Natsume Sôseki (1867-1916) est le premier grand auteur japonais moderne. Né sous l'ère Meiji, qui a vu le Japon s'ouvrir au monde occidental, il a basé toute son œuvre sur cette crise de la culture japonaise traditionnelle. Formé aux lettres classiques chinoises et au haïku, il fait ensuite des études en Angleterre puis devient professeur d'anglais au Japon.
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Très influencé par les auteurs anglais tels Swift et Sterne, il livre ici un chef d'œuvre humoristique qui fait dire à Jean Cholley, traducteur et préfacier , que ce titre « suffit amplement à démentir l'opinion si répandue selon laquelle les Japonais manquent d'humour ». Voici donc l'un des grands classiques de la littérature japonaise.

Le narrateur est donc un chat, celui justement d'un professeur d'anglais pas très bien dans sa peau, qui va observer cette société malade de l'ère Meiji : dans la maison de son maître, qui déprime et qui a des aigreurs d'estomac, défilent toutes sortes d'intellectuels qui méditent sur le sens de la vie : alors que l'un s'évertue à faire sa thèse sur les suicides par pendaison et les yeux des grenouilles, l'autre s'amuse à jouer avec les mots et coutumes européens qui personne connaît. Il y a aussi l'apôtre du renoncement, le moine zen, qui souhaite prêcher le renoncement au maître des lieux.

Toute cette classe d'intellectuels désœuvrée doit désormais subir la concurrence des matérialistes assoiffés de richesse, comme le voisin, qui représentent la nouvelle classe en vue du Japon.
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© Inconnu
Natsume Sōseki ( 夏目 漱石, 9 février 1867 à Edo - 9 décembre 1916 à Tokyo )
Je suis un chat parle à la fois de mariage, de thèse sur la vision des grenouilles, de base-ball, d'aigreurs à l'estomac et de philosophie zen ! Cette œuvre a en fait été publiée sous forme de feuilleton entre 1905 et 1906 ; ce qui explique cette forme si originale de chapitres sous forme de petites saynètes, de tableaux de genre, qui raconte un épisode ou une journée dans la vie du professeur d'anglais.

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© Hashiguchi Goyō
Entre deux incartades du chat (qui attrape des souris, qui devient amoureux, qui sympathise avec le chat du voisin), notre narrateur animal se gausse de ces curieux humains qui s'entre-déchirent entre voisins, se chamaillent entre couples, racontent des histoires à n'en plus finir et font des poèmes sans queue ni tête. Quant au chat, il s'enorgueillit d'être le seul chat pensent sur terre jusqu'au jour où il découvre qu'avant lui, il y a eu le Chat Murr d'Hoffmann !

A travers le portrait du maître fait par le chat, Söseki nous délivre son propre autoportrait d'intellectuel déprimé, déstabilisé par la nouvelle ère Meiji qui fait de l'industriel et du marchand les nouveaux membres de l'élite du pays. D'où cette scène mémorable de la demande en mariage de la fille du marchand par le jeune thésard, qui donne lui à l'espionnage entre voisins !

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© Inconnu
Poster du film « Je suis un chat » (1975) de Kon Ichikawa
Le maître est un professeur déprimé, inactif, qui passe sa vie à dormir et à avoir des aigreurs d'estomac et à se plaindre de son destin de professeur. Dépressif et colérique, il s'en prend à sa femme et surtout à ses élèves qui lui lancent les balles de base-ball par sa fenêtre !

Seul recours : la philosophie zen, un retour aux sources. Face au matérialisme et à l'individualisme triomphant, une seule solution : le renoncement.

Ce chef d'œuvre d'humour est un chef d'œuvre d'humour noir ; sans vous dévoiler précisément la fin, le roman satirique et burlesque se clôt sur une mise en garde apocalyptique : avec l'individualisme triomphant, on prédit la fin de l'art, du mariage et l'insatisfaction générale ; la mort semble être le seul moyen pour parvenir à la paix...

Chef d'œuvre satirique mais méditation très sombre sur une civilisation malade...