À l'instar des attaques du 11 septembre 2001 contre le WTC et le Pentagone, les attentats du 11 mars 2004 à Madrid ont donné lieu à l'apparition de nombreuses remises en cause de la « version officielle » de ces faits, des critiques que leurs adversaires ont qualifiées, en Espagne comme aux États-Unis, de « théories de la conspiration ». Ce sont ces critiques, très peu connues en France, que nous nous proposons d'examiner dans le présent essai.
© LUIS MAGÁN
Que s'est-il passé ?
Cependant, il nous faudra commencer par exposer succinctement les principaux faits relatifs au 11-M1, un événement majeur dans l'histoire récente de l'Espagne mais dont il ne reste sans doute plus grand-chose dans la mémoire commune des Français.

Les faits

· On cite souvent le chiffre de 192 morts, en ajoutant à la liste le nom de ce membre du GEO

Le 11 mars 2004, à 7 h 37, le sixième et dernier wagon d'un train de banlieue parti d'Alcalá de Henares à 7 h 01 explose en gare d'Atocha. À 7 h 42, c'est le quatrième wagon qui explose à son tour. À 7 h 39, le train parti à 7 h 05 d'Alcalá en direction de la gare de Chamartin est touché à hauteur de la rue Téllez. Deux autres bombes explosent à 7 h 38 à bord d'un train arrêté à la gare d'El Pozo del Tío Raimundo. Enfin, un quatrième attentat frappe un train à Santa Eugenia. Le total des victimes de ces attentats est de 191 morts et plus de 1 800 blessés. Le pays n'a rien connu de comparable en temps de paix civile et, dans l'Europe contemporaine, seul l'attentat commis en décembre 1988 contre un avion de la compagnie Pan Am, au-dessus du village écossais de Lockerbie, a causé plus de victimes mortelles. Toutefois, l'attentat qui ressemble le plus, en Europe, à celui du 11 mars est celui qui frappa la gare de Bologne le 2 août 1980, vraisemblablement commis par des militants nazis-fascistes.

1. La première version des faits

Dans un premier temps, l'ETA est désigné presque unanimement comme responsable des attentats, y compris au Pays basque. Pourquoi cette hypothèse ?

D'abord, on rappelle qu'il y a eu déjà un précédent, le massacre du 19 juin 1987 à Barcelone, où une voiture piégée causa la mort de 21 personnes.

Ensuite, il y a la proximité des élections législatives et on s'attendait à ce que l'ETA essaie de les perturber par des attentats, comme elle l'avait fait précédemment.

Peu avant, en décembre 2003, la police a évité un attentat dans la gare de Chamartín et, en février 2004, la garde civile a intercepté une fourgonnette chargée de plus de 500 kg d'explosifs, supposée servir à provoquer un attentat à Madrid.

Ces soupçons ont été renforcés par une (fausse) information selon laquelle l'explosif des « trains de la mort » serait de la Titadine, la dynamite utilisée par l'ETA depuis plusieurs années.

Cependant, certaines des caractéristiques de l'attentat ne coïncident pas avec le modus operandi de l'ETA. Exception faite de la tuerie de Barcelone, il n'est pas dans ses habitudes de commettre des attentats de masse et, de plus, les etarras ont l'habitude de prévenir avant l'explosion d'une bombe. Enfin, les commandos de l'ETA sont composés tout au plus de trois ou quatre personnes : or l'attentat de Madrid a dû être commis par une dizaine de personnes.

2. La fourgonnette Kangoo et la piste islamiste

Cette première conviction est partagée par la quasi-totalité des Espagnols qui s'expriment dans les médias, à l'exception du dirigeant de la branche politique de l'ETA, Arnaldo Otegi, lequel déclare qu'il faut chercher ailleurs les responsables, en citant la « résistance arabe » comme possible auteur de la tuerie.

Cette conviction quasi générale va cependant évoluer très vite, grâce aux avancées rapides de l'enquête. Vers 10 h 50, un habitant d'Alcalá de Henares appelle le commissariat de la ville pour l'informer que, le matin même, tout près de la gare, il avait vu trois individus sortir d'une fourgonnette Renault Kangoo : leur habillement, inapproprié pour la saison, avait attiré son attention. La police prend l'information d'autant plus au sérieux que trois des quatre trains cibles des attentats étaient partis de la gare d'Alcalá. Les enquêteurs notent qu'il s'agit d'une voiture volée fin février, sans que la plaque d'immatriculation ait été changée, contrairement aux usages de l'ETA.

