« Si j'avais été Italien, je suis sûr que j'aurais été de tout cœur avec vous du début à la fin de votre lutte triomphante contre les appétits bestiaux et les passions du léninisme », avait confié Churchill à Mussolini lors d'une visite en Italie en 1927. Il avait même ajouté que le« Duce » avait « rendu service au monde » en détruisant le mouvement ouvrier italien.
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© Inconnu
Winston Churchill
Les carambolages chronologiques entre les échéances du « Brexit » et les commémorations des deux guerres mondiales mettent au jour les difficultés rencontrées pas les fidèles formatés par la mythologie moderne de l' « Europe et ses héros » pour persister dans leur foi et pratiquer leurs rituels.

A la différence des héros de l'antiquité, les figures modernes ont réellement existé, mais la réalité n'était pas toujours celle que nous présentent les grandes fresques cinématographiques. Un de ces héros est le « vieux lion », Winston Churchill.

Ce n'est pas par hasard si, dans les douze derniers mois, les programmes des salles de cinéma ont affiché deux films historiques de réalisateurs britanniques : Darkest Hours de Joe Wight et Dunkirk de Christopher Nolan. Aucun des deux ne présente Churchill pour ce qu'il était réellement.
Ils reconstruisent une fausse réalité dans laquelle les conflits sociaux n'existent pas, ni les sympathies pro-fascistes des grandes familles et des élites politiques qu'elles ont portées au pouvoir, pas plus que le fait que Churchill était non seulement un impérialiste convaincu, mais aussi un raciste et un eugéniste qui préconisait la stérilisation forcée des « malades mentaux » (sans préciser les critères), l'interdiction de leur mariage et leur internement dans des camps de travail.
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En décembre 1910, à l'âge de 36 ans, Churchill avait écrit au premier ministre Herbert Asquith pour l'avertir de la « croissance anormale et de plus en plus rapide des « classes débiles et aliénées » (termes utilisés pour décrire les malades mentaux et les personnes aux facultés mentales altérées). Cette croissance rapide, disait-il, associée à la « diminution constante des stocks économes, énergiques et supérieurs » (comprendre : les gens comme lui et ceux de son milieu social), constituait « un danger national et racial qu'il est impossible de laisser se développer ».

Il préconisait donc que les personnes visées soient « stérilisées » ou « isolées dans des conditions appropriées de sorte que leur malédiction disparaisse avec eux et ne soit pas transmise aux générations futures ».

C'est le même Winston Churchill qui avait déclaré au Parlement britannique qu'il fallait ouvrir des camps de travail obligatoires pour les "déficients mentaux" et que pour les
"clochards et les débauchés [...] il fallait créer des colonies de travail appropriées où ils pourraient être envoyés pendant de longues périodes et réaliser leur devoir envers l'État." Selon lui, "100 000 Britanniques dégénérés devraient être stérilisés de force et d'autres mis dans des camps de travail pour arrêter le déclin de la race britannique."
Déjà, dix ans plus tôt, à l'âge de 26 ans, il avait déclaré que le but de sa vie était « l'amélioration de la race britannique ».

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Comme l'écrivait l'historien John Charmley, auteur de « Churchill, La fin de la gloire : une biographie politique » (1993), « Churchill se voyait lui-même et la Grande-Bretagne comme les gagnants d'une hiérarchie sociale darwinienne ».

« Les heures sombres » comme la plupart des évocations du personnage éclipse le fait que le « plus grand Britannique » était à la fois un nationaliste de droite et un suprématiste blanc, pour reprendre un euphémisme mis à la mode par la presse américaine récemment. Il n'y a rien de surprenant à ce que l'extrême droite anglophone l'ait toujours idolâtré, de Britain First aux néoconservateurs américains.

