La soeur de JFK, Bobby et Ted a subitement disparu des albums photo de la plus célèbre famille d'Amérique en 1941. L'année où cette jeune fille rebelle et instable a subi une lobotomie, qui l'a condamnée à vivre cachée. Le journaliste Pierre Pratabuy a retrouvé des témoins et des documents qui lui ont permis de reconstituer, au-delà des mensonges et des non-dits, la véritable histoire de Rosemary Kennedy.

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Rose Kennedy ( 1918 – 2005 )
Voici les principales étapes d'une enquête minutieuse publiée en intégralité dans le n°6 de la revue "XXI".

Chicago, 5 octobre 1975, pas loin de midi. Reporter à la chaîne locale de télévision CBS, Peter Nolan est sur les dents. Il vient d'apprendre que Rosemary, la soeur de JFK, est portée disparue. Sa cadette, Eunice, a donné l'alerte. Elle a perdu de vue Rosemary à la sortie de la messe, dans le Loop, le quartier des affaires. Un avis de recherche est diffusé à la radio : 57 ans, cheveux noirs, pantalon rouge, manteau blanc, démarche un peu hésitante.

Peter Nolan est le premier - après cinq heures de recherches frénétiques - à l'apercevoir au coin de Monroe Street et de Michigan Avenue. "Elle était en train de regarder une boutique, la tête un peu inclinée. On a stoppé la voiture et je me suis approché", raconte-t-il aujourd'hui.

Peter vit toujours dans l'Illinois, où il fait encore quelques piges. En ce 5 octobre, se souvient-il, il a à peine le temps de poser une question à Rosemary : "Je lui ai demandé si elle cherchait Eunice. Elle n'a pas prononcé un mot." Au même moment, une patrouille repère la disparue, la subtilise à la curiosité du reporter et la ramène fissa à sa soeur. Les deux femmes ne restent pas longtemps au poste de police. Elles en repartent en voiture, escortées de deux bonnes soeurs.

Le lendemain, l'affaire est dans tous les journaux. L'Amérique découvre "cette Kennedy que personne ne connaît", pour reprendre le titre d'un reportage du Chicago Tribune publié trois mois plus tard. En janvier 1976, cette enquête est la première - et la dernière - effectuée au couvent de Saint Coletta (Wisconsin), où la soeur de JFK vit depuis des années. "Les visiteurs n'ont pas le droit de la voir, et la famille refuse de parler de Rosemary", lit-on dans l'article.

Peu après l'étonnante journée du 5 octobre, Peter Nolan reçoit un courrier signé de la main d'Edward Kennedy, déjà sénateur du Massachusetts. Il m'en a donné une copie. "J'ai été particulièrement touché par la sensibilité dont vous avez fait preuve envers ma soeur. Il va sans dire que nous vous sommes tous reconnaissants d'avoir eu de si bonnes intentions", lui dit Ted. Autrement dit : circulez, y a rien à voir.
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La belle Rosemary quand elle était jeune avant la lobotomie
Rosemary est morte le 7 janvier 2005, à 86 ans, au Memorial Hospital de Fort Atkinson, dans le Wisconsin. L'hôpital est à une dizaine de kilomètres du couvent de Saint Coletta, à Jefferson, spécialisé dans l'accueil des handicapés mentaux. Rosemary y a passé l'essentiel de son existence, après avoir subi une lobotomie en 1941, à l'âge de 23 ans. Selon la version officielle, c'est la dégradation, soudaine et inexpliquée, d'une déficience innée qui fut à l'origine de sa mise à l'écart, et non l'opération.

De la vie de Rosemary, réduite à une note de bas de page dans les centaines d'ouvrages consacrés à la famille, il ne reste que peu de bribes, dispersées çà et là. Son destin est, pourtant, l'un des plus tragiques et des plus sombres du clan. Le décès de Joe Junior à la guerre et celui de Kathleen dans un accident d'avion, les assassinats de JFK et de Bobby ont été précédés par ce drame, resté tabou. Si je n'avais pas vu, par hasard, en 2003, une émission de télévision américaine dans laquelle Rosemary était mentionnée, je n'en aurais peut-être jamais entendu parler.
Son nom m'a trotté dans la tête pendant des années. Il m'a fait me plonger dans les bibliothèques et dans les archives, arpenter les rues de Londres et de Washington, éplucher les annuaires d'outre-Atlantique pour envoyer des courriers. Fin février 2009, un représentant des Kennedy m'a expliqué que ma dernière lettre adressée à Ted et Eunice était arrivée à bon port, mais qu'ils n'y répondraient pas pour des raisons de santé. L'un et l'autre ont subi récemment des attaques. Malgré tout, leur grande soeur a bel et bien une histoire, qu'il faut reconstituer comme un puzzle.

