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En rentrant dans son appartement de Saint-Denis, après l’avoir mis en location sur Airbnb, Amélie, la propriétaire, a découvert qu’il avait servi de lieu de prostitution.
Amélie*, 34 ans, a découvert que son logement de Saint-Denis, mis en location sur Airbnb, avait hébergé plusieurs prostituées pendant une semaine. Un cas loin d'être isolé.

« Lovely apartment F 3, 12' from Paris. » Les 25 photos de l'annonce publiée sur le site Airbnb exposent une habitation chaleureuse, décorée avec délicatesse à Saint-Denis aux portes de Paris. Parquet ancien, style épuré, quelques plantes, des livres et des peintures... Mais lorsque Amélie, la propriétaire, 34 ans, ouvre la porte, mi-septembre, après une location, le tableau a changé.

Dès l'entrée, des sous-vêtements jonchent le sol. Dans toutes les pièces, ou presque, des préservatifs usagés, serviettes hygiéniques abandonnées au milieu de restes alimentaires, vodka et lait fraise... Plusieurs fenêtres sont cassées, un radiateur a été arraché, et le marbre de la cheminée est rayé à coups de couteau, peut-être pour les rails de coke, comme le laissent supposer quelques pochons vides. Pas de doute pour Amélie : son appartement a été loué pour servir de lieu de prostitution.

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Amélie a découvert des sous-vêtements féminins qui jonchaient le sol de l’appartement.
Celui qui a séjourné du 3 au 10 septembre ne manquait pas de cynisme : Nicolas R., Toulousain de 28 ans, précisait même qu'il était « très respectueux et un peu maniaque ». Sur son profil Airbnb, créé en juillet 2019, il avait deux commentaires positifs. « On sait tous que ça peut être truqué », reconnaît Amélie qui a elle-même choisi un pseudo pour son annonce.

«C'était le maquereau, il faisait monter les clients»

Dans les échanges précédant la réservation, le fameux Nicolas s'enquérait de quelques détails : « 2 lits ça serait top, c'est prévu qu'on soit 3 / 4 personnes ». Il loue l'appartement du 3 au 10 septembre, récupère les clés auprès d'un commerçant et ne s'enquiert que d'un détail, une fois sur place : « Je voudrais savoir c'est quoi l'interphone ? ? ? » Forcément, ça ne facilitait pas les allées et venues, nombreuses de l'avis des voisins.

Finalement, l'appareil était cassé. « C'est lui qui faisait la sécurité, en bas, croit savoir un riverain à la vue de la photo que le fameux Nicolas avait publiée sur Airbnb. Il était avec son pote, casquette, barbe, c'était le maquereau, il faisait monter les clients. » Ce riverain a remarqué trois filles. « C'était un bordel ! » ajoute un autre. Quand une voisine a prévenu Amélie des nombreux passages, la location touchait à sa fin.

«Je vais être obligée de tout jeter, tout me dégoûte, je ne peux rien utiliser»

Amélie a déposé plainte le 13 septembre, fait constater par huissier l'étendue des dégâts et s'est rapprochée d'un avocat. Mais n'a toujours pas réintégré son logement. « J'ai dormi quelques nuits, sur un matelas, par terre, mais j'ai eu des crises d'angoisse. Je vais être obligée de tout jeter, tout me dégoûte, je ne peux rien utiliser », explique cette fonctionnaire en mi-temps thérapeutique. Inimaginable pour elle de retrouver son lit ou son canapé. Des amis l'hébergent depuis plus d'un mois.

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Des préservatifs usagés ou encore des serviettes hygiéniques avaient été laissés par les occupants...
Face à cette situation inextricable, elle s'est tournée vers la plateforme d'hébergement. « Nous l'avons recontactée dans l'heure pour lui proposer de l'aide, nous [l'] avons remboursée de certaines dépenses et lui avons proposé un relogement et continuons à lui apporter notre aide via notre programme Garantie hôte », assure-t-on chez Airbnb. Amélie s'étrangle : « L'hébergement ne m'a été proposé qu'au bout de deux semaines, lorsque j'ai fait intervenir un avocat... Et on ne m'a proposé 700 euros pour remplacer la porte qui vaut déjà plus que ça. »

Elle estime le total des dégâts et meubles à remplacer ou réparer à plus de 50 000 euros. « On se sent terriblement seuls dans cette situation... » déplore-t-elle, se demandant même si elle a le droit de disposer de l'argent de la location, qu'elle sait provenir du proxénétisme.

30 à 40 % de la prostitution «logée» par des locations Internet

Il n'existe pas d'étude précise sur cette prostitution « logée » (en comparaison à la prostitution dite « de rue ») très mobile, et par définition peu visible. Pour Airbnb comme pour Booking, les cas seraient rarissimes. Mais lorsqu'on interroge les enquêteurs spécialisés, le phénomène est loin d'être anecdotique.

« On estime à 30 ou 40 % la part des réseaux de proxénétisme utilisant les locations de courte durée proposées sur Internet par des sites », avance Jean-Marc Droguet, commissaire divisionnaire et chef de l'Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH). Soit une estimation de 6000 à 8000 prostitué(e) s à l'échelle du pays.

