À en croire les politiciens dont les cris d'orffraie sont sans aucune retenue propagés par les médias et relayés par certains chercheurs (historiens, politologues...) la république serait en danger en France.
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© Photo De Agostini Leemage
« Fête de l'unité place de la Concorde », le 10 août 1793 (29 thermidor an I) par Pierre Demachy.
Elle le serait d'autant plus qu'un de ses symboles, le président de l'assemblée nationale qui par ailleurs voit son cas se promener de parquet en parquet évitant ainsi les foudres de la Justice, aurait été attaqué : une tentative d'incendie contre sa maison. Quelle est la part du délire dans ces propos alarmistes ?

Lorsque Jean-Luc Mélenchon s'opposant à une perquisition déclarait « je suis la France » tout le monde du microcosme politico-intellectuel s'est esclaffé. Aujourd'hui, 13 semaines après le début du mouvement des Gilets Jaunes ceux qui riaient hier aujourd'hui ont peur, leurs privilèges sont mis en discussion par un mouvement populaire. Alors, tous ceux du microcosme se rassemblent pour soutenir le pauvre Monsieur Ferrand dont la maison a été victime d'une tentative d'incendie. Cet incident et les réactions qu'il provoque posent deux questions.

Il faut tout d'abord s'interroger sur les aspects matériels de l'incident. Comment ce fait-il, surtout dans cette période de tension sociale extrême marquée par de la violence et par des attaques contre des domiciles et des permanences de députés qui ont déjà été perpétrées, que le domicile de Monsieur Ferrand, Président de l'Assemblée nationale, ne bénéficie pas d'une garde statique ?

Pas de pandore devant la maison donc l'incendiaire ou les incendiaires disposaient de tout le temps nécessaire pour allumer un feu de nature à vraiment endommager voire détruire la maison, or les images ne montrent que des dégâts relativement mineurs. En outre cet « incendie » tombe opportunément au moment où l'affaire Benalla rebondit et, de surcroît, il permet de jeter l'opprobre sur le mouvement des Gilets Jaunes. On relèvera que d'emblée les discours ont mis en avant un désaccord « politique » comme source du délit alors que l'enquête n'a pas débutée. Et, si ce n'était que le fait d'une personne qui aurait eu à pâtir de la curieuse gestion de Monsieur Ferrand directeur de mutuelle, élu local dont nombre de Bretons ont eu à se plaindre, une gestion marquée par une intervention judiciaire qui traîne en longueur montrant la tentative du pouvoir pour protéger son affidé, et des agriculteurs n'étaient‑ils pas venus déverser du fumier devant cette maison en 2016 ?

Sans attendre une quelconque information en provenance de l'enquête les élus de tous bords ont vilipendé « l'attentat » en laissant planer un doute sérieux sur la culpabilité des Gilets Jaunes ; ils ont, sans réserve ni retenue, apporté leur soutien à un élu dont le cas se balade de procureur en procureur pour éviter qu'il soit traité. Ainsi, hier Mélenchon avait droit à l'ire de tous, aujourd'hui Richard Ferrand est positionné en symbole de la République ! Or il ne l'est pas, ni comme personne ni comme « fonction », car un symbole c'est un objet, une image, un signe ou un comportement manifestant, figurant ou évoquant quelque chose ; ainsi l'article 2 de la Constitution de la République française définit clairement ce que sont les symboles de la République française :

« La langue de la République est le français ; L'emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge ; L'hymne national est la "Marseillaise" ; La devise de la République est "Liberté, Egalité, Fraternité" ; Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. »

Aucun élu, pas même le président de la République, ne peut revendiquer d'être le symbole de la République pas plus qu'on pourrait le faire pour un bâtiment ou un monument. Alors, déclarer que telle ou telle personne ou fonction seraient un symbole de la République est un abus de langage qui voudrait conférer à cette personne ou à cette fonction une nature qui la distinguerait du reste de la société, la positionnerait au-dessus comme dans un mouvement religieux ; ce faisant demain on viendra nous dire que la lampe du pupitre du président de l'Assemblée nationale est telle la lumière rouge du tabernacle. Là, il ne faut pas confondre l'Etat et son mode de gouvernement : une république démocratique.

C'est là la deuxième question qui se pose à l'issue de cette tentative d'incendie : que veut-on protéger, qui veut-on protéger ?

D'évidence aujourd'hui dans le discours du microcosme politico‑intellectuel ce n'est pas la République qu'il s'agit de protéger, d'ailleurs est-elle en danger autrement que dans un délire et une logorrhée politico-intellectuels, ici il s'agit de protéger cette nouvelle aristocratie élitaire qui s'est construite au fils du temps, constituée par « la bourgeoisie économique (celle qui participe directement au processus d'accumulation du capital) et une bourgeoisie culturelle dont le pouvoir de prescription se fonde moins sur le capital hérité que sur le diplôme ou la célébrité » (J‑C Michéa, in journal La Décroissance, décembre 2018) auxquelles il convient d'ajouter une population qui s'y rattache par analogie de valeurs (si ce sont des valeurs) : goût pour le changement social et l'innovation technologique, et satisfaction de leur « sort social » plus exactement satisfaits de leur « mobilité sociale ».

Dans cette affaire, l'incendie de la maison du président de l'Assemblée nationale notamment en raison de ses répercussions médiatiques, entraîne à ce que la composition de la bourgeoisie culturelle retienne l'attention du fait de la force de prescription du message qu'elle organise en une doxa moyenne se présentant comme une vérité absolue ; ce faisant elle prend le relai de la bourgeoisie économique dont on attendrait sans surprise qu'elle envoie un message d'opposition au mouvement des Gilets Jaunes et de désapprobation de cet acte violent et délictueux.

