En 2005, Régis Debray nous offrait l'un de ces délicieux petits livres dont il a maintenant le secret, intitulé Sur le pont d'Avignon (Quai Voltaire).

Il y dénonçait au fil des pages toutes ces « Dyonisies de Mardi gras érigées en spectacle » qui, depuis la fondation du Festival d'Avignon en 1956, nous ont fait passer « de la culture pour tous aux déjections partout », puis « du tout à l'égout au tout à l'ego » des créateurs contemporains. Soit l'abîme qui sépare un Jean Vilar d'un Jan Fabre, le premier père inspiré du festival, le second qui en était justement le parrain en 2005 et avait à ce titre présenté nombre de ses productions calamiteuses d'artiste spécialisé dans le « physiologisme » (pipi, caca, sperme, larmes, etc.).

La polémique passée - le public, pourtant amateur d'outrages, n'avait guère aimé voir les acteurs pisser et copuler sur scène - Fabre reprit son ascension sur les sentiers de la gloire. En 2008, il était invité au Louvre pour nous aider, à ce qu'il paraît, à redécouvrir la peinture flamande à travers quelques piles de déjections et autre gros vers rampant. Mais voilà, les années passant, il devient de plus en plus difficile de choquer le bourgeois qui, même bas de plafond, a fini par comprendre que, loin d'être rebelle, l'art caca-bite-couille d'un Jan Fabre était l'expression la plus éculée du conformisme. Tout juste l'aboutissement du gauchisme culturel des années 60, enfant du situationnisme et de mai 68 dont Fabre s'est nourri au biberon.

Alors, que faire ? Lancer des chats, par exemple.

C'est la dernière « performance artistique » réalisée par Fabre dans l'Hôtel de Ville d'Anvers, filmée pour qu'on n'en perde rien et rapportée par les médias locaux. On découvre sur la vidéo quelques abrutis à la solde du génie qui jettent des chats en l'air et les regardent retomber lourdement sur les marches de pierre en couinant.

Le génie s'est fait tabasser par des amis des chats qui ne goûtent pas son art. Des béotiens assurément. Il a pourtant fait son mea culpa à la télé : « Je regrette vivement que ces chats soient mal retombés. Je veux m'excuser auprès des amis des chats. Ce n'était pas mon intention de blesser ou faire mal aux chats. Les chats vont bien. » Menteur et lâche, avec ça !

Jan Fabre est désormais sous protection policière. Dommage. Il y aurait à notre avis une meilleure utilisation à faire des fonds publics : le lancer de Fabre, par exemple. On verrait comment l'artiste s'en sort. Ou pas.

Dans son Pont d'Avignon, Régis Debray s'interrogeait sur l'abandon de la culture, fondée sur la transmission, au profit du culturel, fondé sur la communication. Il dénonçait cette caricaturale frénésie « créationniste », « maladie infantile des poètes, et maladie sénile de l'action culturelle, (qui) pave une infernale surproduction de sous-créations ».

Il serait plus que temps de débrancher le malade.