Un dépaysement de la procédure judiciaire contre le laboratoire Servier de Nanterre à Paris risque de reporter le procès prévu en septembre, s'inquiète Me Charles Joseph-Oudin, avocat des victimes.

«Un enterrement de première classe.» C'est ainsi que l'avocat Charles Joseph-Oudin qualifie l'ouverture récente, par le parquet de Paris, de deux informations judiciaires pour «tromperie aggravée» et «homicides et blessures involontaires» contre le laboratoire Servier dans l'affaire du Mediator. La décision est intervenue une semaine après la citation à comparaître de Jacques Servier devant le tribunal correctionnel de Nanterre (le 11 février), également - et seulement - pour «tromperie aggravée». C'est sans doute sur ce point que se joue l'avenir judiciaire de l'affaire.

Risque d'enlisement

En effet, démontrer et prouver le lien entre la prise du coupe-faim et le préjudice corporel voire la mort pour des centaines de victimes pourrait prendre de très nombreuses années. D'autant que les deux procédures lancées à Paris concernent l'ensemble de la période de mise sur le marché du Mediator, quand celle de Nanterre ne démarre qu'en 2000, date du retrait de l'Isoméride, le cousin du Mediator.

Fort du rapport de l'inspection générale des affaires sociales (Igas), qui décortiquait, le 15 janvier dernier, la lourde responsabilité de Servier, les plaignants pouvaient espérer aboutir rapidement, sur la base de la «tromperie aggravée». Un procès avait même été programmé par le tribunal de Nanterre, en septembre et octobre prochains. De plus, le montant des consignations, ce que doivent payer les victimes pour le lancement d'une procédure, «est de 150 euros, ce qui reste accessible», précise Me Charles Joseph-Oudin.

C'est lui, ce jeune avocat de vingt-huit ans, qui a lancé la procédure rapide, avec Me François Honnorat, avocat dans les affaires du sang contaminé et de l'hormone de croissance. Aujourd'hui, il s'inquiète des risques d'un dépaysement de l'affaire à Paris. Une inquiétude partagée par le président de la mission parlementaire sur le Mediator, le député PS Gérard Bapt, qui évoquait, dans le Monde, le risque d'un «enlisement pour plusieurs années». Visiblement, le parquet a préféré écouter l'avocat de Servier, Me Hervé Témime, qui réclamait l'ouverture d'une autre information judiciaire...

Un tel procès, en septembre 2011, dans la dernière ligne droite de la campagne présidentielle, avait de quoi effrayer le chef de l'État, par ailleurs ancien avocat de Servier. Surtout au tribunal de Nanterre, où la présidente de la 15e chambre, la juge Isabelle Prévost-Desprez, est dans le collimateur de Sarkozy depuis l'affaire Bettencourt.

Solides soutiens

Le fabricant du Mediator a peut-être un peu assoupli sa communication, il ne lâchera rien sur le plan judiciaire et il garde de solides soutiens. «Son avocat n'a pas hésité à me réclamer le dossier médical, depuis la naissance, d'un homme de soixante-huit ans, atteint de valvulopathie après prise du Mediator, raconte Me Joseph-Oudin. Nous sommes en plein déni de responsabilité.» Servier tente de jouer la montre. En délocalisant l'affaire à Paris, le parquet risque de bien l'y aider.