Quand il parlait en 1902 des « grandes nations barbares qui peuvent à tout moment s'armer et menacer les nations civilisées », Churchill affirmait que « le stock aryen devait triompher ». En 1937, à l'âge de 62 ans, il justifiait le génocide massif des peuples indigènes devant la Commission Peel :
"Je n'admets pas [...] qu'un grand tort ait été fait aux Peaux Rouges d'Amérique ou les Noirs d'Australie. Je n'admets pas que ces gens ont été lésés par le fait qu'une race plus forte, une race plus élevée, une race plus sage, pour ainsi dire, est venue et a pris leur place. Des Palestiniens eux-mêmes ont dit qu'il ne s'agissait que de « hordes barbares qui ne mangeaient que de la bouse de chameau ».
Il serait trop facile d'éluder la réalité en affirmant qu'il était un produit de son temps : tout le monde ne défendait pas ce genre d'idée à l'époque, loin s'en faut. D'ailleurs, beaucoup de politiciens britanniques contemporains de Churchill le qualifiaient de « victorien » à cause de ses opinions héritées de l' « âge d'or » de la construction de l'empire britannique. Il s'est d'ailleurs opposé avec véhémence à l'indépendance de l'Inde, déclarant que Gandhi
« [devait] être ligoté aux portes de Delhi, puis piétiné par un énorme éléphant avec le nouveau vice-roi assis sur son dos. Le Gandhisme et tout ce qu'il représente doivent être [...] écrasés. " Il dira plus tard : "Je déteste les Indiens. C'est un peuple bestial pratiquant une religion bestiale. "
On peut aussi évoquer son plaidoyer en faveur de l'utilisation d'armes chimiques pour réprimer d'autres peuples sous la domination impériale britannique. Lorsque les Irakiens et les Kurdes se sont révoltés contre la domination britannique dans le nord de l'Irak en 1920, Churchill, alors secrétaire d'État au ministère de la guerre (war office), avait déclaré : « Je ne comprends pas ce que l'utilisation du gaz peut poser comme problème. Je suis fortement en faveur de l'utilisation de gaz toxiques contre les tribus non civilisées. Cela répandrait une terreur vive."

Bien sûr, cette facette de Churchill n'apparaît pas dans « Les heures sombres » où, comme à l'accoutumée, il est décrit comme un champion irrésistible, pugnace et hargneux, qui se bat pour essayer de sauver « la démocratie et le monde libre » des griffes du fascisme.

Le problème avec ces récits clichés largement diffusés, c'est qu'ils sont aux antipodes des archives historiques qui, elles, ne sont étudiées que par les universitaires spécialisés. Comme beaucoup de films et téléfilms consacrés à la seconde guerre mondiale, les dernières sagas portées à l'écran présentent une vision idéalisée ou diabolisée des protagonistes, se réservant le privilège de décerner les diplômes de justes aux chevaliers blancs et en vouant aux gémonies les incarnations modernes de Lucifer. Or, contrairement à ce que mettent en scène les dernières productions, Churchill était en fait explicitement et ouvertement favorable au fascisme avant la seconde guerre mondiale, notamment en Italie. Il a écrit d'ailleurs à Mussolini : "Quel homme ! Je suis sous le charme ! [...] Le fascisme a rendu service au monde. "

En 1935, il a écrit à Hitler :
« Si notre pays était vaincu, j'espère que nous trouverions un champion aussi indomptable que vous pour nous redonner courage et nous rendre la place qui est la nôtre parmi les nations. »
Comme le gouvernement américain et une grande partie de l'establishment britannique à l'époque, y compris la famille royale et les services de renseignements, Churchill a favorisé la montée du fascisme comme un rempart contre le bolchevisme et il n'est devenu ouvertement antifasciste que lorsque les ambitions expansionnistes allemandes ont commencé à menacer directement l'empire britannique.

Derrière le culte et la glorification d'un mythe se cache un homme qui exprimait ouvertement des convictions qu'aucun dirigeant contemporain n'oserait afficher. L'idéologie qui était la sienne n'a pas disparu. Ses partisans avancent masqués. Mais pour certains, le masque ne dissimule pas grand-chose.