Les chaînes d'information en ont glosé toute la journée sans discontinuer, les journaux ( du Figaro à Libération ) en ont fait leurs gros titres. Le choléra était de retour sur le territoire immaculé de la France et, tel la Mort Rouge d'Edgar Poe, faisait planer son ombre malfaisante sur nos têtes blondes afin de leur ravir la vie et asseoir son empire de terreur infini.
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© Inconnu
Du choléra qui n'en était pas
Pire : la France n'étant plus sujette à cette maladie depuis des siècles et des siècles, elle ne serait pas prête à faire face au monstrueux virus et les infrastructures seraient débordées face à la pandémie qui s'annonçait. Bref, c'en était fini de notre pays. Là où Attila et Hitler avaient échoué, la chiasse allait réussir.

La raison ? Une "alerte" survenue dans un avion d'ASL Airlines qui a décollé ce mercredi matin d'Oran (Algérie) en partance pour Perpignan. Au bout de quelques minutes, un enfant d'origine algérienne âgé de huit ans s'est aventuré plusieurs fois dans les toilettes et s'est mis à vomir. Un comportement fort suspect qui a alerté l'équipage au point qu'ils ont décidé d'informer la tour de contrôle d'une "suspicion de choléra à bord".

C'est que l'Algérie est confrontée depuis le début du mois d'août à quelques cas de choléras survenus dans plusieurs villages reculés. Quelques dizaines de cas seraient avérés selon les autorités qui annoncent un bilan total de deux décès et de dix hospitalisations. Rien de comparable, donc, à l'épidémie qui avait frappé le pays en 1996, causant plus d'une centaine de morts. Mokhtar Hasbellaoui, ministre algérien de la santé, avait annoncé une "maitrise totale de la situation" lors d'une conférence le 29 août, tout en précisant que le dispositif sanitaire resterait en place "jusqu'à ne plus avoir aucun cas suspect". Notons qu'aucun cas ne s'est déclaré en dehors du territoire algérien. Bref, pas de quoi fouetter un chat. On est loin de l'épidémie de peste noire qui a endeuillé l'Europe au XIVème siècle.

Tel ne fut pourtant pas l'avis des autorités françaises. Dès l'atterrissage de l'avion à 13 heures 45, une brigade de pompiers et de médecins étaient sur le tarmac de Perpignan, avec tout l'attirail médical qui s'impose lors d'une catastrophe humanitaire. Les 136 passagers n'ont été autorisés à descendre qu'après avoir été dûment désinfectés et avoir subi une vérification pour s'assurer qu'ils ne présentaient aucun symptôme. L'enfant et sa mère, ainsi que les passagers adjacents, ont, quant à eux, été transportés d'urgence à l'hôpital pour y subir une batterie d'examens. Le garçonnet a ainsi subi une prise de sang, un prélèvement de selles, d'urine, de salive et moult autres tests dont les échantillons ont été envoyés en urgence à l'Institut Pasteur.

Bien que ridicule, ce déploiement de moyens vertigineux de la part des autorités peut être compréhensible au nom du principe de précaution.

L'attitude des médias est quant à elle plus sujette à question.

L'ensemble des chaînes d'information ont évoqué l'incident tout au long de la journée, sans même attendre les résultats des analyses. Médecins, diplomates, risk managers et même islamologues (oui, oui) ont été au rendez-vous pour nous parler de ce "danger cholérique" qui guettait la France.

Le tout avec un chouia de racisme bon teint. Oh, rien d'hitlérien, rassurez-vous, juste quelques remarques bien chauvines sur "le manque d'hygiène dans ces pays là" ou le côté "exotique" et "importation" (sic) de cette maladie qui "Dieu merci, a été éradiquée en France dès le XVème siècle", dixit un "expert" au ton qui fleure bon le pédantisme académique. Non môssieur, la dernière épidémie de choléra à avoir frappé la France remonte à 1866. Les historiens de la médecine l'appellent la "4ème pandémie de choléra" (il y en a eu sept en tout, entre 1817 et 1991).

Venue d'Inde, transportée par les colons britanniques, celle-ci s'est rapidement répandue en Europe entre 1865 et 1869. Environ 90 000 personnes ont alors péri en Russie, 165 000 dans l'Empire d'Autriche, 20 000 aux Pays-Bas, 30 000 en Belgique, 5000 dans le Royaume-Unis (hors empire colonial) et 115 000 dans le tout jeune Royaume d'Italie.

La France ne fut pas épargnée. Les chiffres en métropole sont inconnus, les autorités impériales ayant défendu que l'on parlât de cette épidémie. Mais les actes de décès répertoriés dans les départements du Nord de la France montrent que tout au moins plusieurs centaines de personnes ont trouvé la mort. En revanche, il est de source sûr que la pandémie fut dévastatrice en Algérie (qui était alors un territoire français) où 80 000 personnes auraient été tuées. Ce fut la première vague de choléra à frapper le peuple algérien, les épidémies de 1996 et celle de l'été 2018 semblent en être les réminiscences. Nous ne savons comment elle y a pénétré, sans doute la maladie y fut-elle amenée par quelques colons ou marchands venus d'Europe. Il est également étonnant que les autorités n'aient adopté aucune mesure concrète pour aider les populations d'Algérie alors même qu'ils étaient des sujets de l'Empire. C'est à peine si la pandémie fut mentionnée dans les journaux français de l'époque.

A ces déclarations racistes, ajoutons les blagues déplacées de ce médecin-journaliste qui a déclaré sur une chaîne d'informations :
"Le choléra c'est quoi ? Eh bien, c'est une maladie transmise par un bacille formidable qui vous donne une diarrhée d'enfer, et des vomissements.... Miam, c'est l'heure du repas, bon appétit, ahahah !"... On n'a rien contre un peu d'humour noir mais est-ce bien le moment quand on annonce l'imminence d'une épidémie et qu'un enfant est censé être contaminé ?
Et ce médecin aurait-il ri de même si cet enfant était le fils d'un député ou d'un grand patron français ? Pour rappel, le choléra provoque effectivement des diarrhées et vomissements en série qui déshydratent le corps humain jusqu'à ce que mort s'ensuive. Chez un enfant de huit ans, la mort peut survenir en une journée. Pas de quoi se poiler, donc.

Mais au fait, qu'en est-il dudit enfant ?
"Au vu des analyses effectuées sur les prélèvements biologiques, il apparaît que l'enfant ne présente aucune des caractéristiques du choléra. Ses vomissements semblent plutôt indiquer une intoxication alimentaire passagère ou un simple mal de l'air. Lui et sa mère ont été autorisés à quitter l'hôpital dès ce soir."...
C'est avec une mine déconfite qu'un journaliste, dépêché en urgence à Perpignan, a annoncé l'épilogue prosaïque de cette affaire, bien éloigné du scénario à la James Dashner que l'on nous avait présenté avec horreur durant toute la journée. En somme, beaucoup de bruit pour rien.