sunni shia

L'intelligentsia occidentale affirme que les divisions sanglantes sont inévitables parce que, s'agissant de l'islam, elles sont ancrées dans l'ADN musulman. Or elle « oublie » que l'interventionnisme occidental fait office de catalyseur.
Récemment, c'est devenu une habitude chez les orientalistes qui font l'apologie de l'impérialisme occidental d'offrir des explications historico-théologiques réductrices au conflit entre chiites et sunnites au Moyen-Orient, afin d'étouffer les réactions suscitées par les interventions et les guerres par procuration ineptes menées par les Occidentaux, lesquelles ont allumé la mèche et attisé les conflits fratricides au sein du monde islamique.

Certains « arabologues » autoproclamés au sein des médias mainstream postulent que cette division remonte aux fondements de l'islam, il y a de cela 1400 ans, et prétendent que ce conflit émergea au cours du règne du quatrième calife, Ali ibn Abi Talib, au 7e siècle ap. J.-C.

On peut se demander quelle explication ces historiens « érudits » de l'islam donneraient à la guerre contre le terrorisme menée par les Américains, à savoir que la cause du « choc des civilisations » entre chrétiens et musulmans remonte aux Croisades, lorsque Richard Cœur de Lion et Saladin ferraillaient au Levant tout en échangeant des politesses.

Le fait est que, à notre époque, le conflit entre sunnites et chiites au Moyen-Orient est en essence un conflit politique entre, d'une part, les autocrates du golfe Persique et, d'autre part, l'Iran, l'enjeu étant la domination de la région, et ce conflit est présenté aux musulmans laïques sous un vernis de religiosité.

L'Arabie saoudite, qui cherche à devenir le leader du bloc sunnite face à l'Iran chiite sur la scène géopolitique régionale, a eu une attitude ambivalente lors de l'invasion de l'Iraq par l'administration Bush en 2003, car elle voulait à tout prix apaiser Washington tout en évitant d'être identifiée comme une base territoriale utilisée par les Américains pour lancer leur attaque.

Fallujah
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Choc et effroi
Le régime baathiste de Saddam Hussein faisait office de rempart arabo-sunnite face à l'influence iranienne dans le monde arabe. Mais depuis le renversement de Saddam en 2003 et l'arrivée au pouvoir de partis d'obédience chiite lors des élections en Iraq, ce pays est désormais dirigé par un gouvernement en majorité chiite qui est devenu un allié pérenne de l'Iran. En conséquence, la sphère d'influence iranienne s'étend désormais de l'Iraq/Syrie, pays frontaliers, au Liban et aux côtes méditerranéennes.

En outre, durant l'invasion de l'Iraq en 2003, l'administration Bush a tiré profit des divisions ethniques et religieuses en Iraq et s'est servi des Kurdes et des chiites contre le régime baathiste sous domination sunnite de Saddam Hussein. Pendant les années d'occupation (2003-2011), la minorité sunnite autrefois dominante s'est vu politiquement marginalisée, exacerbant d'autant plus les divisions ethniques et intercommunautaires en Iraq.

La famille royale saoudienne voyait d'un mauvais œil l'empiètement de l'Iran sur le cœur du monde arabe traditionnel. Aussi, lorsque des mouvements de contestation contre le gouvernement éclatèrent dans la foulée des soulèvements du Printemps arabe de 2011, les États du Golfe persique, leurs alliés sunnites dans la région - la Turquie et la Jordanie - et leur sponsors occidentaux ont progressivement militarisé les manifestations afin de démanteler l'axe de résistance iranien.

Les milices syriennes pro-Assad sont apparemment constituées de miliciens locaux ainsi que de combattants étrangers chiites originaires du Liban, d'Iraq et d'Iran, et même de Hazaras chiites afghans et pakistanais. En parallèle, des djihadistes sunnites venus de toute la région convergent sur le champ de bataille syrien depuis 8 ans.

Une guerre sunnites-chiites généralisée a cours en Syrie, en Iraq et au Yémen ; guerre qui aura manifestement des répercussions sur l'ensemble du monde islamique, où les musulmans sunnites et chiites cohabitaient plus ou moins pacifiquement depuis des siècles.

