François Bricaire, infectiologue, membre de l'Académie nationale de médecine et ancien chef du service d'infectiologie parisien de la Pitié-Salpétrière, appelle à la prudence sur l'efficacité de la chloroquine pour traiter le Covid-19.

professeur François Bricaire.
© LP/Delphine Goldsztejn
Le professeur François Bricaire.
L'infectiologue marseillais Didier Raoult affirme que l'hydroxychloroquine, associée à un antibiotique, a été efficace contre le Covid-19, se basant sur un nouvel essai mené sur 80 patients. Mais certains médecins appellent toujours à la prudence, à l'image du professeur François Bricaire, ancien chef du service d'infectiologie parisien de la Pitié-Salpétrière.

Que vous inspirent les travaux du professeur Raoult sur la chloroquine ?

FRANCOIS BRICAIRE. Je n'ai pas encore pu analyser dans le détail le résultat de ses derniers essais menés sur 80 patients. Mais une chose d'abord : il ne faut pas faire le procès de Didier Raoult. On peut penser ce que l'on veut de ce monsieur, qui peut sans doute en heurter certains, mais c'est un médecin de qualité en termes de recherche au niveau international. La chloroquine, je l'ai moi-même utilisée pendant des années comme traitement anti-infectieux et il a été prescrit chez tous les expatriés potentiellement exposés au paludisme sans que l'on ne rapporte globalement d'inconvénients majeurs. À condition que ce médicament soit pris en respectant des règles et sous strict contrôle médical.

Mais est-il efficace contre le Covid-19 ?

Je comprends que l'on ait essayé de l'utiliser comme l'ont fait en premier les Chinois. Car c'est une molécule ancienne qui a une activité in vitro contre un certain nombre de virus. Il était donc rationnel de le tester même si jusqu'à maintenant cela n'a jamais donné de résultats positifs in vivo sur l'Homme.

Didier Raoult a été très critiqué sur la méthodologie de son étude.

Il a fait un travail scientifique mais dont la méthodologie peut être critiquée car elle comporte plusieurs biais, notamment la validité du groupe témoin (NDLR : le groupe qui n'a pas reçu le traitement) et ses essais ne répondent pas aux critères parfaits qu'exige la science. D'après ces essais, la chloroquine permettrait d'abaisser la charge virale des patients mais cela ne démontre pas l'efficacité certaine de ce médicament ni que l'on guérit du covid-19 si on le prend.

Si vous étiez encore chef d'un service d'infectiologie, vous le prescririez ?

Je serais très embêté mais je crois que non, je ne le prescrirais pas en dehors de cas très particuliers. A titre personnel, j'ai plutôt le sentiment que la chloroquine se révélera inefficace en termes cliniques. Je crois que j'attendrais les résultats à plus grande échelle de l'étude lancée au niveau européen qui est en cours. Seule cette étude permettra de savoir si ce médicament a une action ou pas sur le covid-19. Le problème est qu'il y a tellement de bruit autour de ce médicament qu'il a aujourd'hui le vent en poupe dans l'opinion. Et il semblerait que certains patients n'acceptent de se prêter aux études en milieu hospitalier sur cette molécule qu'à la seule condition d'en recevoir. Or, si l'on veut faire une étude sérieuse, il faut bien comparer des gens qui en reçoivent et d'autres qui n'en reçoivent pas.

Comprenez-vous que certains médecins le prescrivent déjà ?

Puisqu'il n'existe actuellement aucun autre traitement efficace, je comprends que certains le proposent en milieu hospitalier en se disant : à la guerre comme à la guerre, soit c'est efficace et tant mieux pour mes patients, soit ça ne l'est pas et on aura au moins tenté d'améliorer le sort de ceux qui sont durement affectés. Mais que l'on soit bien clair : Je dis non à une utilisation large de la chloroquine au sein de la population. Car cela conduirait, comme on le voit déjà, à des usages dévoyés du médicament, hors d'un contrôle hospitalier strict. Et cela pourrait rapidement déraper.

Si la chloroquine s'avérait finalement efficace, à quel stade de la maladie faudrait-il l'administrer ?

Il serait illogique de l'utiliser à un stade trop avancé de la maladie car l'action du médicament serait alors incertaine. La logique voudrait qu'on l'utilise beaucoup plus précocement.