » selon tous les survivants, jusqu'à la mort de ces derniers des années plus tard dans des circonstances effroyables, Hersey nous immerge dans l'univers infernal d'Hiroshima, cette ville qui était, jusqu'à la date fatidique, une zone urbaine florissante et qui devait subir un des pires coups de poker géopolitique de l'Histoire. Ce reportage hanta le journaliste certainement plus que tout autre. Ce n'est d'ailleurs sans doute pas un hasard s'il retourna sur les lieux en 1985 - année de sa propre disparition - afin d'y faire un dernier pèlerinage et hommage aux victimes.

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© Inconnu
John Hersey à Hiroshima en 1985
Hiroshima sauce Rashomon

Le 6 août 1945, donc, après avoir fait subir bon nombre d'atrocités aux différentes nations d'Asie, les Japonais devenaient eux-mêmes les victimes d'une attaque militaire sans précédent. John Hersey devait s'y rendre quelques temps plus tard et faire face au capharnaüm ambiant, à l'horreur de la destruction et aux différences dans la perception de l'évènement par les locaux.

Mais le journaliste a le bon goût d'éclipser totalement sa propre personne de son reportage, préférant mettre de côté tout sentiment personnel pour faire une fresque de la tragédie à travers les portraits de six survivants : la jeune Sasaki Toshiko, le docteur Fujii Masakazu, la veuve Nakamura Hatsuyo, le docteur Sasaki Terufumi, le révérend Tanimoto Kiyoshi, et le père jésuite allemand Wilhelm Kleinsorge.

Suivant le schéma du Rashomon d'Akutagawa (et de Kurosawa), comme pour mieux faire apparaître la réalité, Hersey donne la parole à six « hibakusha », ces survivants du bombardement qui allaient vivre de terribles années par la suite.

Mais ici, les discours ne sont pas contradictoires comme dans Rashomon. Ils ne viennent pas interroger la réalité, ils ne viennent que l'enrichir. Six personnalités radicalement différentes, qui vécurent le bombardement et ses conséquences de manières diamétralement opposées. Le bombardement et les jours infernaux qui suivirent bien sûr, mais aussi les années de reconstruction durant lesquelles les maladies apparaissent, les difficultés économiques s'intensifient, la prise en charge tardive et progressive des « hibakusha » par le gouvernement apparaît timidement... Hersey montre par là de manière limpide à quel point l'explosion atomique dépassa la cadre du 6 août 1945 et donna une véritable identité commune à un groupe d'individus de classes sociale tout à fait différentes.

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© AP PHOTO/U.S. AIR FORCE
Septembre 1945 à Hiroshima
Une fresque impressionniste

C'est donc par petites touches qu'Hersey procède. Six destinées particulières, dans leurs détails les plus intimes, pour décrire une des pages les plus dramatiques de l'histoire de l'humanité.

Car ces six individus ne composent évidement qu'un échantillon sélectionné par Hersey. A travers eux, c'est le destin de milliers d'individus qui prend forme. Que ce soit ceux qui disparurent sur le coup ou ceux qui se consumèrent à petit feu, ils sont tous là, présents, incarnés par ces six êtres. Tout à coup, c'est tout Hiroshima et sa population qui apparaissent devant nos yeux. On saisit toutes leurs façons d'absorber le choc, leurs stratégies de survie, leurs manières de reconstruire et de se reconstruire... Mais au-delà de la description d'une tragédie, cet ouvrage remarquable fait aussi le portrait d'un peuple dans son ensemble, avec sa poésie, son humour* et sa capacité à se résigner avant d'innover de la manière la plus pragmatique qui soit pour renaître de ses cendres.

On s'étonnera donc peu en apprenant que c'est cet ouvrage qui fit prendre conscience aux Américains l'ampleur de la tragédie qu'ils infligèrent aux Japonais. Son grand mérite, de par son humanisme et sa précision journalistique, étant de rester un ouvrage majeur à découvrir ou à redécouvrir.

* Quelle force de caractère leur fallait-il pour appeler les bombardiers B-29 B-San ou « Monsieur B », et Moloffano hanakogo ou « corbeille de fleurs Molotov » les grappes de bombes incendiaires lâchées sur leurs têtes ?