C'est la bourgeoisie culturelle, notamment des éditorialistes, des « essayistes » et des chercheurs, qui diffusent le message de désapprobation organisé sur les seules bases d'une doxa moyenne de ce qu'est la république et en l'absence de toute considération de la situation sociale, dans un vaste mouvement de propagande qui vise d'une part à montrer à la bourgeoisie économique qu'elle est bien dans une proximité de pensée et affective, et d'autre part à protéger les privilèges dont elle dispose : un meilleur accès aux services de l'Etat dont l'éducation et la formation, des revenus salariaux et autres qui lui permettent un accès facile au surplus une fois payé les dépenses obligatoires : loisirs, voyages, tourisme...

Surtout cette bourgeoisie culturelle, qu'on peut parfois appeler élite, accapare, essentiellement à son bénéficie les postes de la Haute Fonction publique et les fonctions électives notamment parlementaires. Aujourd'hui, parmi cette bourgeoisie culturelle l'ensemble des membres du microcosme politico-intellectuel sont mis en cause et ce sont eux qui ne refusent aucun abus de langage pour essayer de nous faire croire qu'en incendiant la maison du président de l'Assemblée nationale ou en dévastant la permanence d'un député ce serait la République qui serait attaquée. A ceux-là il faut dire qu'à ne pas vouloir entendre et surtout discuter avec les gens, ces derniers n'ont peut‑être plus que la violence pour dire leur exaspération face au mépris et leur désespoir dans un monde où l'argent prend rang de valeur morale et organise la reconnaissance sociale, d'autant plus si comme réponse on ne leur propose que la violence policière et comme dialogue des réunions (un débat qui n'en n'est pas un) où est diffusée, à grand renfort de médiatisation, la propagande du gouvernement.

Quand bien même la République serait attaquée il n'y faudrait pas voir autre chose que la manifestation de désapprobation d'une partie de la société (peuple est un concept complexe et compliqué). Face à cela il n'y a que deux positions qui vaillent : la discussion et la recherche de solutions et de réformes pertinentes, ou la coercition et la propagande ; manifestement c'est la dernière solution qu'a choisie le gouvernement. Au-delà, rappelons au microcosme politico‑intellectuel qu'aucun mode de gouvernement d'une nation est définitivement installé et si nous décidions de demeurer en république celle-ci aussi peut changer de forme comme elle l'a déjà fait 5 fois depuis 1792 en ayant connu des périodes d'interruption.

Ce n'est pas la République qui est attaquée mais son agent de gouvernement : l'Etat qui aujourd'hui ne protège qu'une élite qui accapare les pouvoirs, l'éducation et l'argent comme avant 1789. Il ne semble donc pas incongru, dans cette circonstance où en plus celui qui s'est fait élire en promettait « un nouveau monde », que certains se révoltent jusqu'à mettre à mal les représentants ce cette élite car c'est aussi un abus de langage que de dire que les parlementaires et le président de la République représentent l'ensemble des Français.

De fait et strictement ils ne représentent que ceux qui ont voté pour eux, et dans le mode démocratique les autres se soumettent (dans un mouvement de soumission volontaire) à cette majorité acceptant de fait le mandat qui est donné aux élus, chacun étant plus concerné par la manière dont le mandat est exercé que par le contenu du programme électoral qui le plus souvent n'est pour l'électeur qu'une plateforme a minima et consensuelle entre ses valeurs et celles présentées par le candidat.
Quoi qu'il en soit du rapport des citoyens aux programmes électoraux, lorsque les mandants ou les soumis, ensemble ou séparément, ne sont pas satisfaits de la façon dont les « représentants » procèdent ils ont pleinement le droit de manifester leur mécontentement voire de mettre fin au mandat fusse avant le terme qui aurait été préalablement défini.
Aujourd'hui la République française n'est pas attaquée, elle n'est certainement pas en péril, seul le mandat donné aux "représentants" et la façon de l'exercer sont en cause. C'est bien l'Etat et l'élite, plus particulièrement le microcosme politico‑intellectuel, qui sont remis en cause dans un vaste mouvement social que médias, "intellectuels" et politiciens essaient de minimiser par de fausses informations sur les chiffres de participation, en focalisant l'information sur la seule violence (négligeant celle des policiers) et, aujourd'hui, en montant en épingle un fait somme toute relativement mineur.

La réponse coercitive, auquel appartient le Grand Débat avec la démarche de propagande du président de la République, mise en place par le gouvernement rappelle La Terreur qui, voulant sauver la Révolution, entacha l'histoire du pays et conduisit vraisemblablement au coup d'Etat de brumaire 1799 et à l'émergence du 1er Empire.

Aujourd'hui comme sous la Terreur il y avait les bons révolutionnaires et les mauvais révolutionnaires, il y a « les bons Français » et « les mauvais Français » ces derniers étant caricaturés comme des personnages violents et « populistes ».

Dans cette comparaison entre la Terreur et aujourd'hui, qu'on prendra avec précaution, faudrait‑il appliquer à Emmanuel Macron ce que Mirabeau disait de Robespierre : « Cet homme ira loin, il croit à tout ce qu'il dit. », dans ce cadre de personnalité qu'elle place reste-t-il pour la parole de l'Autre ?