La première pièce est un livre : les Mémoires que Rose, la mère inusable décédée en 1995 à l'âge de 104 ans, a publiés en 1974 et dédiés à sa fille et à ses semblables, "mentalement déficients mais sains d'esprit". Pourtant, les vingt-trois années qui précèdent la lobotomie y sont expédiées en quelques pages - sur près de cinq cents. Elles font état d'un "retard" de Rosemary, à l'aide d'anecdotes qui reviennent sans cesse dans la bouche des Kennedy. La leçon semble avoir été bien apprise.

La voici : Rosemary voit le jour le 13 septembre 1918, à Boston, trois ans après Joseph Patrick (Joe Junior), l'aîné, et un an après John Fitzgerald, JFK. Le père, Joe, est banquier, et s'est déjà fait un nom dans les affaires. Sa femme s'occupe des enfants et, à l'en croire, s'aperçoit vite que quelque chose ne va pas : sa fille met du temps à faire ses premiers pas, à tenir sa cuillère, à prononcer ses premiers mots... Ses difficultés ne disparaissent pas en grandissant. L'école de Brookline, dans la banlieue de Boston où vit la famille, recommande aux parents des établissements spécialisés. Mais ils préfèrent inscrire leur fille dans des écoles privées et faire en sorte que, malgré ses problèmes, elle partage la vie trépidante et dorée de ses frères et soeurs, du moins en apparence.
A New York, où la fratrie déménage en 1926, comme dans leur résidence secondaire de Hyannis Port, sur la côte du Massachusetts, les Kennedy multiplient les tournois sportifs, les fêtes et les sorties. Rosemary pratique la voile et le tennis, le ping-pong et le badminton, joue au bridge, va au bal, et invite des amis à la maison pour des séances privées de cinéma grâce aux bobines que Joe rapporte de Hollywood. Début 1938, elle suit sa famille à Londres, où Roosevelt a nommé son père ambassadeur. Elle a 20 ans et poursuit ses études au couvent des Soeurs de l'assomption à Kensington Square, dans l'ouest cossu de la ville. Soeur Claire Veronica, l'historienne des lieux, m'a ouvert la porte de cette institution discrète, un après-midi de 2005. Elle s'est mise à éplucher la liste des pensionnaires. Le document indique que Rosemary obtint un diplôme d'enseignante en mars 1939, juste avant d'aller à Rome, en famille, pour une audience avec le nouveau pape Pie XII.
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Rosemary en 1938

Quelques jours plus tard, une ancienne pensionnaire de l'établissement, Isabel Quigly, retrouvée grâce à soeur Claire Veronica, m'a offert le thé dans sa coquette maison de banlieue. Elle se souvenait bien de Rosemary, malgré ses 84 ans : "Elle avait l'air vraiment normale, plutôt jolie, bien habillée, grande, avec de l'allure." Lorsque la guerre éclate en septembre 1939, Joe fait rentrer les siens aux Etats-Unis, à l'exception de son aînée, placée à l'abri au nord de Londres. En mai 1940, l'avancée allemande en Belgique et son avenir d'ambassadeur incertain - Churchill le remercie en novembre - poussent Joe Kennedy à rapatrier sa fille.

"Dans l'année qui suivit son retour d'Angleterre, des symptômes inquiétants commencèrent à se développer", poursuit Rose dans ses Mémoires. Rosemary pique des colères soudaines, sans motif apparent, qui la rendent hystérique et violente. Ses sorties nocturnes et son intérêt pour les garçons, qui offusque sa bigote de mère, font craindre un scandale.

