Commentaire : On a le plaisir, bien sûr, de voir que la population est encore capable de donner quelques sueurs froides au gouvernement. Mais on ne saurait oublier que celui-ci a tout prévu pour la bataille : lois dans une main, matraque dans l'autre. Si la mobilisation est forte, ce qui semble être le cas, il y aura peut-être des concessions de la part du gouvernement, mais quand on entend "la ministre du Travail, Myriam El Khomri, affirmer qu'elle ne « souhaitait pas utiliser le 49-3 » pour le projet de loi travail car elle pense « avoir une majorité » au Parlement", on comprend que la classe politique est dans le déni le plus total, et que c'est un mal incurable. Que les manifestations ont une utilité très limitée, et que si, par le passé, l'exemple extraordinaire de Luther King a prouvé que les actions non-violentes coordonnées et réfléchies sont d'une réelle efficacité, il manque, semble t-il, à notre époque, et de façon tristement irrémédiable, une force fédératrice incorruptible. La Loi Travail ne passera pas ? C'est très bien, si c'est le cas. Mais si la forme bouge, tremble et concède, le fond, lui, reste le même : un système irrécupérable qui, dans le meilleur des cas, sait donner satisfaction pour mieux récupérer, d'une manière ou d'une autre, ce qu'il a daigné accorder à un moment donné.


Lundi 4 avril, des centaines de personnes du mouvement « Nuit debout » occupaient pour la cinquième nuit consécutive la Place de la République à Paris pour dénoncer pèle-mêle le tout-sécuritaire, le mal-logement, ou la réforme du droit du travail. A la veille d'une nouvelle manifestation contre la loi El Khomri, réforme accusée de favoriser la précarisation des travailleurs, sur la place de la République, les revendications couvraient tout le spectre du champ social.

France

Manifestation, mai 1968, Drapeaux rouges en tête de cortège, Paris : aujourd'hui le combat social continue en France
« Nuit debout » est pourtant née vendredi après une marche (390 000 personnes selon les autorités, 1,2 million de personnes selon les syndicats) précisément contre cette loi. Depuis lors, chaque jour, plusieurs dizaines de manifestants passent la nuit sur la place avant d'être délogés par les forces de l'ordre au petit matin.


Un mouvement hétéroclite

Il s'agit de « construire un mouvement social fort qui rassemble tous les précaires face à l'oligarchie », un « mouvement citoyen mais pas politique », « un projet très ambitieux », explique Camille, membre de « Nuit debout ». Sur une moitié de la place, des dizaines de personnes sont assises, tandis qu'à tour de rôle certains prennent la parole pour discourir, haranguer, ou même déclamer des poèmes, dans un mégaphone crachotant ou de vive voix. « Allez tous chercher vos tentes. On dort ici ! », hurle un jeune.

Une sexagénaire met en garde contre la « violence ». Un membre de la « diaspora congolaise en lutte contre la dictature de Sassou N'Guesso » dit être présent car les luttes sociales concernent « tous les résidents de France ». Applaudissements de la foule. Un anarchiste appelle à un rassemblement mardi après-midi devant le Sénat contre une loi « absurde » qui va, selon lui, permettre «aux CRS de ne pas être punis s'ils tuent quelqu'un ». Rires gênés. « Il peut y avoir du folklore parfois. Mais c'est comme ça que des gens se réapproprient la parole. C'est un peu une psychothérapie de groupe. Les gens osent dire ce qu'ils pensent », juge Fanny, 40 ans, qui vient chaque soir.

France
© AFP
"Des gens se réapproprient la parole. C'est un peu une psychothérapie de groupe "
A côté d'elle, Jean-Baptiste porte une pancarte indiquant d'un côté « Panamaleaks, peuples rackettés ça suffit », « Refugees welcome » (bienvenue aux réfugiés) de l'autre, tout en parlant à un homme qui le filme avec son téléphone portable. Leur conversation passe en direct sur le site « Périscope ». « Les peuples en ont marre d'être pris pour des cons. Plus on est de fous, plus on va gagner », commente Jean-Baptiste.