Lorsque nous assistons, citoyens impuissants, à la déferlante d'accusations en forme de simples transcriptions de déclarations diplomatiques sans la moindre tentative de prise de recul historique pourtant à portée de 2 ou 3 clics, à propos des attaques supposément iraniennes contre 2 pétroliers, il y a de quoi fulminer, non ?
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© Inconnu
Craig Murray donne déjà une bonne idée du cui bono : L'Iran aurait attaqué un pétrolier japonais au moment de la visite de son premier ministre Shinjo Abe à Téheran ? Absurde ! L'Iran aurait attaqué un autre pétrolier dont l'équipage est en partie russe, et dont l'armateur continue de commercer avec l'Iran malgré les sanctions ? Absurde !

Tout le monde oublie que l'Iran a porté secours à 40 marins ? Toujours mieux ! L'Iran avec cette attaque, avait tout à gagner sur la scène diplomatique internationale, voire simplement vis-à-vis du monde arabe ou du monde chiite ? Là ce n'est même plus absurde, c'est sordide.

Le propos de cet article est de conforter cette l'absurdité là, celle de la version américaine, à l'aune de l'Histoire récente des relations entre ces 2 pays, et des pratiques militaires des USA dans cette partie du monde.

Jugez plutôt :

1/ Tout d'abord un peu d'histoire récente pour rafraîchir la mémoire de nos journalistes et les inciter à beaucoup beaucoup de prudence quant aux auteurs présumés des faits :


Le mardi 8 juillet 2008 à Washington se tenait la 4ème "Campus Progress National Conference qui donne la parole, devant des étudiants journalistes américains, à des sommités de la presse américaine. Seymour Hersh ( NY Times, The New Yorkier, London Review of books ) y était invité, et s'est exprimé devant ces étudiants le mercredi 9 juillet. Voilà ce qu'il a -entre autre- révélé ce jour-là, parlant de Dick Cheney, alors vice-président des Etats-Unis, qui avait convoqué début janvier 2008 une réunion dans son bureau à la suite d'un de ces nombreux incidents navals dans le golfe Persique :
« L'idée a été rejetée. C'est la raison pour laquelle le NEW YORKER ne l'a pas publiée [dans son article de juillet 2008]. Il y a eu une douzaine d'idées avancées, sur la façon de provoquer une guerre. Celle qui m'a le plus intéressé était : " Pourquoi ne pas construire, nous, dans nos chantiers navals, quatre ou cinq bateaux qui ressembleraient à des vedettes lance-torpilles iraniennes ? Mettons dessus des soldats des NAVY SEALS puissamment armés. Et la prochaine fois qu'un de nos bateaux passe par le détroit d'Ormuz, qu'elles ouvrent le feu... Cela pourrait coûter quelques vies." Et la proposition a été rejetée parce qu'on ne peut pas faire tuer des américains par des américains. Mais c'est le genre de truc qui était en discussion... de la provocation. (....) stupide... peut-être... mais potentiellement très meurtrier, parce qu'une fois que vous êtes embarqué [là dedans] (...) si vous trouvez le bon incident, le public américain va le soutenir à fond... "bang bang... kiss kiss", et là vous savez, vous êtes en plein dedans...(...) et c'était début janvier, le président allait se rendre au Moyen Orient... alors là vous vous dites "mais on est au lycée ou quoi ?" Ouais... est-ce qu'on est en train de jouer dans la cour du lycée avec 5000 têtes nucléaires dans nos arsenaux ? Oui, c'est ça ... on joue à qui va être le premier à sortir de l'autoroute lors d'un face à face.... »
2/ Ensuite souvenons-nous d'autres opérations militaires navales et observons les comportements :

Qui a attaqué le USS MADDOX le 4 août 1964 ?

Longtemps la vérité officielle fut "au moins 2 vedettes lance-torpilles nord-vietnamiennes". On sait aujourd'hui qu'il ne se passa rien du tout, mais qu'à bord tout l'équipage se précipita pour faire feu de tous ses canons suite à des identifications sonar et visuelle douteuses au milieu d'une mer agitée. L'avant veille, le USS MADDOX avait arraisonné 5 vedettes qui avaient répliqué "à des tirs de l'USS MADDOX contre des bateaux de pêcheurs". 3 vedettes nord-vietnamiennes avaient été détruites. Bien que ces incidents aient été sans conséquences du côté américain, le prétexte était désormais tout trouvé pour engager les USA dans une guerre qui allait devenir totale et qui allait durer 11 années de plus. Après les tergiversations de Kennedy, Johnson était enfin autorisé par le Congrès à « prendre toutes mesures nécessaires pour faire échec au communisme ».

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© Wikipedia
USS MADDOX
Qui a attaqué le USS LIBERTY le 8 juin 1967 ?