"Joe et moi, explique Rose dans ses Mémoires, consultâmes les meilleurs spécialistes, qui nous conseillèrent une certaine forme de neurochirurgie. L'opération mit fin aux crises de convulsion et aux accès de violence, mais fit aussi de Rosemary une handicapée. Elle perdit tout ce qu'elle avait gagné au fil des ans, par ses efforts et grâce à notre amour. Elle ne pouvait plus être autonome et aurait besoin désormais de vivre sous la garde de quelqu'un." Voilà pour l'histoire officielle.
Jamais la famille Kennedy ne l'a reconnu publiquement, mais cette "forme de neurochirurgie" qu'a subie la soeur de JFK à l'automne 1941 est une lobotomie. Deux neurochirurgiens pratiquèrent l'opération : Walter Freeman et James Watts. Trois semaines avant sa mort, en 1994, Watts a confié au journaliste américain Ronald Kessler : "C'est moi qui faisais les incisions pendant que le docteur Freeman lui parlait." Alors qu'elle n'est pas endormie mais seulement sous l'effet d'une anesthésie locale, le médecin perce un petit trou dans chaque tempe de la jeune femme. Puis, à l'aide d'un scalpel en forme de couteau à beurre qu'il introduit dans le crâne, il commence à sectionner les lobes préfrontaux du cerveau, berceau supposé des affections de l'âme. Pendant ce temps, suivant leur protocole habituel, Freeman pose des questions à sa patiente, lui demande de réciter le Notre Père ou de fredonner l'hymne national. Tant que ses réponses demeurent cohérentes, Watts continue de couper. Enfin, son collègue lui dit d'arrêter.
L'infirmière qui assistait alors les deux hommes, traumatisée, aurait démissionné après l'opération de Rosemary, réduite à l'âge mental d'un enfant en bas âge.

A une époque où l'on ne connaissait ni anxiolytiques ni antidépresseurs, cette technique suscitait des espoirs. Les praticiens de la lobotomie espéraient alors traiter certains troubles mentaux comme la psychose ou la schizophrénie. Pour autant, l'essor de la lobotomie ne s'est pas fait sans polémique. Le 6 septembre 1941, l'Association des médecins américains mettait en garde : "Même dans notre ignorance actuelle du rôle des lobes frontaux, il y a des preuves évidentes des dégâts causés par leur ablation sur les personnes non psychotiques. Il est inconcevable qu'une technique qui détruit effectivement le fonctionnement de cette partie du cerveau puisse rétablir un patient dans son état normal."

Du jour au lendemain, l'opération a pour effet de faire disparaître Rosemary des albums photo de la famille. Ce que l'on sait aujourd'hui, c'est qu'elle ne se rend pas immédiatement dans le Wisconsin, mais rejoint d'abord Craig House, une clinique psychiatrique de Beacon, au nord de New York. Selon le couvent de Saint Coletta, c'est en 1948 que Rosemary arrive chez les soeurs, à 29 ans. On l'installe dans un petit pavillon de brique construit à son intention, près d'Alverno House, le bâtiment réservé aux séjours de longue durée. C'est dans ce "Kennedy cottage" qu'elle a vécu cinquante-sept ans, entourée de plusieurs infirmières dont les survivantes n'ont rien voulu raconter, si ce n'est pour répéter que "Rosemary a toujours été heureuse".

Pendant la guerre, la disparition de Rosemary passe inaperçue. Mais la rapide ascension de JFK (en 1946, il est élu à la Chambre des représentants ; en 1952, au Sénat) place la famille sous le feu des projecteurs et la contraint à donner des explications. En juin 1953, le Saturday Evening Post publie un article sur le prometteur JFK. On y raconte que tout le clan s'est mobilisé autour de lui pour la campagne électorale, à l'exception de Ted, parti à l'armée en Allemagne, et de Rosemary, "institutrice dans le Wisconsin".

Six ans plus tard, alors que se profile l'élection présidentielle, le fils prodige a droit à sa première biographie. Son auteur, James McGregor Burns, proche de la famille, affirme sans sourciller que Rosemary "s'occupe d'enfants attardés". Le mensonge est délaissé quelques mois plus tard, au profit d'une nouvelle version. En juillet 1960, Joe Kennedy confie au magazine Time que sa fille aînée a été victime, durant l'enfance, d'une "méningite spinale". Elle vivrait désormais dans une clinique du Wisconsin. Un article de Look consacré peu après aux femmes Kennedy affirme la même chose.

Il faut attendre la victoire de JFK et son entrée à la Maison Blanche en 1961 pour que s'impose la version qui prévaut encore aujourd'hui. En septembre 1962, dans une longue confidence au Saturday Evening Post, Eunice Kennedy-Shriver explique que sa soeur est née attardée mentale et, pour cette raison, vit depuis deux décennies au couvent de Saint Coletta. Un an plus tard, la mère, Rose, confirme le tout au New York Times. Ni l'une ni l'autre n'évoquent la lobotomie. Il faudra attendre la publication des Mémoires de Rose en 1974.

On peut expliquer - et les Kennedy ne s'en privent pas - ces vingt années de racontars à la lumière du contexte médical et social. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, handicapés et malades mentaux vivent dans l'ombre, reclus dans des familles honteuses ou cloîtrés dans des asiles. Les pathologies sont mal connues et les parents s'en croient généralement responsables. Ce n'est qu'à compter des années 1960 qu'il devient plus facile de parler de ces problèmes. Reste que pendant ses vingt-trois années de jeunesse, Rosemary a vécu parmi les siens, sous le regard de la presse et sans qu'il soit nécessaire d'inventer des histoires à dormir debout. Dès lors, la question se pose. Etait-elle vraiment attardée ? Ou souffrait-elle d'autre chose ?


