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© AP Photo / Claude Paris
Macron et Castaner
Associations, Gilets jaunes, journalistes et même L'ONU dénoncent un virage sécuritaire en France. Alors que le corps repêché dans la Loire est bien celui de Steve, disparu après une intervention polémique de la police lors de la fête de la musique, une information judiciaire pour homicide involontaire a été ouverte. Celle de trop ?

« Où est Steve? »

Depuis cette nuit du 21 au 22 juin, la question a tapissé les murs de Nantes et d'autres villes de France. Et elle vient de trouver une macabre réponse. Le corps repêché dans la Loire le 29 juillet est bien celui de Steve Maia Caniço, jeune animateur périscolaire de 24 ans.

C'est dans le chef-lieu du département de la Loire-Atlantique que le jeune homme avait décidé de passer la fête de la musique avec des amis. Vers 4 h 00 du matin, les forces de l'ordre sont intervenues. Plusieurs personnes sont tombées à l'eau, dont Steve qui, au contraire des autres nageurs contraints de la soirée, ne refera surface qu'un mois plus tard. Très rapidement, la polémique enfle. De nombreuses zones d'ombre entourent l'intervention de la police, qui dément avoir chargé et assure avoir été visée par des projectiles. Selon le Premier ministre Edouard Philippe qui s'est exprimé le 30 juillet, il « ne peut être établi de lien entre l'intervention des forces de police » et la mort du jeune homme.


​Plusieurs vidéos ont depuis circulé. Un enregistrement diffusé par Libération tend à contredire la version des forces de l'ordre. Si elles sont effectivement victimes de jets de projectiles, on les voit charger et lancer de nombreuses grenades lacrymogènes. Plusieurs fêtards avertissent à de nombreuses reprises que des individus sont tombés dans la Loire suite à l'intervention. Des questionnements qui ont poussé le parquet de Nantes à ouvrir le 30 juillet une information judiciaire contre X pour homicide involontaire.
« À la suite de la disparition de Steve Maia Caniço, signalée le 23 juin 2019, des investigations judiciaires ont été menées, d'abord sous la direction du parquet de Nantes, puis à partir du 27 juin 2019, dans le cadre d'une information judiciaire en recherche des causes de cette disparition », a expliqué le procureur de Nantes, Pierre Sennès, dans un communiqué. Avant de poursuivre: « Cette information judiciaire a été clôturée ce jour [30 juillet, ndlr] par le magistrat instructeur [...] L'analyse de ce dossier, communiqué au parquet par le magistrat instructeur, a conduit le procureur de la République de Nantes à ouvrir immédiatement une information judiciaire contre X du chef d'homicide involontaire. »
Pierre Sennès a également précisé que « ce cadre procédural permettra aux deux magistrats instructeurs qui seront saisis de poursuivre les investigations en les autorisant notamment à rechercher d'éventuelles responsabilités pénales ».


D'autres procédures ont été lancées. Une enquête de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), qui avait été saisie le 24 juin, vient de rendre ses conclusions au ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner. Elle ne remet pas en cause l'action des forces de l'ordre. Jacques Toubon, Défenseur des droits, s'était de son côté auto saisi pour enquêter.

Trop c'est trop?

Il faut dire que cette affaire intervient dans un contexte de défiance d'une partie croissante de la population envers les forces de l'ordre. D'après Slate, « l'indice de confiance de la population envers la police a baissé de 12% en trois ans ». Les polémiques sur les violences policières et les usages disproportionnés de la force n'ont jamais été aussi nombreuses que ces derniers mois. Les Gilets jaunes sont évidemment passés par là.


​860 signalements de violences policières, un décès, 315 blessures à la tête, 24 éborgnés, cinq mains arrachées. Voici le terrible bilan dressé par l'écrivain documentariste David Dufresne. Ce dernier s'est érigé en chevalier d'une croisade anti-violences policières et interpelle régulièrement le ministère de l'Intérieur. Ces derniers mois, le locataire de la place Beauvau a été interrogé à de nombreuses reprises sur la question. Au JDD, il déclarait en juin dernier:

« Je n'accepte pas l'expression "violences policières". Les procédures sont peu nombreuses au regard des 50.000 manifestations qui ont eu lieu depuis le 17 novembre 2018. Chaque fois qu'un comportement litigieux est signalé, une enquête est ouverte. [...] Mais je condamne l'exploitation politique que certains en font dans un emballement malsain. »