Néanmoins, afin de créer un semblant d'objectivité et d'impartialité, les stratèges et les analystes américains sont toujours prêts à endosser la responsabilité d'erreurs commises dans un lointain passé mais qui n'ont aucune portée sur leur politique actuelle - tout en balayant commodément les faits susceptibles de contrarier cette dernière.

Par exemple, en ce qui concerne la création de l'État islamique, les analystes politiques étatsuniens admettent volontiers que l'invasion de l'Iraq en 2003 était une erreur qui a mené à la radicalisation de la société iraquienne, à l'exacerbation des divisions intercommunautaires et à la montée d'une insurrection sunnite contre les politiques brutales et discriminatoires du gouvernement iraquien d'obédience chiite.

ISIS obama
De façon similaire, les commentateurs politiques de la période War on Terror admettent également « volontiers » que la politique de soutien à al-Qaïda et aux myriades de prétendus « combattants de la liberté » contre l'Union soviétique à l'époque de la Guerre Froide était une erreur, parce que tous ces faits accomplis n'ont aucune incidence sur leur politique actuelle.

Les spin doctors des médias mainstream oublient toutefois (comme c'est pratique) que la création de l'État islamique et d'une myriade d'autres groupes djihadistes arabo-sunnites en Syrie et en Iraq est tout autant la conséquence de l'invasion unilatériale de l'Iraq en 2003 sous l'administration républicaine de Bush que l'héritage de l'administration démocrate d'Obama qui a financé, armé, entraîné et internationalement légitimé les militants sunnites contre le gouvernement chiite syrien dans le sillon des soulèvements du Printemps arabe au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

En fait, la cause immédiate de la montée de l'État islamique, du Front al-Nosra, d'Ahrar al-Cham, de Jaych al-Islam et de nombre d'autres groupes djihadistes arabo-sunnites en Syrie et en Iraq est la politique interventionniste menée en Syrie, par procuration, par l'administration Obama.

La frontière entre la Syrie et l'Iraq est extrêmement poreuse et mal protégée. Tôt ou tard, la politique de soutien aux militants syriens anti-gouvernement menée par l'administration Obama devait obligatoirement susciter un retour de bâton en Iraq. Ainsi, à peine l'État islamique avait-il consolidé ses victoires en Syrie qu'il envahit Mossoul et la province d'Al-Anbar en Iraq (début 2014), d'où les États-Unis avaient retiré leurs troupes seulement 3 ans auparavant, en décembre 2011.

Hormis la Syrie et l'Iraq, deux autres poudrières du conflit sunnites-chiites au Moyen-Orient sont Bahreïn et le Yémen. Lorsque des manifestations pacifiques menées par la population en majorité chiite éclatèrent contre la monarchie sunnite à Bahreïn dans la foulée des émeutes du Printemps arabe de 2011, l'Arabie saoudite envoya des milliers de soldats dans le pays pour réprimer ce soulèvement.

Yemen Saudi Raid

Yémen : un enfant cherche ses parents après le largage de bombes démocratiques made in USA par les humanitaires saoudiens.

De façon similaire, lorsque les houthis, une des branches de l'islam chiite soutenus par l'Iran, envahirent Sana'a en septembre 2014, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis lancèrent une autre offensive sunnite mal pensée contre la milice houthi au Yémen, en mars 2015. La profonde implication - en termes de logistique, de direction des opérations militaires et de personnel - des forces militaires occidentales dans cette guerre met en lumière l'approche fondamentalement boiteuse consistant à rechercher des « causes fondamentalement islamiques au conflit entre sunnites et chiites au Moyen-Orient », conflit qui, à notre époque, ne saurait être dissocié des intérêts géopolitiques occidentaux dans la région.

La nature du conflit au Yémen est intercommunautaire au sens où, l'année dernière, la branche yéménite d'al-Qaïda dirigée par Qasim al-Raymi a affirmé que, depuis trois ans, al-Qaïda combattait main dans la main avec l'alliance saoudienne contre les rebelles soutenus par l'Iran.

Cette révélation n'a toutefois rien de surprenant, car, après tout, depuis le début de la guerre syrienne par procuration en 2011, la franchise al-Qaïda en Syrie, le Front al-Nosra, lutte également contre le gouvernement syrien de concert avec l'opposition syrienne prétendument « modérée ».