Après une première inspection rapide, menée par les Tedax (techniciens spécialisés en désactivation d'engins explosifs) et une unité canine, qui a pour but de s'assurer qu'il ne s'agit pas d'une voiture piégée, on transfère la Kangoo à Madrid. À partir de 15 h 30, elle est fouillée par des fonctionnaires du commissariat général et les Tedax. On y découvre six détonateurs, des restes « minimes » d'un explosif identifié, après analyse, comme de la Goma-2 Eco, une dynamite que l'ETA n'utilise plus depuis longtemps, et enfin, une cassette avec une étiquette écrite en caractères arabes. Il s'agit d'un enregistrement de certains versets du Coran. Enfin, l'examen des détonateurs montre qu'ils n'ont aucun rapport avec ceux que l'ETA emploie habituellement. Les enquêteurs disposent par conséquent d'une série d'informations qui invalident l'hypothèse admise par tout le monde, ou presque, le matin du 11 mars.


Commentaire : Il nous est « conté » par les médias alignés que les terroristes oublient parfois leurs passeports, d'autres fois des cassettes audio et même des téléphones mobiles.


3. La mochila de Vallecas

L'autre découverte qui va mettre la piste islamiste au premier plan a lieu dans le commissariat du quartier madrilène de Vallecas : elle concerne ce qu'on va appeler, improprement, la « mochila [le sac à dos] de Vallecas ». Après le massacre, la police a trouvé deux engins intacts que la tentative de désactivation conduite par les artificiers fait exploser. Dans la nuit du 11 au 12, des agents du commissariat de Vallecas qui trient les objets trouvés à la gare d'El Pozo découvrent un sac de sport contenant une matière explosive, un détonateur, 600 grammes de vis et de clous et un téléphone mobile. Il s'agit donc de la troisième bombe qui n'a pas explosé, et, contrairement aux deux autres, celle-ci va être correctement désactivée. Le détonateur est du même type que ceux qu'on a trouvés dans la Kangoo et l'explosif n'est pas de la Titadine mais bel et bien de la dynamite Goma‑2 Eco. Le téléphone mobile utilisé comme minuteur pour activer la bombe est également analysé et c'est cette pièce qui va conduire les enquêteurs sur la piste des premiers suspects des attentats, en particulier à un certain Jamal Zougam, gérant d'une boutique de téléphonie dans le quartier de Lavapiés, que le service des Affaires arabes et islamistes soupçonne d'appartenir à la mouvance djihadiste.

Par ailleurs, l'ETA rompt enfin son silence à 18 h, par des communiqués aux médias basques où elle fait savoir qu'elle ne porte aucune responsabilité dans les attentats de Madrid. Vers 19 h 30, un homme qui parle l'espagnol avec l'accent arabe informe la chaîne Telemadrid qu'on peut trouver une vidéo revendiquant les attentats dans une corbeille à papier située près de la mosquée M-30 (une voie rapide qui entoure le centre de Madrid). Amenée à Canillas, le siège de la police scientifique, la bande enregistrée montre un homme vêtu d'une tunique blanche et tenant une mitraillette. Déclarant se nommer Abu Dujana al-Afgani et être le porte-parole de la branche militaire du groupe Ansar Al-Qaida, il revendique la responsabilité « de l'attaque qui a eu lieu à Madrid deux ans et demi après les conquêtes bénies de New York et Washington, en réponse à votre collaboration avec le criminel Bush et ses complices ».

4. Les suites immédiates du 11-M

Le gouvernement et l'opposition ont compris très vite que l'issue du scrutin à venir va dépendre de l'identité des responsables des attentats. Si le gouvernement peut accréditer le plus longtemps possible l'idée que l'ETA est responsable du massacre, le parti populaire (PP) a toutes les chances de garder le pouvoir puisque tous les sondages publiés pendant la campagne électorale le donnaient gagnant avec une avance confortable. En revanche, si on peut établir avant le 14 mars, date des élections ­légis­latives, que les auteurs du massacre sont des islamistes, il est très pro­bable que le gouvernement sera sanctionné par les électeurs. Or, les premiers indices qui tendent à orienter l'enquête sur cette seconde piste vont induire une évolution très rapide de l'opinion espagnole : si les premières réactions populaires ont eu lieu dès le 11 mars, les manifestants exhibant des pancartes contre l'ETA, on voit bientôt apparaître un peu partout des slogans comme ¿Quién ha sido? (Qui est responsable ?) ou Queremos saber laverdad (Nous voulons savoir la vérité), qui indiquent le scepticisme croissant de l'opinion quant à la responsabilité de la tuerie et mettent en cause la version encore défendue par le gouvernement de José María Aznar. Le scrutin, renversant toutes les prévisions parues peu avant le 14 mars, donne la victoire au parti socialiste (PSOE).