D'après les informations de Mediapart, le ministre de l'Intérieur a remis 9.000 médailles aux membres des forces de l'ordre mobilisés lors des manifestations des Gilets jaunes. Problème: la liste contient plusieurs récipiendaires polémiques. Parmi eux, Grégoire Chassaing. C'est ce commissaire divisionnaire à Nantes qui était chargé des opérations de sécurité le 21 juin. D'après Unité SGP-Police, c'est lui qui a donné l'ordre de disperser la foule à coups de gaz lacrymogènes. Une décision qui a propulsé quatorze individus dans la Loire, dont Steve Maia Caniço.


Bruno Félix a également obtenu les faveurs de Christophe Castaner. Il a pourtant été auditionné lors de l'enquête sur la mort de Zineb Redouane. Elle a été atteinte par une grenade lacrymogène alors qu'elle se trouvait à la fenêtre de son appartement marseillais le 1er décembre lors d'un rassemblement de Gilets jaunes.


Si le ministère de l'Intérieur a assuré qu'« en cas de condamnation définitive pour un crime ou un délit, ou de sanction disciplinaire du récipiendaire », la médaille pourrait être retirée, la controverse est déjà là.

Des « états généraux du maintien de l'ordre »?

Le 6 mars à Genève, Michelle Bachelet, haute-commissaire du haut-commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (HCDH), citait la France parmi des pays comme le Soudan et le Zimbabwe lors de la présentation du rapport annuel du HCDH:

« En France, les Gilets jaunes ont protesté contre ce qu'ils considèrent comme une exclusion des droits économiques et une participation à la vie publique. Nous encourageons le gouvernement à poursuivre le dialogue -y compris le suivi des discussions nationales en cours- et à engager une enquête approfondie sur tous les cas signalés de recours excessif à la force. »


Et les policiers, qu'en pensent-ils ?

Sans surprise, ils sont divisés. Pour David Le Bars, secrétaire général du Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN), cité par Slate:
« Le débat, ce sont les violences légitimes et illégitimes. Le maintien de l'ordre, juridiquement, peut engendrer l'usage de la force. Il peut, à l'occasion du rétablissement de l'ordre, y avoir des blessés sans que la violence soit illégitime »

Commentaire : Des mots, toujours des mots.


Dans nos colonnes, Alexandre Langlois, secrétaire général du syndicat VIGI et récemment suspendu « sur ordre de Castaner », d'après lui, s'en est pris à plusieurs reprises à la gestion du maintien de l'ordre. Il a également pointé à plusieurs reprises l'état de fatigue avancé de ses collègues, qui ne seraient parfois plus en mesure de prendre les bonnes décisions. Alexandre Langlois avait même lancé un préavis de grève illimitée à partir du 8 décembre dernier, appelant ses collègues à ne pas « aller commettre l'irréparable sur la voie publique s'ils sont proches du burn-out et de se retirer ». « Au lieu de se rendre responsable d'une bavure, qu'ils appellent leurs médecins et qu'ils se mettent en arrêt », ajoutait-il.

Plusieurs observateurs appellent à une réaction forte. Vincent Brengarth, avocat au Barreau de Paris, s'est récemment fendu d'un article de blog sur le Huffington Post dans lequel il appelle à « des états généraux du maintien de l'ordre »:

« En juin 2019, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner s'est engagé à instaurer une réflexion sur le maintien de l'ordre public. Une telle réflexion s'avère en effet indispensable, tant récemment se sont multipliés les incidents, parfois dramatiques, avec les forces de l'ordre en France: bousculade de Geneviève Legay, disparition d'un jeune homme, Steve Maia Caniço, à la suite d'une charge policière durant la Fête de la musique, tirs de LBD et de grenades contre les Gilets jaunes, évacuation à grand renfort de gaz lacrymogène des militants d'Extinction Rébellion... Le sens de l'article 12 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, selon les termes duquel la force publique est instaurée pour maintenir le respect des droits de l'homme, c'est-à-dire "pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée" en vient dans les faits à s'inverser radicalement. L'avantage de tous n'est pas dans ces scènes de violence, d'autant moins admissibles qu'elles s'accompagnent généralement d'un silence des autorités confinant au déni. »


Commentaire : L'autorité est plus forte que le droit. Comment appelle-t-on cela ?