Alors que les journaux publient les scores quotidiens de contaminations et les records toutes catégories de générations spontanées de foyers d'infections qui défient les exorcistes médiatiques, les médecins de quartiers, eux, constatent l'apparition massive de cas de dépressions et de crises d'angoisse.
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Gustave Courbet, "Le Désespéré"
L'inquiétude et l'anxiété sont des réactions normales à des événements qui créent des niveaux élevés d'incertitude, en particulier lorsque ces événements touchent à des aspects cruciaux de nos conditions de vie, comme le travail, les ressources, le logement, l'éducation et la santé ( la nôtre et celle de nos proches).

Plus les conséquences sociales et économiques des « mesures d'exception » gouvernementales s'aggraveront, plus les effets à long terme sur la santé mentale seront préoccupants, et il faut s'attendre en ce domaine à une augmentation notable des problèmes persistants qui nécessiteront une prise en charge, un soutien et un suivi.

Paradoxalement, la détresse émotionnelle de longue durée est rarement la conséquence de conflits armés, même chez les combattants, ou de bouleversements politiques radicaux, alors qu'on observe toujours une augmentation des problèmes de santé mentale et des suicides après les crises économiques majeures (comme le krach financier de 1929 ou celui de 2008) et les périodes d'austérité qui les suivent. Or, pandémie ou pas, la destruction de secteurs économiques entiers touchant en particulier les TPE et PME aura forcément des conséquences économiques durables et les pertes d'emplois à grande échelle dans les mois à venir.

Ces perspectives sombres risquent de fragiliser la trame du tissu social qui sous-tend tout l'édifice d'une nation. Les problèmes de santé mentale empiètent sur tous les aspects de la vie. Ils affectent la capacité à apprendre, à travailler, à nouer et à entretenir des relations.

Les médias alertent les téléspectateurs sur le risque de saturation des services hospitaliers à cause d'un deuxième vague du virus, mais rien n'est dit sur la dégradation psychique de la population. Pourtant, une augmentation importante de la demande en matière de prise en charge de ces pathologies risque d'exercer une pression fatale sur les services de santé mentale déjà sollicités et sous-financés. Les coûts directs et indirects d'une augmentation des problèmes de santé mentale sont considérables. Faut-il attendre que cette crise-là devienne grave pour mettre en place un soutien dans les écoles, les lieux de travail et les quartiers ?

Les conséquences sociales et économiques des mesures liées au confinement et à ses suites révèlent et exacerbent les inégalités existantes et les facteurs connus déterminants dans la déstabilisation de l'équilibre mental s'aggravent : chômage, insécurité de l'emploi, difficulté à se chauffer et se nourrir correctement, la violence familiale.

Ceux qui sont déjà désavantagés, ceux qui ont déjà des problèmes de santé mentale plus ou moins graves, ceux qui sont socialement isolés marginalisés et isolés seront les plus durement touchés, et c'est particulièrement vrai pour les jeunes. Si les restrictions sociales, les fermetures d'écoles et la bérézina des examens ont eu un impact sur l'ensemble de la population, pour de nombreux jeunes vivant dans des ménages défavorisés, ces impacts sont aggravés par le manque d'accès aux ordinateurs et à un Internet à haut débit fiable, par des conditions de logement exiguës et par des tensions familiales liées à la pauvreté, à l'insécurité de l'emploi des parents, etc.

Les problèmes de santé mentale qui se développent pendant l'enfance et l'adolescence persistent à l'âge adulte, avec des effets profonds sur l'éducation, le travail et les relations. Une forte augmentation des problèmes de santé mentale chez les jeunes se répercutera désormais dans les années à venir, creusant davantage les inégalités.

L'idéologie libérale à l'origine des réductions budgétaires drastiques et les politiques de privatisation des services de santé qui qui se sont succédées sans discontinuer au cours des 40 dernières années ont laissé le pays dépourvu pour répondre efficacement aux situations de détresse qui ne manqueront pas d'accompagner la crise économique qui s'annonce. Le rétablissement des infrastructures de leur prise en charge doit-il être laissé aux bénévoles et aux organismes de bienfaisance. La réponse apportée à cette question est liée au choix de société de chacun, mais justement, prévenir une crise grave de santé mentale généralisée signifie anticiper sur la catégorie dans laquelle nous projetons notre propre avenir : rêve ou cauchemar ?

La prochaine pandémie sera mentale, et il n'y aura pas de vaccin.