5. Suites de l'enquête : la piste islamiste

En vérité, alors que le gouvernement cherche à accréditer l'idée qu'il existerait encore deux « lignes d'investigation », il y a un moment déjà que les recherches des services compétents ne concernent plus que la seule « piste islamiste ». Une fois lancés sur cette piste, les services de police tentent de faire au mieux afin d'éviter le nouvel attentat annoncé sur la vidéo trouvée près de la mosquée M-30.

On connaît très vite l'origine de l'explosif trouvé dans la mochila, les mines de la compagnie Caolines de Merillés (région des Asturies), probablement la mine dite Conchita. En outre, l'analyse des coups de fil passés grâce au lot des cartes prépayées issues de la boutique de Jamal Zougam a mené vers un certain José E. Suárez Trashorras, un ex-employé de cette compagnie minière, connu des services de police comme trafiquant de drogue. Le 22 mars, la police parvient enfin à déterminer que les cartes prépayées ont été activées pour la première fois dans une maison située dans la commune de Chinchón (communauté de Madrid). Le 25 mars, quand la police décide d'investir la maison, abandonnée depuis peu par ses habitants, les agents y découvrent des restes de détonateurs brûlés et d'explosifs. Le 31, on diffuse les photographies de six des hommes considérés comme les principaux suspects des attentats, dont quelques-uns sont connus par le service des Affaires arabes et islamiques comme membres d'une cellule islamiste démantelée peu après le 11 septembre 2001.

6. Les événements de Leganés

· Il n'est pas exclu que certains d'entre eux soient montés dans deux trains successivement

La menace d'un nouvel attentat préparé par le même groupe qui a déjà frappé le 11 est confirmée le 2 avril par la découverte de 12 kg de dynamite Goma-2 Eco sur la ligne du train à grande vitesse (AVE) qui relie Madrid à Séville, près de la localité de Mocejón (province de Tolède). Les détonateurs sont du même type que ceux qu'on a trouvés dans le sac de sport de Vallecas. Le 3 avril, les recherches sur la carte de téléphone prépayée de l'un des suspects mènent les enquêteurs à un appartement de la rue Carmen Martín Gaite, à Leganés, une localité de la communauté madrilène.

L'opération commence à 17 h, quand sept agents de l'UCIE (Unidad Central de Información Exterior, un service de renseignements) viennent vérifier si l'appartement de Leganés est toujours habité par ces suspects. Juste au moment où ils entrent dans l'immeuble, ils croisent un jeune homme de type arabe. Comprenant à qui il a affaire, l'homme s'enfuit à toutes jambes. L'enquête établira qu'il s'agit d'un certain Abdelmajid Bouchar, qu'on retrouvera en Serbie plus d'un an plus tard. Il y a un échange de tirs, pas très nourri, semble-t-il, et, bientôt, trois cents agents de police sont dépêchés sur place ainsi que plusieurs hélicoptères. Avant de mener l'assaut, la police fait évacuer les habitants de l'immeuble. À 18 h 30, les GEO reçoivent l'ordre d'intervenir. L'assaut commence à 20 h 30, mais les islamistes refusent toujours de se rendre et répondent par des coups de feu aux GEO, qui ont fait sauter la porte.

À 21 h 03, un des hommes enfermés - on saura plus tard qu'ils étaient sept - active une charge explosive. Tous les membres du commando meurent aussitôt et leurs corps sont dispersés aux quatre vents. L'explosion cause aussi la mort d'un GEO, frappé par un fragment de la porte blindée de l'appartement. Les analyses des restes des corps permettront de connaître rapidement l'identité de six des sept hommes présents sur les lieux, islamistes radicaux comme Serhane ben Abdelmajid dit El Tunecino (Le Tunisien) ou délinquants « convertis » à l'islamisme, dont Jamal Ahmidan alias El Chino (Le Chinois). Il faudra quelques mois de plus pour connaître celle du septième, l'islamiste algérien Allekema Lamari, qui avait déjà purgé une peine de prison en Espagne, de 1997 à 2002, pour appartenance à bande armée et possession d'armes. Avec le suicide des sept hommes de Leganés disparaissent quelques-uns des responsables du pire massacre jamais perpétré en Espagne en temps de paix civile, mais probablement pas tous, puisque le nombre de membres du commando du 11-M devait sans doute être supérieur à huit (les sept suicidés et Zougam), si on se rappelle qu'on a déposé treize bombes ce jour-là. Les multiples traces laissées sur la camionnette Kangoo et à Chinchón ainsi que les très nombreux objets retrouvés après l'explosion de Leganés ont établi à coup sûr la responsabilité des suicidés de la rue Carmen Martín Gaite. Au soir du 3 avril 2004, soit trois semaines après les attentats, on peut dire que l'affaire du massacre du 11-M a été résolue, au moins dans ses grandes lignes. Il faudra toutefois attendre plus de deux ans pour que le juge Juan del Olmo parvienne à clore le dossier et quelques mois de plus pour qu'en février 2007 commence le procès des personnes accusées d'avoir participé directement au massacre ou d'y avoir prêté la main.