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Selon les enquêteurs spécialisés, entre 6000 et 8000 prostitué(e)s exerceraient dans des appartements loués sur Internet.
En Ile-de-France, prendre rendez-vous avec une prostituée dans un appartement est d'une facilité déconcertante. En trois clics, on tombe sur des annonces de jeunes femmes dénudées, avec une géolocalisation et parfois même... des avis clients : « conforme à la photo, prestation fabuleuse [...] »

Sur chaque annonce figure le type de prestation ou les tarifs, jamais les deux, pour éviter de tomber sous le coup de la loi, ainsi qu'un un numéro pour appeler. En un SMS, l'adresse précise est fixée par la jeune femme avec l'horaire souhaité. Entre 80 et 200 euros pour une heure. Et aucune ville ni quartier n'échappe à la prostitution, de Magny-en-Vexin, village de 5000 habitants, à la frontière avec l'Oise, où cinq « masseuses » vantent leurs mérites, au luxueux XVIe arrondissement de Paris avec 406 professionnelles référencées sur un site dédié.

A 600 mètres de l'Arc de Triomphe, au milieu de l'avenue Kléber (Paris, XVIe) où les plaques d'avocats et de médecins sont apposées à côté des portes d'entrées, une Sud-Américaine de 22 ans, a clairement loué une chambre pour y effectuer des passes durant une semaine. « On sait que notre voisine du 4e loge régulièrement des touristes, on les voit parfois passer, mais depuis quelques jours, on a surtout vu de nombreuses allées et venues d'hommes », commente un couple de retraités.

Une question de rentabilité

Le recours au meublé sur une courte période tient d'abord à un objectif de réduire les coûts pour les proxénètes. « Dans Paris intra-muros, les chambres d'hôtel sont souvent très chères et il est plus rentable de louer un appartement à un particulier », poursuit le commissaire Droguet. Mais le prix ne fait pas tout. Comme pour toute activité commerciale, licite ou pas, le choix de la localisation se fait aussi au regard de la concurrence. « Comme pour le trafic de stupéfiants, il y a des logiques de territoires », résume le substitut du procureur Simon Bénard-Courbon, référent proxénétisme au parquet des mineurs à Bobigny, en Seine-Saint-Denis.

« On change de lieu tout le temps pour gagner plus, quand on est la nouveauté dans une ville, pas connu, on gagne plus, et c'est pareil pour les filles », détaillait Léonardo*, prostitué brésilien de 29 ans, au procès d'une filière de proxénétisme brésilienne, jugée en 2018 à Bobigny. Les proxénètes trimbalaient des prostitués, hommes et femmes, d'appartement en appartement, grâce des locations courtes sur Airbnb, à Asnières, Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), Paris, Montreuil, Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le Coudray-Montceaux (Essonne) mais aussi Cannes, Lyon, Chartres...

Les logeurs s'exposent à de lourdes peines

Jusqu'à huit ans de prison ont été prononcés contre eux. Pas de poursuite, en revanche, contre les propriétaires des appartements, ni Airbnb. « On ne peut poursuivre que si l'on arrive à démontrer que le logeur ou le site Internet a connaissance de l'activité de prostitution », explique Pauline Bonnecarrère, procureure à l'audience et référente proxénétisme majeur au parquet de Bobigny.

La loi prévoit dix ans de prison et 750 000 euros d'amende à quiconque « accepte ou tolère habituellement qu'une ou plusieurs personnes se livrent à la prostitution à l'intérieur de l'établissement ». Des immeubles ont déjà été saisis par la justice, mais une fois seulement la complicité du loueur a été établie.

Des conseils pour se prémunir délivrés par les plates-formes

« Nous n'avons pas accès aux fichiers police », tient à rappeler Airbnb, qui a recensé 68 millions de voyages dans le monde en 2018. Sur le site, on peut dénicher quelques tuyaux, sur un forum de discussion, avec des modérateurs ou « logeurs agréés ». Plusieurs logeurs craignent de se retrouver impliqués dans des affaires de proxénétisme... Quelques conseils sont délivrés aux propriétaires inquiets dans une page spécifique : « Cherchez les profils de vos locataires sur les réseaux sociaux, ou après avoir obtenu le numéro de téléphone de vos clients introduisez-le sur Google suivi du mot escort. »

« Nous travaillons étroitement avec les forces de police sur les cas de comportements criminels, et faisons tout notre possible pour les assister dans leurs investigations », insiste-t-on chez Airbnb, qui « bannit » les « voyageurs indélicats » mais ne dépose pas plainte contre eux.

Le loueur annonce par ailleurs le lancement d'un nouveau portail de signalement à destination des forces de l'ordre du monde entier. C'est une sorte de guichet unique. « 3071 demandes de renseignements sont parvenues de 47 pays en 2018, dont 811 ont impliqué la transmission d'informations relatives à un compte Airbnb », indique la plateforme.

Cela rendra-t-il la coopération plus réactive ? Jusqu'à présent, les enquêteurs doivent traduire leurs demandes en anglais et s'en remettre aux accords internationaux pour espérer avoir des informations. « Les sièges de ces sites sont basés à l'étranger et la commission rogatoire pour récupérer les coordonnées des loueurs proxénètes est du coup rallongée et prend plusieurs semaines », reprend le patron de l'OCRTEH.

Pour ceux, comme Amélie, qui se sont fait avoir, reste le faible espoir d'une indemnisation. « Tous les hôtes sont protégés par notre garantie jusqu'à 800 000 euros », insiste encore Airbnb, qui propose une page d'aide sur son site.

*Les prénoms ont été modifiés