Jeudi dernier, la ministre de la Défense, Ursula von der Leyen, a présenté ses excuses aux généraux allemands pour avoir reproché à la Bundeswehr (forces armées) d'avoir un « problème d'attitude » et un « esprit de corps mal compris ». Depuis, des tentatives systématiques sont faites pour dissimuler toute l'étendue de la conspiration de droite au sein de l'armée.

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Après l'arrestation du lieutenant Franco A, âgé de 28 ans, accusé de préparer des attaques terroristes tout en prétendant à tort être un réfugié, il s'est rapidement avéré que ses sympathies néo-nazies étaient connues et tolérées depuis longtemps par ses supérieurs et que de telles opinions étaient largement répandues dans la Bundeswehr. Des soupçons se renforcent actuellement selon lesquels Franco A. fait partie d'un réseau bien plus vaste et s'étendant jusqu'aux plus hauts échelons de la Bundeswehr.

Une salle de réunion décorée des reliques militaires de la Wehrmacht (armée de Hitler) a été découverte à la caserne Fürstenberg à Donau-Eschingen. Les tentatives frénétiques entreprises en vue d'une dissimulation et l'ordre donné par l'inspecteur général de l'armée allemande Volker Wieker, le plus haut gradé de la Bundeswehr, de fouiller toutes les casernes et tous les bâtiments de la Bundeswehr afin de découvrir ce genre d'articles commémoratifs de la Wehrmacht, ne peuvent occulter le fait que la préservation des traditions de l'armée hitlérienne et la tolérance envers les points de vue néonazis dans l'armée actuelle ne sont pas des manquements individuels, mais un phénomène systémique largement répandu.

Dans certaines casernes, il n'est pas nécessaire de faire des fouilles pour s'apercevoir de la continuité de la Wehrmacht de Hitler. Un coup d'œil sur le nom de la caserne suffit.

Deux casernes portent le nom du plus célèbre commandant militaire de Hitler, le feld-maréchal Erwin Rommel. Trois portent les noms de pilotes de chasse qui ont accédé au statut de héros sous les nazis - Hans-Joachim Marseille, Helmut Lent et Hermann von der Lieth-Thomsen - et deux autres portent le nom de commandants de char qui s'étaient distingués pendant la guerre d'extermination contre l'Union soviétique - Dirk Lilienthal et Adelbert Schulz. Une autre caserne a été baptisée du nom de Paul von Hindenburg, un personnage clé de la Première Guerre mondiale qui, en tant que président allemand, avait nommé Hitler au poste de chancelier du Reich en 1933.

Dans la caserne Leclerc à Illkirch, en Alsace, où Franco A. avait fait son service dans un bataillon d'infanterie, les traditions de la Wehrmacht et des nazis étaient considérées comme une évidence. Selon Spiegel Online, les enquêteurs ont découvert « dans la caserne un nombre croissant d'indices de l'existence autour de Franco A. d'un groupe de camarades d'extrême droite. »

Bien que les soldats allemands n'y soient stationnés que depuis 2010, le mur de la salle de récréation, le soi-disant « bunker », comporte une peinture représentant des soldats de la Wehrmacht. Le commandant de la base a admis avoir visité le bunker, mais a déclaré que les tableaux grand format représentant des soldats de la Wehrmacht ne lui avaient pas particulièrement sauté aux yeux.

Durant un match international de football en 2012 déjà, il y avait eu un scandale à la caserne Leclerc, lorsque des soldats avaient tracé devant un bâtiment une croix gammée de quatre mètres. Ce cas avait été signalé aux supérieurs et au ministère de la Défense, contrairement à celui de l'actuel cas sur les positions néonazies de Franco A., il resta néanmoins sans suite, mis à part quelques amendes minimes imposées à trois soldats.

La propagande militariste faite par les politiciens, les médias et les historiens joue également un rôle important dans la promotion des traditions de la Wehrmacht. Il y a trois ans, d'influents politiciens, y compris von der Leyen, avaient annoncé que l'Allemagne devait à nouveau jouer sur le plan politique et militaire un rôle mondial approprié à son influence économique. Des soldats de la Bundeswehr ont été envoyés en Afghanistan, au Mali et dans d'autres pays, et sont actuellement habitués à combattre et à tuer. Ceci encourage inévitablement la glorification de la Wehrmacht.

Un important jalon idéologique de la réhabilitation de la Wehrmacht avait déjà été posé en 1999, lorsque suite à un vif débat public, l'exposition itinérante « Les crimes de la Wehrmacht - la guerre d'anéantissement 1941-44 », qui avait attiré des centaines de milliers de visiteurs en l'espace de quatre ans, avait été annulée et son directeur, Hannes Heer, limogé.