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L'explosion de Leganés : ils sont tous morts, ils ne peuvent plus parler
Remise en cause de la « version officielle » du 11-M : les « trous noirs » de Fernando Múgica

1. Naissance et nature des théories de la conspiration du 11-M

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Fernando Múgica (1946-2016)
Si, du 11 mars aux élections du 14 mars, beaucoup d'Espagnols ont eu, à juste titre, l'impression que le gouvernement essayait de leur cacher une vérité qui risquait de lui faire perdre les élections, on va assister quelques semaines après le 14 mars au début d'une campagne remettant en cause la « version officielle » du 11-M que les nouvelles autorités voudraient imposer aux Espagnols, en retournant contre elles l'argument qui avait signé la perte du parti conservateur. La campagne, qui va durer jusqu'à la sentence finale d'octobre 2007, et même au-delà, est lancée dès le 18 avril par un long article d'un journaliste du quotidien El Mundo, Fernando Múgica, qui pointe du doigt les « incongruités » des principales preuves ayant conduit les enquêteurs sur la piste islamiste. La remise en cause de la « version officielle » [désormais la « VO »] des événements suscitera l'apparition des trois « théories » alternatives suivantes :
  • Celle qui, derrière le petit groupe islamiste de Madrid, veut voir la main des services secrets marocains, désireux de prendre une revanche sur l'Espagne après l'affaire tragicomique de l'île de Persil : c'est la thèse défendue par Casimiro García-Abadillo, journaliste d'El Mundo, dans le livre La venganza mora (La vengeance maure), paru très peu de temps après les faits du 11-M. Relayée, au tout début, par certains leaders du PP, par Pedro J. Ramírez dans ses éditoriaux d'El Mundo et Federico Jiménez Losantos sur les ondes de la COPE, l'hypothèse fit l'objet d'une enquête policière qui conclut, faute de preuves, à son inanité.
  • Celle qui postule toujours l'intervention de l'organisation terroriste basque, non plus seule mais de concert avec une cellule islamiste : c'est la thèse à laquelle se rallient les porte-parole du PP, la plupart du temps en réaction aux « révélations » parues dans El Mundo.
  • · Celle qui suggère l'intervention de certains secteurs « dévoyés » appartenant aux services de sécurité de l'État espagnol travaillant en sous-main pour le PSOE, c'est-à-dire l'équivalent pour l'Espagne de la thèse américaine de l'inside job, ce que le député de droite Jaime Ignacio del Burgo appellera la « conspiration intérieure ». Si on en croit le journaliste Enrique de Diego, l'hypothèse de la conspiration intérieure serait née en août 2005 quand, au cours d'une université d'été organisée par El Mundo, Pedro J. Ramírez, déclare que
    « chaque jour, de plus en plus d'indices montrent que le 11-M a été conçu au sein des appareils policiers et des services de l'État démocratique »
2. Les précurseurs de Múgica

Si l'article de Múgica paraît un peu plus d'un mois après le 11-M, les premières interrogations publiques sur la valeur de la piste islamiste sont antérieures à ce texte. À notre connaissance, Silvio Berlusconi a été un de tous premiers à exprimer son scepticisme sur le sujet. Dans un entretien paru dans le Corriere de la Sera le 17 mars, il se déclare « convaincu que l'ETA a joué un rôle dans les attentats du 11 mars. Analysons la situation : la technique trop raffinée, le choix du moment, la simultanéité des attaques... » Plus loin, il insiste sur le fait que ces attentats n'ont pu être réalisés que par des « esprits raffinés », par des gens qui connaissaient bien l'Espagne et pas par « quatre Bédouins d'Al-Qaida ». Ailleurs, il qualifie de « suspectes » toutes les preuves présentées en faveur de la thèse islamiste. « Surtout l'oubli de diverses traces, dispersées ici et là. Comment expliquer, dit-il, qu'un terroriste oublie un sac à dos avec un téléphone ? Et il y a aussi la cassette avec les versets du Coran trouvée dans la fourgonnette. Comment imaginer que, alors qu'on se dispose à accomplir un attentat et qu'on sait qu'il faudra abandonner la fourgonnette peu après l'avoir commis, on puisse venir avec une cassette ? » Mais c'est la découverte du téléphone mobile qui lui paraît le détail le plus suspect : « Comment est-il possible que, en très peu d'heures, grâce à la découverte d'un téléphone mobile dans un sac à dos, on arrive jusqu'aux auteurs présumés du massacre ? Et qu'on les arrête juste avant l'ouverture des bureaux de vote ? » Dans l'éditorial du 28 mars du quotidien El Mundo, Jesús Cacho s'inscrit dans la même ligne et se demande :
« Qui est réellement derrière le massacre de Madrid ? Qui est la main noire du 11-M ? Personne ne peut attribuer sérieusement la responsabilité des attentats à la tribu déguenillée des Marocains de Lavapiés. Il se peut qu'ils aient été les auteurs matériels, les sicaires, mais les instigateurs sont autres. »
3. L'article fondateur