En outre, selon la Commission des droits de l'homme du Pakistan, 509 musulmans chiites appartenant au groupe ethnique des Hazaras ont été tués à Quetta, dans l'ouest du Pakistan, depuis 2013. Même si le massacre des Hazaras de Quetta a été revendiqué plusieurs fois par Lashkar-e-Jhangvi, groupe armé sunnite basé au Pendjab, de telles revendications sont souvent trompeuses.

Le centre de pouvoir de Lashkar-e-Jhangvi se trouve au Pendjab, tandis que la métropole de Quetta (Baloutchistan), qui se trouve à près de trois heures de route de la frontière afghano-pakistanaise de Chaman, est considérée comme l'épicentre des activités des talibans.

us soldiers afghanistan
Après l'invasion et l'occupation de l'Afghanistan en 2001 par les Américains avec l'aide de l'Alliance du Nord, le gros du leadership des talibans s'est installé à Quetta, dans les régions rurales et dans les camps de réfugiés afghans des environs (d'où son nom : les Quetta Shura Talibans).

Afin de comprendre le casus belli du conflit entre talibans et Hazaras, il est utile de préciser que le leadership du groupe ethnique des Hazaras a toujours pris parti pour l'Alliance du Nord dirigée par les Tadjiks et les Ouzbeks contre les talibans dirigés par les Pachtounes.

Les talibans ont commis plusieurs massacres contre les Hazaras en Afghanistan, en particulier à la suite du massacre de 3000 prisonniers talibans par le chef de guerre ouzbek Abdul Malik Pahlawan, à Mazâr-e Charîf, en 1997. En conséquence, des milliers de Hazaras furent massacrés par les talibans dans cette même ville, en août 1998, en conséquence de leur trahison.

Les Hazaras sont un groupe ethnique ouzbek de langue dari (perse afghan) et originaire de la région de Hazaristan dans le centre de l'Afghanistan, mais environ 600 000 Hazaras vivent également à Quetta, au Pakistan. Bien que le conflit entre talibans et Hazaras soit en apparence religieux, les véritables raisons sont en essence politiques, comme je l'ai déjà expliqué.

Ainsi, alors que les flammes du conflit intercommunautaire sont attisées sur plusieurs fronts au Moyen-Orient et que les communautés sunnites et chiites assistent au massacre impitoyable de leurs frères en Syrie, en Iraq, au Yémen, à Bahreïn, en Afghanistan et au Pakistan, il est absurde de rechercher les causes de ce conflit dans la théologie et l'Histoire médiévale. Si les musulmans sunnites étaient à ce point assoiffés du sang des chiites et vice versa depuis la création de l'islam, comment se fait-il qu'ils aient réussi à survivre pendant 1400 ans en tant que groupes religieux bien distincts ?

Le fait est que, à notre époque moderne, le phénomène de radicalisme islamique, le djihadisme et le conflit sunnites-chiites qui en résulte trouvent leur source dans le djihad mené par les Afghans contre les Soviétiques au cours des années 1980, lorsque les puissances occidentales, aidées par leurs alliés dans la région, entraînèrent et armèrent les djihadistes afghans afin qu'ils combattent les troupes soviétiques en Afghanistan.

Plus important, toutefois, la Guerre Iran-Iraq (1980-1988) entre, d'une part, les sunnites et l'Iraq baathiste et, d'autre part, l'Iran chiite né de la révolution de l'ayatollah Khomeini en 1979, a - chose inouïe à notre époque moderne - fait naître des sentiments d'animosité et d'hostilité au sein des communautés chiites et sunnites de la région.

Et au final, le conflit a été exacerbé dans la foulée des soulèvements du Printemps arabe de 2011, lorsque les puissances occidentales et leurs États clients dans la région ont une fois encore profité de l'occasion et ont soutenu les opposants au gouvernement nationaliste arabe de Kadhafi en Libye et à l'administration baathiste d'Assad en Syrie.
À propos de l'auteur

Nauman Sadiq est un avocat, chroniqueur et analyste géopolitique résidant à Islamabad et spécialisé dans la politique afghane et pakistanaise, le Moyen-Orient, le néocolonialisme et le pétro-impérialisme.