À l'époque, le WSWS avait commenté : « Tous ceux qui ont de l'intérêt pour la préservation du mythe de la Wehrmacht, des historiens nationalistes allemands et des chroniqueurs de magazines, aux partis de la coalition gouvernementale SPD-Verts et aux généraux de la Bundeswehr « soucieux des traditions », en passant par les brutes d'extrême-droite aux crânes rasés (Kahlköpfen) dans la rue - tous se sont sentis encouragés par le renvoi de Heer. » C'est ce qui vient d'être confirmé.

Le bataillon d'infanterie 291 du lieutenant Franco A. est directement et immédiatement impliqué dans les efforts de guerre internationaux de la Bundeswehr. « Ce bataillon qui est stationné en France n'est pas une unité comme les autres, mais une sorte d'organisation pionnière assignée à des tâches spécifiques », rapporte le site web NachDenkSeiten. « Le bataillon est présent là où géopolitiquement ça sent le roussi, comme en Lituanie ou au Mali. Il est également impliqué dans des manœuvres politiquement explosives comme l'exercice "coup de sabre" (Sabre Strike) en 2015 en Pologne, qui ne fut pas dirigé par l'OTAN mais par l'armée américaine. »

Selon Der Spiegel, Franco A. était membre du personnel chargé de la planification des « exercices et manœuvres internationaux. » Son supérieur, le chef de corps du bataillon 291, le lieutenant-colonel Marc-Ulrich Cropp, dispose d'excellentes relations internationales et politiques. Il a participé plusieurs fois à des missions de formation aux États-Unis ; de 2008 à 2010, il a suivi une formation d'élite des Marines américains. Il a ensuite été à la tête du service de planification des opérations des forces spéciales de la Bundeswehr au ministère allemand de la Défense.

Selon NachDenkSeiten, Cropp a travaillé en étroite collaboration avec des politiciens de haut rang. Ceux-ci comprenaient notamment le chef du service planification, Ulrich Schlie, membre de l'Atlantik-Brücke (Pont-Atlantique) qu'il décrit comme une « association privée, à but non lucratif et non partisane ayant pour objectif de construire un pont entre l'Allemagne et les États-Unis. L'adhésion se fait sur invitation uniquement. Schlie avait débuté sa carrière en tant que collaborateur de Wolfgang Schäuble et comme conseiller en politique étrangère de Roland Koch (tous deux d'influents politiciens de la CDU). Cropp a également travaillé avec le successeur de Schlie, Géza Andreas von Geyr, lui aussi issu du cercle de Schäuble et qui fut vice-président de 2010 à 2014 des services secrets allemands BND.

Franco A. semble avoir maintenu des contacts internationaux. En janvier 2017, il avait participé au Bal des officiers au palais de la Hofburg à Vienne. Selon les organisateurs, cet événement social annuel est « un lieu de rencontre non seulement pour les dirigeants des forces armées autrichiennes et de la société viennoise, mais aussi du monde politique et des affaires européen. » Parmi ses sponsors figurent les grandes entreprises internationales d'armement Krauss-Maffei Wegmann, BAE Systems et General Dynamics.

La participation de Franco A. au Bal des officiers a été révélée parce que c'est juste après qu'il avait caché un pistolet dans les toilettes de l'aéroport de Vienne. Le pistolet fut découvert par les agents d'entretien. Début février, Franco A. était tombé dans un piège qu'avait tendu la police autrichienne alors qu'il cherchait à retirer le pistolet de sa cachette.

L'état d'esprit néo-nazi de Franco A., l'acte de dissimulation commis par ses supérieurs, la position de premier plan et les liens internationaux de son bataillon, et les nombreuses questions restées sans réponse indiquent qu'il n'était qu'un rouage d'une vaste conspiration. Les efforts déployés par les services de maintien de l'ordre le suggèrent en tous cas. Suite à son arrestation, qui n'eut lieu que trois mois après qu'il soit allé récupérer l'arme à Vienne, 90 policiers ont fouillé 16 bâtiments en Allemagne, en Autriche et en France.

L'opinion publique n'a à ce jour toutefois été informée que sur l'existence de deux complices. L'un était en possession de 1000 cartouches et autre matériel provenant de différentes bases de la Bundeswehr. L'autre aurait dressé une liste de cibles potentielles d'attentats terroristes comprenant des militants gauchistes et des députés du Bundestag (parlement), l'ancien président Gauck, le ministre de la Justice, Heiko Maas, ainsi que des associations juives et musulmanes.

Alors que les médias font des comptes rendus détaillés de chaque relique de la Wehrmacht nouvellement découverte, une chape de plomb pèse sur l'origine et les éventuels liens qui sous-tendent cet inquiétant réseau.