Pendant quarante-six ans, entre la fin de la seconde guerre mondiale (1945) et l'implosion de l'URSS (1991), l'épouvantail du communisme fournissait une justification idéologique à la poussée hégémonique des États-Unis et la religion, ciment social, figurait en bonne place comme thème de la politique étrangère américaine.
terrorisme
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L'antagonisme entre communisme et religion avait contribué à établir durablement un consensus de la politique étrangère de la guerre froide dans tous le pays membres de l'OTAN qui aiment à se présenter comme la « communauté internationale ». L'athéisme d'état soviétique fournissait à la guerre froide son fondement moral : il s'agissait d'un combat opposant la crainte de Dieu à la négation de Dieu, et il était clair pour les occidentaux que Dieu reconnaîtrait les siens.

Pendant cette période, les stratèges occidentaux ( qui n'étaient d'ailleurs pas forcément croyants eux-mêmes ) s'appuyaient sur l'idée que les chrétiens, les juifs et les musulmans avaient le même Dieu pour enrôler des musulmans dans le combat contre les athées communistes, comme dans la guerre soviéto-afghane de 1979-1989 : pour contrer l'avancée de l'armée soviétique, les États-Unis s'étaient associés à la résistance afghane dont ils avaient baptisé les membres « combattants de la liberté », et ils leur avaient fourni une l'aide logistique importante par l'intermédiaire des Saoudiens et des Pakistanais. Pourtant, peu de temps après la calamiteuse défaite soviétique, les « combattants de la liberté » se sont transformés en « talibans » farouchement anti-occidentaux, ce qui a été perçu comme un sacrilège, un manque de respect pour le plan de Dieu.

Puis, après le 11 septembre 2001, avec le lancement par George W. Bush de la « guerre contre le terrorisme », l' « islamisme » a succédé au « communisme » ( entendre par là l'incarnation du mal sur terre ) en tant qu'idéologie dangereuse qui, si rien n'était fait, menacerait de balayer le globe avec des conséquences désastreuses pour la liberté. Ceux que Washington avait armés en tant que « combattants de la liberté » sont devenus les ennemis les plus dangereux de l'Amérique et de ses alliés. C'est du moins la position qu'affichaient les gouvernements occidentaux pour inhiber tout débat sur la question de savoir si les interventions militaires étaient la meilleure approche pour servir les intérêts américains sous le prétexte de promouvoir les valeurs libérales au niveau mondial.

Mais ce cri de guerre contre l'islamisme s'est révélé difficile à expliquer : dans les esprits, l'islamisme a fusionné spontanément avec l'Islam. Tout s'est passé comme si le suffixe en « isme » était une subtilité d'intellectuels inaccessible au commun des mortels. Les médias auxquels a été attribuée la mission de transmettre la vérité officielle se sont révélés d'autant plus incapables de clarifier la confusion sémantique entre islam et islamisme, musulmans et islamistes que leurs rédacteurs étaient eux-mêmes soit imperméables à ces subtilités, soit émoustillés par les perspectives de manipulation que permettait cet embrouillement linguistique. L'administration Bush avait bien tenté de contourner cette dérive en créant la rubrique « terrorisme », mais le coup était parti et, ce terme générique n'offrant aucune explication sur les motifs qui animaient le nouvel ennemi, l'opinion publique a retenu qu'il s'agissait de questions de religion, poincétou !

Le levier qui devait faire basculer cet fragile agencement est arrivé sans crier gare, de la société civile et non pas des autorités. Un essai d'analyse politique paru en 1996, rédigé par l'Américain Samuel Huntington, professeur à Harvard, "Le Choc des civilisations" ( en anglais "The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order" ), a fourni à la guerre contre le « terrorisme » un fondement idéologique que l'establishment tardait à mettre au point. Comme s'il s'agissait d'une révélation, tout devenait plus clair pour les acteurs de terrain.

Alors que George W. Bush puis Barack Obama insistaient pour expliquer que les États-Unis n'étaient pas en guerre contre l'Islam en soi, des officiers comme le Général Boykin voyaient les choses sous un autre angle. Après une rencontre avec un chef de guerre somalien qui prétendait bénéficier de la protection d'Allah, le général américain avait expliqué que son adversaire se faisait des illusions : « Je savais que mon Dieu était plus grand que le sien. Je savais que mon Dieu était un vrai Dieu et que le sien était une idole. Nous vaincrons car nous les combattons au nom de Jésus ».

Même si le secrétariat d'état s'est empressé de déclarer que le général avait exprimé des idées personnelles qui n'étaient pas celles du gouvernement, il était clair qu'il ne s'agissait pas d'un cas isolé. D'ailleurs, le général a gardé son poste de sous-secrétaire adjoint à la défense des renseignements au Pentagone, ce qui montre que l'administration considérait sa transgression comme mineure. En fait, Boykin avait eu le même type de comportement que celui des partisans de MacCarthy au débute de la guerre froide : il avait dit tout haut ce que ses collègues pensaient tout bas. Ce que les Américains des années 1950 ont connu sous le nom de maccarthysme est réapparu sous la forme du « boykinisme ».

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Boykin
Les historiens débattent pour savoir si le maccarthysme représentait une perversion de l'anticommunisme ou son expression spontanée. Aujourd'hui, les observateurs se demandent si le « boykinisme » ( appellation non homologuée ) représente une réponse simplement enthousiaste ou totalement fanatique à la menace islamiste. Les similitudes sont frappantes. Comme McCarthy, Boykin croyait que, si les ennemis au-delà des frontières étaient un danger réel, l'ennemi de l'intérieur représentait une menace encore plus grande. "J'ai étudié l'insurrection marxiste", avait-il déclaré dans une vidéo en 2010. "Cela faisait partie de ma formation. Et les choses qui ont été faites dans chaque insurrection marxiste se font aujourd'hui en Amérique. », en comparant explicitement les États-Unis gouvernés alors par Barack Obama à l'Union soviétique de Staline, la Chine de Mao Zedong et le Cuba de Fidel Castro.

Dans les débats politiques de la société américaine depuis la dernière élection présidentielle, le « Boykinisme », informel et non théorisé mais imprégné dans bien des esprits occidentaux sur plusieurs continents, fournit le carburant qui sert à maintenir au chaud le sentiment anti-américain dans le monde islamique. L'effet pervers est que le leitmotiv a fini par convaincre le monde musulman que la guerre mondiale contre la terreur était une guerre contre eux.

Avec l'entrée en scène de l' « État Islamique », l'obsession de l'islamisme est passée du rôle de figurant à celui de « star ». Le fait de qualifier les combattants de l'État Islamique de "terroristes islamiques radicaux" n'était pas seulement une dénomination permettant de les identifier, mais un élément stratégique justifiant la présence et les interventions de l'armée américaine dans ces contrées. En utilisant une formulation qui implique un lien dogmatique entre l'islam et l'extrémisme violent, ils jouaient sur l'antipathie de l'opinion publique américaine à l'égard de l'Islam.

De même qu'il existe un consensus pour jeter l'anathème sur le racisme ouvert, l'obsession islamiste sert de ciment social aux nations occidentales au même titre que l'anticommunisme à l'époque du Maccarthysme, même si quelques signes récents laissent penser que le l'état profond a compris qu'une guerre avec "l'Islam radical" est en réalité contre-productive. Mais comment sortir de ce guêpier sans perdre la face ? C'est là la nouvelle mission de Donald Trump.