Commentaire : Rosemary n'était pas handicapée, elle l'est devenue après qu'on lui a fait une lobotomie.


Pour Gerald O'Brien, professeur à la Southern Illinois University, le handicap mental que l'on prête à Rosemary a pu dégénérer en une forme de dépression agressive. Ce qui expliquerait alors les accès de rage. "Elle n'était que légèrement attardée. A notre époque, elle aurait pu travailler chez McDonald's et vivre heureuse dans un foyer", estime de son côté Laurence Leamer, biographe des Kennedy.

D'autres encore écartent toute idée de déficience innée, expliquant les difficultés scolaires de Rosemary par la dyslexie révélée, plus tard, par son journal intime retrouvé par une ancienne secrétaire de Rose. Les diplômes que Rosemary obtint, les vacances qu'elle passa en Suisse à 19 ans, seule avec sa soeur Eunice, âgée de 16 ans, ou sa participation en tant que monitrice à un camp de jeunes filles à l'été 1940, comme Rose elle-même le raconte dans ses Mémoires, tout cela colle mal avec ce que l'on voudrait nous faire croire.

Au-delà des incohérences, le silence des Kennedy sur la lobotomie est lourd de non-dits. Son père aurait décidé de l'opération seul, pour tenter on ne sait quoi. Il n'en aurait rien dit à personne. De fait, le docteur Watts déclare n'avoir eu affaire qu'à lui. Joe aurait ensuite isolé sa fille, lui interdisant toute visite, au prétexte d'une dégradation irrémédiable de sa santé. Ces confidences, Rose les a faites à la fin de sa vie à la biographe Doris Kearns Goodwin.

Rosemary gêne son père bien avant la lobotomie. Déficiente, inadaptée, folle ou simplement différente, elle n'entre pas dans le moule. Tandis que Rose, la mère, s'escrime à "en faire une Kennedy", Joe, lui, perd patience. Le 15 octobre 1934, il écrit : "J'ai eu une discussion très ferme avec Rosemary. Je lui ai dit qu'il fallait réagir et je suis sûr que c'est là sa volonté." Parallèlement, il charge un ami médecin de vérifier sur sa fille une nouvelle théorie des glandes pouvant expliquer son présumé retard. Le même jour, Rosemary, pensionnaire à Rhode Island, écrit à son père : "Je ferais n'importe quoi pour vous rendre heureux. Je déteste vous décevoir de cette façon. Venez me voir au plus vite. Je me sens très seule."

L'obsession de la réussite qui fait inscrire Joe Junior à Harvard alors qu'il n'est né que depuis un mois, qui encourage la compétition permanente entre frères et soeurs, fait souffrir Rosemary. Cela n'échappe pas à son père. "Elle est bien plus heureuse quand elle ne voit les autres enfants que de temps en temps. Elle ne doit pas vivre à la maison, pour son intérêt et celui de tout le monde", écrit Joe à sa femme en 1939. Faute de pouvoir laisser Rosemary en Angleterre, il tente le tout pour le tout avec la lobotomie. Le résultat est dramatique, mais il y trouve finalement son compte : "Après tout, la résolution du problème de Rosemary a été essentielle pour permettre à tous les Kennedy de mener leur vie du mieux possible", explique-t-il à soeur Anastasia dans une lettre, en 1958.

L'emprise du patriarche touche cependant à sa fin. Cloué dans un fauteuil roulant et presque privé de la parole par une attaque fin 1961, il laisse le champ libre aux femmes, qui tirent Rosemary de son isolement. Elle revient par exemple passer Noël dans la maison familiale de Hyannis Port. Le 22 novembre 1963, lorsque JFK est assassiné à Dallas, l'agence de presse UPI contacte le couvent de Saint Coletta, pensant recueillir une réaction de sa soeur. "Elle sait que son frère est mort. Elle l'a appris en regardant la télévision", assure-t-on aux journalistes.

(Aux obsèques de) Rosemary, ses frère et soeurs ont salué "une source d'inspiration permanente et un soutien puissant à l'engagement de la famille en faveur des handicapés". Mais ni Eunice ni Ted ne firent allusion dans leur oraison funèbre à l'épisode de la lobotomie. En 2006, Ted a chargé un historien respecté de New York, David Nasaw, de rédiger une nouvelle biographie de Joe. Celle qui, officiellement, dira tout...