Dans ce très long article publié trente-huit jours après le 11-M, Múgica prétend faire le bilan des investigations menées par les autorités dès le jour du massacre et rendre publics les « éléments nouveaux » qui, à ses yeux, pourraient remettre en question nombre des conclusions de ces enquêtes. Il commence par rappeler les raisons qui avaient amené la police à penser d'abord à la responsabilité de l'ETA, renforcées par l'information selon laquelle l'explosif employé dans les trains serait de la Titadine, un type de dynamite habituellement employé par l'ETA. À ce moment, écrit le journaliste, le piège est prêt dans lequel le gouvernement en place va s'engouffrer en commettant l'énorme bévue qui va lui faire perdre des élections qui lui semblaient promises.

Múgica croit pouvoir avancer que, dès le début de l'enquête, se met en place, à l'insu du gouvernement, une cellule formée de hauts responsables de la police et du CNI (Centro Nacional de Inteligencia, le principal service espagnol de renseignement), proches du PSOE, qui va travailler en sous-main à la perte du gouvernement. Non seulement elle aurait informé à tout moment les socialistes de tous les détails dont ils pourraient tirer parti, mais en outre elle serait parvenue très vite à marquer les temps de l'enquête, en faisant sortir les informations aux moments les plus appropriés et en menant le gouvernement du PP là où elle aurait souhaité le faire aller. C'est de cette cellule qu'aurait émané la fausse information sur la nature des explosifs utilisés dans les trains de la mort : l'erreur, note Múgica, serait forcément intentionnelle puisque, selon lui, un professionnel ne saurait confondre l'odeur de la Titadine avec celle de la Goma-2 Eco. Et c'est cette même cellule qui aurait construit ensuite une seconde piste, à la façon du Petit Poucet, en éparpillant un peu partout ces « petits cailloux » qui devaient indiquer aux enquêteurs le chemin qu'ils devaient emprunter pour aller là où on voulait les conduire : la « fourgonnette miraculeuse », la cassette contenant des versets du Coran et le sac de sport de Vallecas.

Múgica observe que, d'après les premiers témoignages, les policiers qui avaient examiné la Kangoo à Alcalá n'y avaient « rien vu » et que les chiens policiers qui avaient reniflé l'intérieur n'y avaient pas détecté d'explosifs. Or, quelques heures plus tard, la Kangoo ayant été amenée à Canillas, on y trouve toutes sortes d'objets, dont des restes d'explosifs et des détonateurs. Quant au sac à dos retrouvé à Vallecas, « la mochila transhumante», il fait remarquer qu'il se passe de longues heures entre le moment où on aurait découvert le sac à El Pozo et celui où il attire l'attention d'un policier du commissariat de Vallecas. Avec tous les autres objets ramassés sur place, le sac s'est « promené » à travers Madrid avant d'être expédié dans un pavillon de l'IFEMA, le Parc des expositions de Madrid, puis enfin au commissariat de Puente de Vallecas. Cela suffit à Múgica pour déclarer que la relation de la mochila « avec les trains est purement circonstancielle », en d'autres termes que rien ne dit que le sac à dos ait été trouvé dans les trains.