Il est aujourd'hui prouvé à 100% que c'était Israël. Ce bateau-espion américain faisait route vers Israël en pleine guerre de 6 jours. Cette guerre fut déclenchée contre l'Egypte à titre "préventif", rien n'indiquant que Nasser allait attaquer Israël. Selon Nicky Hager, la présence de l'USS LIBERTY fut jugée trop dérangeante devant les massacres en cours à El-Arish. D'autres chercheurs avancent que cette attaque fut utilisée comme levier de négociation pour forcer les USA à se ranger aux côtés d'Israël. Les 2 attaques successives causèrent la mort de 34 marins et firent 174 blessés. Israël plaida la méprise avec un navire égyptien, excuse ridicule au vu de la silhouette, de l'immatriculation et des équipements radio du navire qui de plus battait pavillon US de la proue à la poupe. Et les USA se rangèrent enfin du côté d'Israël.

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© Wikipedia
USS LIBERTY
Qui a attaqué le USS COLE le 12 octobre 2000 ?

Nous ne savons toujours pas 19 ans et des centaines de waterboardings plus tard ! Sont soupçonnés des membres d'Al-Qaïda, organisation financée par des donateurs privés échappant soi-disant au contrôle de l'administration népotiste de l'Arabie saoudite, pays par ailleurs dans l'orbite directe du Renseignement US qui n'aurait pas vu une embarcation de martyrs venir se coller à la coque de son destroyer. Abd al-Rahim al-Nashiri saoudien arrêté aux EAU, croupit toujours à Guantanamo avec 2 acolytes eux aussi inculpés sans preuves dans ce dossier : Khalid Cheikh Mohammed (le "mastermind" du 11/9 toujours pas jugé) et Abu Zubayda (autre "mastermind" du 11/9 dans la même situation).

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© Dimitri Messinis/AP
USS COLE
Que se passait-il en 2008 entre les USA et l'Iran ?

La tension est à son apogée. Le 3 décembre 2007, les 14 agences de Renseignement US publient leur NIE (National Intelligence Estimate, Expertise annuelle émise par le Renseignement National), qui à la grande déception du tandem Bush-Cheney et des néo-conservateurs, exonère l'Iran de tout soupçon d'enrichissement d'uranium à des fins militaires. Ce quasi "putsch des généraux" contre son administration fait suite à une montée de tension sans précédent avec l'Iran, orchestrée par le tandem Bush-Cheney, qui en France culminera avec la déclaration incroyable de Kouchner au micro de LCI-RTL-le Figaro le 16 septembre 2007 "Le pire, Monsieur, c'est la guerre." J'étais au volant ce jour là et j'écoutais RTL (nobody's perfect)... j'ai failli avaler ma langue et je m'en souviens encore.

Pour les puristes, je rappelle ici au passage un événement gravissime qui se passa 15 jours avant la déclaration de notre ministre des affaires étrangères : l'affaire fin août 2007 du B52 qui vola de Minot AFB à Barksdale AFB avec sous ses ailes des missiles nucléaires de type AGM129 Cruise Missiles, dont 6 étaient équipés de têtes actives, ce qui est interdit par la Constitution nord-américaine et qui est sans doute à l'origine de 7 morts suspectes dans les rangs de l'US AIR FORCE. Barksdale AFB est le hub de l'US AIR FORCE pour toutes ses opérations logistiques de projection vers le Moyen-Orient. Et nous ne savons toujours pas, 10 ans après, ce qui s'est passé ce jour là, entre l'administration du pays le plus puissant du monde, et son Pentagone.

Souvenons-nous aussi qu'en 2008, tandis que Sarkozy ouvrait une base à Abu Dhabi pour préparer (déjà) "sa" guerre contre l'Iran, les attaques de bateaux de tous types dans la mer d'Oman se multiplient. La Somalie est pointée du doigt. Un sous-conflit, sans doute dû au pillage halieutique de sa côte par des chalutiers français et espagnols à l'origine de la paupérisation des populations riveraines, qui entraîna le développement d'une piraterie censée les protéger, qui en retour exigeait des renforts des marines militaires de ces 2 pays dans un enchaînement de causes à effet profitable à nos marines nationales qui pouvaient ainsi se positionner face à l'Iran "au cas où" sans éveiller "plus que ça" l'attention des médias (à supposer qu'ils soient vraiment attentifs). Depuis 2012, selon notre MAE, cette piraterie a cessé, mais nous sommes toujours là-bas. Que sont-ils devenus ? Ont-ils désormais rejoint le Yemen, pourquoi pas, ou bien sont-ils de retour mieux armés et par qui ? Simple hypothèse parmi d'autres au passage.

Alors que se passe-t-il en 2019 ?

