Le confinement avait à peine débuté que les psys se jetèrent dessus - et sur nous - pour nous prévenir des multiples dangers que nous courions. Mais La Fontaine déjà nous avait mis en garde contre les méfaits guettant son ours « confiné par le sort dans un bois solitaire » :

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« Il fût devenu fou : la raison d'ordinaire
N'habite pas longtemps chez les gens séquestrés.
Il est bon de parler, et meilleur de se taire. »


Il n'est pas mauvais d'entreprendre notre psychothérapie du confinement par le Grand Siècle, qui a eu son lot d'épidémies, de famines et de guerres. Donc La Fontaine et Pascal. Je sais, je me répète.

Tous ceux qui ont la chance - et je mesure bien ce véritable privilège - de bénéficier du télétravail et d'un jardin, d'habiter la France rurale et périphérique ( tiens, une forme de revanche... ), peuvent déjà mesurer l'ampleur de l'expérience spirituelle déjà en cours. Qu'ils le veuillent ou non, décident de l'accueillir ou pas, elle s'est approchée d'eux, leur fera signe durant ces semaines. On pourra rabattre les choses - et rebattre les cartes !- sur les questions médicales, politiques, éthiques, judiciaires - et il le faudra -, on ne pourra pas ne pas constater que quelque chose d'autre a lieu.

D'abord par le silence. Plus de circulation, plus de cyclos pétaradant, plus de bruits d'écoles, d'attroupements, plus de groupes en terrasses, plus de cafés, des rues silencieuses. Nous rendons-nous compte que, pour la première fois depuis des décennies, des millions de Français et d'humains ont redécouvert le monde d'avant tous ces bruits de la modernité ? C'est une façon de nous réinscrire dans une histoire humaine longue, de nous relier aux siècles et aux millénaires passés. Alain Corbin et son Histoire du silence doivent nous guider en ces jours de retraite. Le Samedi saint tous les jours, dans un monde qui ne faisait plus de place ni au silence, ni au dimanche.

Ensuite, par la nature. Ce confinement imposé par la catastrophe a lieu au printemps. Instant après instant, jour après jour, nous avons le loisir de contempler ce cerisier en fleur, ce géranium qui a traversé l'hiver sans gel, ce nid qui se construit. La nature dans son éclosion, sa simplicité. Et sa fragilité. Elle nous parle. Et elle nous parle de nous. À un rythme que nous n'avions plus connu depuis l'ennui fécond de l'enfance. Quelle grâce...

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Mais par les choses aussi, silencieuses, de nos maisons. Et notre maison, notre appartement eux-mêmes, et cette chaise, ce bibelot, ce cadeau, les voyions-nous encore, quand notre domicile n'était qu'un... domicile, justement, et pas une demeure ? Ils nous parlent de bien des choses. De bien des êtres. Bachelard l'a bien mieux dit.

Par les êtres aussi qui partagent notre retraite - et l'on mesure aussi le privilège de ne pas être seul, même si on s'est quand même un peu investi pour en bénéficier. Passer des journées entières avec son conjoint, ses enfants, malgré les tensions, quelle expérience !

Par le retour à l'essentiel : manger, et s'inquiéter du ravitaillement, en retrouvant ainsi une préoccupation millénaire de l'humanité que nous avions oubliée. Respirer, tout en pensant à ceux qui meurent de ne plus pouvoir...

Et donc la mort, bien sûr, en ces heures où c'est à cause d'elle que l'on a bousculé nos habitudes, changé de vie. Chaque soir nous la rappellera. Alors, en voyant cette alerte et pimpante septuagénaire pressée de doubler, à la caisse, avec son oignon et ses deux poireaux bio, le père de famille nombreuse avec son gros Caddie™ a pensé à ces vieillards qui sont les principales victimes de la tragédie actuelle, mais aussi à d'autres morts, à des morts acceptées, données, en pleine jeunesse, en pleine connaissance de cause, et dont le sacrifice du Christ est le modèle.

La Fontaine, encore :
« Tu murmures, vieillard ! Vois ces jeunes mourir,
Vois-les marcher, vois-les courir
À des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles,
J'ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret. »