Pour l'économiste Medhi Lahlou, l'augmentation des flux migratoires du Maghreb vers l'Espagne s'explique par la porosité des frontières dans le Sahara et l'échec de l'UE à mener une politique de développement de long terme en Afrique.
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Des migrants secourus en pleine mer Méditerranée par des garde-côtes arrivent en Espagne
RT France : Le Haut commissariat aux réfugiés (HCR) des Nations unies sonne l'alerte : les migrants reprennent la route de l'Espagne (des côtes du Maghreb vers l'Espagne). Depuis janvier 2017, 6 400 personnes l'ont empruntée, contre 8 000 pour l'ensemble de l'année 2016. Plusieurs dizaines de migrants sont morts en tentant la traversée de cette zone de la Méditerranée, connue pour ses courants. Comment expliquer le retour vers cette route ?

Medhi Lahlou (M. L.) : Quelle que soit la route empruntée, les motivations pour partir d'Afrique restent les mêmes. Rien n'a changé, ni d'un point de vue structurel, ni d'un point de vue conjoncturel. La raison en est toujours la même : la situation économique, sociale et politique des pays d'Afrique subsaharienne. La situation s'aggrave, même, au regard de l'augmentation du nombre de jeunes candidats au départ.

Avant l'accord entre Ankara et l'Union européenne, le passage par la Turquie et les îles grecques était assez facile. Après cet accord, il est devenu presque impossible et le flux des migrations empruntant cette voie s'est quasiment arrêté. Lorsque ce chemin s'est plus ou moins fermé, il y a eu un transfert vers le centre de la Méditerranée, c'est-à-dire vers la Libye. Ensuite, l'Union européenne a décidé de bloquer les départs depuis le nord de la Libye et désormais [après la discussion sur une stratégie européenne à Rome le 6 juillet 2017] depuis le sud de la Libye - c'est-à-dire au niveau des frontières avec ses pays limitrophes au sud du Sahara. Voilà pourquoi les mouvements se sont à nouveau réorientés vers une zone qu'on estimait comme ayant fini sa mue migratoire et qui était supposée quasiment bloquée. On enregistre nombre de départs aussi bien à partir des côtes algériennes - d'Oran à Alger - qu'à partir du nord du Maroc, ce qui était le lieu de départ traditionnel pour l'Espagne jusqu'à l'automne 2005.

Les migrations suivent un mouvement de balancier : lorsque vous fermez une portion de frontière ou que cette portion devient plus difficile à passer, les flux migratoires s'orientent vers de nouvelles zones de passages, supposées moins délicates d'accès. On assiste à un transfert.

RT France : Le Maroc a développé, en partenariat avec l'Union européenne, une importante politique sécuritaire pour bloquer ces flux en direction de l'Europe. En est-il de même pour l'Algérie ?

M. L. : Pendant longtemps, l'Algérie s'est sentie étrangère à tous ces mouvements. En 2005, les autorités du pays ont signé un accord d'association avec l'Union européenne et se sont théoriquement retrouvées plus impliquées. Néanmoins, l'Algérie a un problème important : ses frontières très étendues, d'un côté avec le Niger et le Mali, de l'autre avec la Libye et la Tunisie. C'est un pays immense, de 2,6 millions de km², et aux frontières difficilement contrôlables. Il existe donc des points de passages. La plupart des migrants se dirigent vers le Nord-Ouest algérien : vers les côtes et vers la frontière ouest du pays, celle avec le Maroc. Théoriquement, les frontières entre les deux pays sont fermées. Néanmoins, il existe des lieux où les frontières ne sont pas hermétiques. On estime que 90% des migrants en situation irrégulière, présents au Maroc et cherchant à rejoindre l'Europe viennent d'Algérie.

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Pour ce qui est du Maroc, il y a eu plusieurs accords avec l'UE. Dès 2013, on a parlé de ce qu'on appelle la politique migratoire marocaine : les autorités ont beaucoup investi dans les mesures sécuritaires, en termes humains aussi bien que matériels, pour boucler les zones de départ tout le long de la côte nord marocaine et surtout aux alentours des deux enclaves espagnoles, Ceuta et Melilla. Marocains et Espagnols sont supposés avoir bouclé ces passages, notamment à Melilla, avec trois murs de barbelés de neuf mètres de hauteur et, du côté marocain, une tranchée qui fait quasiment tout le tour de l'enclave. Théoriquement, le passage vers Ceuta et Melilla depuis le territoire marocain est devenu quasiment impossible, bien qu'il y ait eu ces trois dernières années des passages en forces.