Il rapporte aussi que, selon des « experts en terrorisme islamiste », les attentats ne peuvent être attribués à des gens de la mouvance d'Al-Qaida, et cela pour deux raisons : ceux-ci ne revendiqueraient jamais leurs attentats aussi vite et ils n'auraient jamais recours à des voitures volées. Il se fait aussi l'écho d'informations issues des services secrets israéliens assurant que les islamistes ne recourent jamais à des délinquants de droit commun ou à des personnes déjà fichées par la police. À ce propos, Múgica se penche sur le cas de Jamal Ahmidan, un des sept de Leganés, qu'il tient pour un malfrat indifférent à la religion.
Le journaliste fait part aussi des réserves que lui inspire le rôle attribué par la police à Jamal Zougam : connu comme le loup blanc par les polices de nombreux pays, il se savait sous surveillance et était, par conséquent, la personne la moins indiquée pour participer à une telle opération.
Par ailleurs, son comportement dans les jours antérieurs ou postérieurs au 11-M lui paraît des plus surprenants chez quelqu'un qui est mêlé à de tels événements. Enfin, Múgica consacre son paragraphe final à « la farce de Leganés », « l'épisode le plus incohérent de toute l'histoire ». Au lieu de faire tout leur possible pour que les occupants de l'appartement se rendent, les GEO auraient agi brutalement, sans respecter aucune des règles de leur protocole d'action : on ne fait rien pour obtenir la reddition de ces hommes ; on n'attend pas la venue d'un négociateur ou d'un psychologue qualifié pour parler avec eux ; on ne choisit pas plus le moment propice pour une intervention, etc. L'assaut est ordonné alors que, selon Múgica, « il est vital de les prendre vivants pour connaître la vérité sur ce qui est arrivé le 11 mars ». Le journaliste conclut son article là-dessus, en suggérant que tout s'est passé comme si on avait voulu pousser tous les occupants au suicide afin qu'on ne sache jamais le fin mot des attentats du 11-M.

Remise en cause des principales preuves qui ont mené sur la piste islamiste, interrogation sur les explosifs utilisés, sur le mode opératoire du commando, sur la façon dont a été conduit l'assaut à Leganés, sur le mode de vie de certains des membres du groupe, sur la capacité d'un groupe de petits truands à organiser un attentat d'une telle envergure, on a là l'essentiel des thèmes qui vont former le noyau de la remise en cause de la « VO » du 11-M, reprise et amplifiée, les années suivantes, par P. J. Ramírez, F. Jiménez Losantos et Luis del Pino, auteur de plusieurs livres à succès sur le 11-M. Malgré les quelques erreurs factuelles commises par Múgica, sa propension à présenter de simples conjectures comme des vérités et le grand « trou noir » d'une argumentation qui laissait en suspens rien de moins que l'identité « réelle » des auteurs des attentats, son article devait rencontrer assez d'échos pour inciter son auteur à poursuivre dans cette voie, en donnant à son journal une trentaine de reportages de plus sous le même titre générique.

La locomotive des critiques de la « version officielle » : El Mundo et ses « révélations »

À partir de l'article « fondateur » de Múgica, El Mundo a été le principal vecteur médiatique des critiques de la « VO » du 11-M, notamment avec la longue série de textes signés de ce journaliste et, à un degré moindre, avec ceux de Casimiro García-Abadillo, sans parler des éditoriaux de P. J. Ramírez. Les efforts de ce quotidien ont visé à :

Mettre l'accent sur les « trous noirs » de la « VO »

Tenter de faire apparaître d'éventuelles connexions entre l'ETA et les islamistes et, enfin

Insister sur le « contrôle » exercé par les services de police sur la plupart des présumés responsables du 11-M afin d'accréditer l'idée que ces derniers auraient pu être manipulés par les premiers en démontrant, par voie de conséquence, la thèse de la « conspiration intérieure ».

1. Les « trous noirs » du 11-M

El Mundo consacrera de nombreux articles aux principaux « trous noirs » répertoriés par Múgica dans son article fondateur, principalement sur la fourgonnette Kangoo, sur la bombe de la mochila de Vallecas (dite aussi bombe n° 13) et la nature des engins ayant explosé dans les trains. La bombe n° 13 sera au cœur d'une polémique ininterrompue, alimentée un temps par la publication d'une lettre adressée à ses supérieurs par l'inspecteur de police Miguel Ángel Álvarez, responsable de l'équipe de policiers municipaux qui avaient opéré un premier tri parmi les objets retrouvés dans la gare d'El Pozo. Dans cette missive, l'inspecteur Álvarez, déçu de ne pas avoir eu droit à la médaille qu'il pensait mériter, se livrait à quelques critiques de la manière dont les choses avaient été conduites par certains de ses collègues et affirmait ne pas être sûr que la « cadena de custodia » des objets recueillis à El Pozo ait été respectée.

· 6 El Mundo, 9 mars 2006.

