Cette ex-employée du réseau social est apparue à visage découvert pour la première fois dimanche dans une interview sur la chaîne CBS. Après avoir quitté Facebook au printemps, la jeune femme avait transmis au « Wall Street Journal » des études internes qui ont servi de base aux « Facebook Files ».
Frances Haugen

Frances Haugen
La vidéo ne dure que 13 minutes, mais elle a suffi pour mettre en branle tout l'état-major de Facebook. La lanceuse d'alerte à l'origine du dernier scandale dans la tech, les « Facebook Files », est apparue pour la première fois à visage découvert dans une interview dimanche sur la chaîne américaine CBS, un tournant dans cette affaire qui met à mal depuis des semaines le plus grand réseau social de la planète.

Cheveux blonds lissés et tailleur beige, Frances Haugen, 37 ans, a passé deux ans chez Facebook comme cheffe de produit avant de quitter l'entreprise au printemps, déçue par la politique de modération de la plateforme aux 3 milliards d'utilisateurs. Mais en partant, cette ingénieure passée par Harvard avait emporté plusieurs études internes qu'elle avait ensuite fait fuiter au « Wall Street Journal » .

Déclinées en une série d'articles, les révélations du quotidien américain ont à leur tour provoqué la pire crise chez Facebook depuis le scandale Cambridge Analytica en 2018. Selon le journal, Facebook était parfaitement conscient des problèmes causés par ses différentes plateformes. Mais le groupe a continué à les nier en public, et refusé de partager des données qu'il avait pourtant en interne. Par exemple, Facebook a continué de travailler sur une version d'Instagram pour les moins de 13 ans, alors que ses propres recherches avaient montré l'impact négatif de la plateforme sur les adolescentes déjà mal à l'aise avec leurs corps.

Bataille de l'attention

Pour Frances Haugen, ces problèmes sont directement liés au modèle économique de Facebook qui repose sur le ciblage publicitaire. « Les recherches de Facebook ont montré que le contenu qui polarise, divise ou incite à la haine, provoque davantage d'engagement, explique la lanceuse d'alerte. Si Facebook change ses algorithmes pour qu'ils soient plus sûr, les gens passeront moins de temps sur la plateforme, cliqueront sur moins de publicités et au final Facebook gagnera moins d'argent. »

Toutes les plateformes gratuites, de YouTube à TikTok, font face à cette même équation dans la grande « bataille de l'attention ». Mais selon Frances Haugen, Facebook aurait été systématiquement moins-disant que les autres. Entre la sécurité des utilisateurs et sa performance économique, « Facebook a toujours opté pour ce qui était bon pour l'entreprise, c'est-à-dire faire plus d'argent. [...] Mark [Zuckerberg] n'avait pas pour projet de créer une plateforme haineuse. Mais il a fait des choix qui ont eu comme conséquence collatérale de donner plus d'ampleur et de distribution aux contenus haineux. »

Frances Haugen en veut pour preuve les élections présidentielles américaines de 2020. Avant le scrutin, Facebook avait modifié ses algorithmes pour réduire la portée des « fake news ». Mais selon la lanceuse d'alerte, le groupe les a reconfigurés comme avant, sitôt le scrutin terminé, ce qui aurait facilité l'assaut du Capitole à Washington le 6 janvier.

Rétropédalage

Dimanche, Nick Clegg, le vice-président de Facebook chargé des affaires publiques, a tenté d'éteindre l'incendie dans une interview sur CNN. « Chercher une explication technologique à la polarisation politique aux Etats-Unis est beaucoup trop facile », a rétorqué le lobbyiste en chef du groupe.

Nick Clegg a également balayé l'étude sur Instagram. « Je ne trouve pas surprenant, de façon intuitive, que si vous ne vous sentez déjà pas bien dans votre peau, aller sur les réseaux sociaux puisse vous faire vous sentir encore un peu moins bien », a-t-il déclaré. Mais sur ce point, Facebook a dû rétropédaler : après le choc des « Facebook Files », le groupe a momentanément suspendu son projet d'Instagram pour les moins de 13 ans.