Nous savons donc a/ qu'une attaque de vedettes rapides iraniennes est un scénario nord-américain bien rodé déjà évoqué en 2008, et dont les USA ont su tirer parti en 1964 sans même qu'il ne se soit rien passé. La version des attaques de 2019 donnée par Trump est très proche de celle de 2008.

b/ qu'Israél ou les USA ne reculent devant aucune audace, même la plus absurde, la plus contrevenante à la réalité des faits, pour protéger leurs intérêts stratégiques.

c/ que les USA, même victimes, ne s'embarrassent pas avec la Justice lorsqu'ils capturent ensuite des suspects, autre indice tendant à faire penser que leurs motifs et intérêts réels se situent bien ailleurs que dans une enquête judiciaire, par exemple obtenir par leur posture aggressive des "unes" dans le monde entier, même au prix de pertes humaines. Car, bien que refusée par l'entourage de Cheney en 2008, l'opération des PT Boats parmi les 12 évoquées, fut néanmoins envisagée.

d/ que ces phases militaires de confrontation géopolitique font toujours partie d'un ensemble d'opérations économiques (sanctions), médiatiques (rallier l'opinion publique des pays OTAN) et diplomatiques (la face médiatisée) destiné à diaboliser le "pays voyou" ciblé (les "rogue states" si chers à Bush Jr.), et à mettre en garde au passage tous les autres pays alliés potentiels de ce pays, par exemple ici le Japon dont le premier Ministre Shinzo Abe, est justement en visite à Téhéran alors que l'un des tankers attaqué est japonais.

Dans le cas de l'attaque du 13 juin 2019, absolument tous ces ingredients géopolitiques sont bel et bien réunis, et cerise sur le gâteau, aucun marin n'a été tué. Ces attaques renforcent la méfiance voire la haine des peuples des pays OTAN à l'encontre du gouvernement iranien, et renforcent les effectifs militaires dans cette zone sans trop éveiller la suspicion des opinions publiques et des médias des pays OTAN, tous ralliés à la diplomatie "morale" de Washington. La pression ainsi mise sur le gouvernement iranien servira de levier de négociation pour obtenir la réouverture de l'Accord de Vienne puis l'effacement les sanctions afin d'inonder le pays de dollars-dette.

Je signale que d'autres analyses inversent la prémisse des causes des tensions actuelles et les imputent à un durcissement dangereux de la diplomatie iranienne. Reste que les sanctions ont sans cesse été renforcées depuis 1979, et ne concernaient pas le nucléaire au départ, mais la prise d'otage à l'Ambassade US de Téhéran consécutive au refus des USA de livrer le Shah responsable d'atrocités contre son peuple, à la justice iranienne des Ayatollahs, pour le soigner aux USA (cela rappelle l'asile et les soins donnés à Pinochet par Londres).


Et la France en 2019 ?

Comme par hasard, notre Porte-avions PA1 Charles de Gaulle à la tête de notre Groupe Aéro Naval, de retour d'Indonésie, se trouve en ce moment même sur zone, à proximité de la mer d'Oman, avant de remonter vers la Méditerranée par le Canal de Suez (où il croisera sans doute l'ex-navire de classe MISTRAL vendu aux Russes par Sarkozy, puis repris par Hollande qui l'a finalement revendu aux égyptiens sans doute comme "cadeau de bienvenue" pour signer le contrat des Rafales qui s'en suivi, et ça tombait bien... les égyptiens ont des hélicoptères russes).

On se souviendra aussi qu'en octobre 2010 furent décidés à Londres des exercices militaires conjoints avec la ROYAL AIR FORCE (4 Tornados GR4) et la ROYAL NAVY, qui projetaient depuis St-Dizier pour "des frappes conventionnelles à très longue distance", plusieurs Mirages 2000 au dessus du "Southland", un pays imaginaire dont le dictateur menaçait son peuple. Ce pays, simulé au sud de la Garonne, fut finalement "transféré" exactement au même endroit que... la Libye, au dessus de laquelle les exercices se poursuivirent la semaine du jeudi 17 mars 2011, jour où fut votée la terrible résolution 1973, avec une flotte franco-britannico-américaine rassemblée devant ses côtes, qui avait eu le temps de faire le voyage.

Nous nous trouvons donc en ce moment même, à nouveau dans une configuration géopolitique proche de celle de fin 2007 voire de début 2011, où la tension internationale face à l'Iran, provoquée par les USA, était à son apogée. Les attaques des 2 pétroliers norvégien et japonais s'inscrivent pleinement dans cette stratégie de la tension qui nous renvoie à une longue tradition anglo-saxonne post-45 dont nous avons rappelé quelques étapes-clés. L'équipage du tanker japonais a décrit des objets volants venus frapper la coque au dessus de sa ligne de flottaison... en 1964, Lindon Johnson aurait dit à ses conseillers parlant des attaques confuses de l'USS Maddox par des vedettes lance-torpilles nord-vietnamiennes dans la baie du Tonkin les 2 et 4 août 1964
« Nom de d... , ces idiots, ces stupides marins [vietnamiens] ne faisaient que tirer sur des poissons volants ! » C'étaient peut-être des poissons volants jeudi dernier aussi ?