Múgica prolonge son premier article par la mise au jour d'un nouveau « trou noir » de la « VO », avec ses investigations sur la Skoda Fabia retrouvée en juin 2004 près de l'endroit où avait été garée la Kangoo, que Del Olmo considéra un temps comme le second véhicule utilisé par les islamistes pour venir à la gare d'Alcalá. Le journaliste y rapporte comment, après bien des vicissitudes, les analyses réalisées par la police sur les empreintes digitales et les traces d'ADN détectées dans la voiture la conduisirent à un certain Sabagh, un informateur du CNI chargé de surveiller les faits et gestes de Lamari quand celui-ci résidait à Valence. Interrogé par la police, Sabagh se dit convaincu que celui-ci est le septième suicidé de Leganés : peu avant le 3 avril, Lamari lui a passé un coup de fil pour lui faire ses adieux et lui dire qu'ils se verraient « dans le ciel ». Il n'en faut pas plus à Múgica pour affirmer que tel était le but de l'opération : introduire le nom de Lamari dans le dossier du 11-M puisque, jusque-là, rien ne permettait de le relier aux attentats du 11-M.

Quant à la présence du véhicule rue de l'Infantado le jour des attentats, Múgica rapporte les conclusions d'un rapport policier, qui nie que la Skoda ait pu y être garée le 11 mars ou les jours immédiatement postérieurs puisque les services de police avaient procédé ces jours-là à une inspection exhaustive des lieux sans l'y repérer. La conclusion qu'en tire Múgica est on ne peut plus claire : ce sont des services de la police qui ont gardé la Skoda, en un lieu secret, de décembre 2003 à juin 2004 pour, le moment venu, la faire resurgir avec toutes les preuves nécessaires à la consolidation de la piste islamiste.

· 7 El Mundo, 8 mars 2005.

À cette campagne sur les « trous noirs » du 11-M appartiennent aussi les articles dédiés aux « révélations » sur les explosifs du 11-M, principalement à la découverte, dans les foyers d'explosion ou sur les explosifs retrouvés intacts, de traces de divers éléments (méthanamine, nitro­glycérine ou DNT) étrangers à la composition de la Goma-2 Eco, l'objectif de ces articles étant toujours de suggérer que l'explosif des trains était différent de celui de la bombe n° 13. Parallèlement, on essaie d'instiller le doute sur la provenance des explosifs : « L'affirmation selon laquelle la Goma-2 qu'on a retrouvée est nécessairement sortie de la mine Conchita est inacceptable », écrit Múgica en mars 2005, qui juge par ailleurs « très hasardeux » de faire de Trashorras le « fournisseur des explosifs »

2. La filière ETA-islamistes

· Il s'agit du Turc Ismaïl Targu, détenu en France pour trafic de drogue et dont l'appartenance à un (...) Ces papiers étaient en possession d'un officier de police vivant dans ce même immeuble.

· El Mundo, 19 novembre 2004. Múgica y insiste sur le fait que le même jour, le 29 février 2004, où (...)

· El Mundo, 3 mai 2006. Il s'avéra qu'il s'agissait d'une confusion avec une cassette de l'Orquesta (...)

· El Mundo, 21 septembre 2006. L'acide borique peut servir à masquer des explosifs mais il a bien d' (...)

Ce thème a donné lieu à une série ininterrompue de « révélations », dont le PP et l'organisation Peones Negros useront et abuseront au cours des années suivantes. Les auteurs d'un ouvrage sur le 11-M notent que la « conspiration » remporta là son plus grand succès, en faisant en sorte que « chaque information journalistique fût prise comme un thème de travail par les enquêteurs » et en obligeant l'UCI (Unidad Central de Inteligencia, un service de renseignement) à produire un rapport de 52 pages relatif aux « relations hypothétiques entre islamistes et ETA », remis en février 2006 au juge Del Olmo.