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Ceuta et son mur de fer
RT France : Le HCR s'est dit «déçu» le 13 juin par le manque d'engagement des pays européens sur la question migratoire. L'Union européenne en fait-elle assez pour soutenir les pays du Maghreb qui se retrouvent de fait être une zone de transit ?

M. L. : Ce que l'Union européenne doit faire, c'est aller vers une politique de long terme visant le développement des zones de départ. C'est-à-dire faire en sorte de créer de la richesse, de l'emploi et des possibilités de vie décente sur les territoires africains d'où partent les migrants.


Commentaire : Encore des beaux mots. Rien ne se fait.


Aujourd'hui, en matière de gestion des flux migratoires, la frontière de l'Europe pourrait presque se trouver au centre du désert du Sahara. Or ni les Européens, ni les Maghrébins ne sont en mesure d'installer une zone de barbelés, de murailles et de barrières qui iraient de l'Atlantique à la mer Rouge pour arrêter les migrants subsahariens dans leur traversée vers le nord de l'Afrique puis vers l'Europe.

Ce qu'il faut faire, c'est tarir les sources de départ. Pour cela, il faut permettre aux pays africains de se développer. Faciliter et autoriser ce développement. Cela ne veut pas seulement dire qu'il faut investir dans ces pays, mais aussi qu'il faut que les entreprises européennes qui exploitent les minerais, le pétrole, le fer africains, l'uranium du Niger... en laissent aux Africains. Que les gros bateaux de pêche qui ne cessent de détruire les ressources halieutiques aux larges des côtes africaines en laissent un peu aux entreprises africaines. Que les aides au coton disparaissent pour ne pas faire de concurrence déloyale aux producteurs ivoiriens ou maliens. C'est aussi, par exemple, éviter d'exporter des produits agricoles, notamment de la volaille, à des prix extrêmement bas pour concurrencer et détruire les filières africaines qui non seulement nourrissent les populations, mais donnent également un emploi aux jeunes de ces pays.

Une fois qu'un migrant arrive sur une côte algérienne, marocaine, tunisienne ou libyenne, il ne compte plus revenir chez lui. Les Marocains ne peuvent pas employer un policier ou un militaire pour chaque mètre de côte. Les Algériens et les Tunisiens n'en ont pas les moyens non plus et encore moins les Libyens. Il faut comprendre qu'aujourd'hui un migrant qui se jette à la mer est un problème pour tout le monde : pour lui car il risque sa vie, et pour les autres pays qui viennent à son secours et l'accueillent. Le problème du migrant se pose aussi tôt que celui-ci a décidé de partir. Il faut donc traiter l'origine du problème.

Le coût de la protection sécuritaire, des bateaux qui surveillent les côtes, des moyens policiers et militaires mis en œuvre pour endiguer les flux migratoires sont largement supérieurs aux coûts induits par des programmes de développement sur le long terme. Lorsqu'un migrant est arrêté à Naples, Rome ou Paris, qu'il est placé dans un centre puis qu'on le renvoie par avion vers son pays d'origine, il peut coûter à lui seul entre 6 000 et 15 000 euros. On se rend bien compte que si ce coût là était transformé en dépenses de développement, cela pourrait changer la donne.

La migration n'est qu'une petite partie du puzzle géostratégique, économique et énergétique mis en place dans toute la région. Evidemment, lorsqu'on touche le volet géostratégique, énergétique ou économique, on touche nécessairement au volet humain. Or, si on ne prend pas garde à ce bout de puzzle-là, on se retrouve avec une situation migratoire telle que celle que nous connaissons aujourd'hui.

Medhi Lahlou est économiste et chercheur à l'Institut national de statistique et d'économie appliquée à Rabat, spécialiste des migrations. Il est l'auteur de nombreuses publications universitaires sur le Maghreb et les nouvelles configurations migratoires internationales.