L'auteur de Jalons, le Suédois Dag Hammarskjöld ( 1905-1961 ), prix Nobel de la paix à titre posthume, n'était ni empereur, ni prince, mais secrétaire général de l'ONU entre 1953 et 1961, date de son décès dans un accident d'avion à la frontière du Congo ( actuelle République démocratique du Congo ) et de la Rhodésie du Nord (actuelle Zambie), à l'époque de la sécession du Katanga.
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Présenté dans le cadre d'une nouvelle édition introduite par le professeur Carlo Ossola, Jalons est un ouvrage difficilement classable : il ne s'agit ni d'un journal intime, ni d'une suite de notes politiques, mais plutôt d'un ensemble de textes (poèmes, allégories, courts récits, aphorismes) rédigés entre 1925 et 1961 et qui, rassemblés, donnent une idée de la formation intellectuelle et spirituelle, mais aussi des convictions et des inquiétudes du diplomate humaniste.
Disons-le d'emblée, la curiosité de l'historien politique ( ou de l'historien de la diplomatie ) risque d'être déçue. Il n'est en effet nullement question, dans le livre, des crises et des événements dont Dag Hammarskjöld, en tant ministre suédois, puis en tant que secrétaire général des Nations Unies, a pu être le témoin ou l'acteur.

Jalons se situe sur un autre plan, beaucoup plus intime, celui de la foi, de l'éthique et du rapport à ce qu'il convient d'appeler, faute de mieux, la condition humaine. L'auteur s'interroge sur la difficulté, voire l'impossibilité de construire une véritable communauté :
" Les harmoniques disparaissent et il reste des conversations qui, dans leur indigence, ne peuvent cacher le manque de fraternité. Nous nous éloignons doucement les uns des autres. Mais pourquoi ? " .
Aller à la rencontre de l'autre constitue une gageure, d'autant que l'être humain n'est jamais en mesure de présenter son vrai visage :
" Qu'il est lassant d'être obligé de jouer, à l'intérieur de notre rôle, un rôle qui nous est étranger : tu n'as pas le droit de montrer celui que tu es obligé d'être au fond de toi pour accomplir ta mission, si tu veux être autorisé à l'accomplir "
La vocation, le sacrifice, le don de soi, l'éthique du devoir, mais aussi le sens du détachement en vue d'atteindre un objectif qui tient à la fois de l'accomplissement du destin et du retour en Dieu font partie des thèmes les plus fréquemment abordés par Dag Hammarskjöld, avec une insistance quasi obsédante :
" Tu te disais que tu accepterais la sentence du destin. Mais tu as perdu ton équilibre lorsque tu as découvert ce que cela exigeait de toi [...]. Pourquoi donc gémir devant cette petite mort ? Saisis-la - rapidement - et meurs de cette mort en souriant puis, libre, continue - confondu avec ta tâche, tout entier dans l'effort du moment " .
Il y a incontestablement, dans ce livre, la volonté de prendre de la hauteur et de juger l'action humaine sinon sous l'angle de l'éternité, du moins selon une conception universelle de l'être, abstraction faite des déterminations sociales ou culturelles qui peuvent l'influencer. En ce sens, Jalons appartient à une époque dont les cadres de pensée ne correspondent plus toujours aux nôtres. Mais le "journal" de Dag Hammarskjöld est surtout intéressant en raison des responsabilités que son auteur a exercées, dans la mesure où il permet de cerner la façon dont un homme d'État cultivé, épris d'humanisme, envisageait, à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, son rapport à l'action publique.

L'éditeur compare Jalons aux Pensées de Marc-Aurèle. Nous sommes effectivement confrontés à des hommes qui se voulaient - ou se rêvaient - ordonnateurs du monde. Les différences de contexte sont toutefois trop nombreuses pour pousser l'analogie plus loin. En revanche, l'Hadrien de Yourcenar, autre figure de prince, contemporaine de Jalons, entretient avec les réflexions de Dag Hammarskjöld des rapports plus subtils, dans la mesure où elle répond à des préoccupations somme toute semblables, au premier rang desquelles se trouve le désir de donner du sens à l'univers et de repenser, voire de réorganiser, dans la mesure du possible, un monde perçu comme en train de se défaire.

Jalons, en somme, fournit des renseignements sur la manière dont une élite pacifiste et cosmopolite concevait la condition humaine à une époque - de l'entre-deux-guerres aux années 1960 - où cette question, qui ne se pose probablement plus en termes aussi universalistes aujourd'hui, était considérée comme pleinement d'actualité.
" Naguère, j'avais surtout pensé au lettré, au voyageur, au poète, à l'amant ; rien de tout cela ne s'effaçait, mais je voyais pour la première fois se dessiner avec une netteté extrême, parmi toutes ces figures, la plus officielle à la fois et la plus secrète, celle de l'empereur. Avoir vécu dans un monde qui se défait m'enseignait l'importance du prince ".

Marguerite Yourcenar dans les Carnets de notes accompagnant Mémoires d'Hadrien, à propos de la genèse de son roman
Dag Hammarskjöld
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