Parmi les thèmes de cette longue campagne, nous retiendrons en particulier l'exhumation de certains documents comme la lettre écrite en septembre 2001 par un « un leader islamiste connu sous le nom d'Ismaïl » au dirigeant etarra José Luis Urrusolo, ou le papier trouvé en possession d'un proche de Lamari, Abdelkrim Bensmail, portant l'adresse de la prison de Cordoue et les noms de deux etarras enfermés alors dans ce centre pénitentiaire. Le quotidien fera aussi son miel d'une série de coïncidences bienvenues : le vol d'une voiture par l'ETA dans la rue d'Avilés où habitait Suárez Trashorras, la présence de papiers concernant l'ETA dans les décombres de l'immeuble de Leganés, et surtout l'affaire des « deux caravanes de la mort ». Múgica enfonce le même clou avec la prétendue découverte dans la Kangoo d'une carte du Grupo Mondra­gón, un groupe de coopératives basques lié aux milieux séparatistes, laquelle laissait à penser qu'on pouvait avoir là un fil un peu plus solide reliant les islamistes aux etarras. En septembre 2006, le quotidien consacrera aussi quelques-uns de ses gros titres à « l'affaire » de l'acide borique, une substance trouvée par des agents de l'UCIE au domicile d'un certain El Haski, soupçonné d'appartenir au réseau islamiste responsable des attentats. Dans leur rapport, trois experts de la police nationale avaient cru bon de préciser qu'on avait déjà trouvé trace de cette substance chez un militant « antisystème » et dans une planque de l'ETA. Jugeant qu'une telle indication n'avait pas sa place dans le rapport, le chef de l'unité policière dont relevaient les experts décida de la supprimer du document remis au juge Del Olmo. Il n'en fallut pas plus pour que El Mundo dénonce la volonté du ministère de l'Intérieur socialiste de vouloir occulter toutes les preuves qui pourraient relier les islamistes à des membres de l'ETA .

3. Le rôle des « services » et l'hypothèse du « coup d'État »

· El Mundo, 31 mai 2005.

· Quand ils se réfèrent au « contrôle » exercé par la police sur le groupe de Jamal Ahmidan afin d'a (...)

· Les GAL (Groupes antiterroristes de libération) étaient des groupes dédiés, entre 1983 et 1987, à (...)

La libération de Lamari avant terme, l'inattention prêtée aux propos de son « contrôleur » sur le danger qu'il représentait, l'interruption des investigations conduites sur El Tunecino, l'incapacité à relier les activités de la cellule dirigée par ce dernier à celles du groupe d'Ahmidan, etc., toutes les erreurs et les négligences commises par les autorités policières et judiciaires dans les mois précédant le 11-M donnèrent aux adeptes des TdC de multiples occasions pour alimenter la thèse de la « conspiration intérieure ». La campagne d'El Mundo sur le sujet commence très tôt, avec les premières informations sur les relations entre les islamistes et leurs complices asturiens avec les services de police. Le 29 avril 2004, le quotidien révèle les relations des services de police avec deux complices des islamistes, Trashorras et Rafa Zouhier, un délinquant qui aurait servi d'intermédiaire entre Ahmidan et son fournisseur asturien. Les informations fournies par Antonio Rubio dans un très long article consacré à un mouchard de la police, connu sous le pseudonyme de Cartagena vont servir aussi à entretenir les soupçons sur le rôle réel des services de police, coupables de ne rien avoir fait des notes rédigées par cet informateur à propos des activités d'un groupe salafiste de Madrid, dirigé par El Tunecino, un des sept de Leganés. El Mundo publiera également de nombreux articles sur le « contrôle » exercé, à partir du mois de ­décembre 2003, par des informateurs de la police sur le groupe d'Ahmidan sans que cela n'ait donné lieu à quelque mesure que ce soit . Ces diverses informations, en vérité accablantes pour le gouvernement antérieur, soutiendront les hypothèses extrêmes sur les « cloaques de l'État », ce qu'on a appelé le scénario galdio2, en référence à l'affaire des Groupes antiterroristes de libération, révélée dans les années 1990 par le quotidien de P. J. Ramírez

Le coup majeur d'El Mundo sera le long entretien de Múgica avec Suárez Trashorras, paru les 4 et 5 septembre 2006, où l'ex-mineur multiplie des déclarations fracassantes qui semblent issues des éditoriaux de P. J. Ramírez ou des livres de Del Pino. Dès le début de l'« entretien », il se déclare « victime d'un coup d'État qu'on a essayé d'occulter derrière les responsabilités d'un groupe de musulmans et d'informateurs de la police alors que tout était parfaitement contrôlé par les corps de sécurité ». Pour lui, l'attentat « n'a été qu'une opération policière qui a échappé au contrôle des corps et forces de sécurité. C'est la seule explication cohérente, à moins qu'il existe des complicités occultes, comme ce qui s'est passé avec le GAL ». Quant à son propre rôle, il affirme que « tout ce qu'on a appelé à tort la filière des Asturies a été un coup monté de la police ». Enfin, il désigne les socialistes comme les vrais artisans du « coup d'État » :
« N'oublions pas que certains responsables des forces et corps de sécurité sont de la même idéologie que le PSOE, qui est le grand bénéficiaire des attentats du 11-M. N'oublions pas non plus que certains responsables de la police ont été impliqués dans la filière des GAL. »
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