brics 2023
© WikimediaLe président du Brésil Lula da Silva, le président de la Chine Xi Jinping, le président de l’Afrique du Sud Cyril Ramaphosa, le premier ministre de l’Inde Narendra Modi, le ministre des affaires étrangères de la Russie Sergey Lavrov à Johannesburg, en Afrique du Sud, BRICS Summit, 22 août 2023.
On a entendu tout et son contraire sur le dernier sommet des BRICS à Johannesburg. Victoire et défaite de la Chine, isolement de la Russie et succès russe, élargissement réussi mais ambitions financières mises en échec, club de carpes et de lapins et front d'opposition contre l'hégémonie occidentale, etc. Certains espéraient une rupture révolutionnaire avec l'ordre établi et d'autres le début de la fin du dollar, tandis que beaucoup, au Nord, souhaitaient un échec.

Rien de tout cela n'est advenu. Au contraire, le déroulement de cette rencontre frappe par sa modération, son sens des équilibres mondiaux et sa vision stratégique. Ce sont autant de gages de réussite pour l'avenir. Le basculement économique du monde, que nous avons souvent évoqué dans ces colonnes depuis dix ans, est désormais entré dans sa phase politique, mais sans tambours ni trompettes. Et c'est tant mieux ainsi.

Premier constat, la longue déclaration finale prend grand soin d'affirmer que le mouvement des BRICS ne s'inscrit pas contre l'Occident mais veut s'insérer dans l'ordre international existant tel que défini par la Charte des Nations Unies. Pas de tabula rasa, mais une volonté clairement exprimée de rééquilibrer la fameuse « gouvernance mondiale » en faveur du Sud global. Idem pour l'économie : le libre-échangisme et le libéralisme ne sont pas remis en cause, ni même le dollar. On veut simplement faire monter en puissance les échanges en monnaies locales dans le commerce bilatéral. C'est modeste mais réaliste, et probablement beaucoup plus efficace à terme que des grandes annonces jamais suivies d'effet.

Mais c'est sur le plan stratégique que l'avancée est la plus manifeste. Le choix des six pays retenus dans cette première phase d'élargissement montre une conscience aiguë des équilibres internationaux et de l'enjeu le plus déterminant pour l'avenir du monde, à savoir celui de l'énergie. En intégrant à la fois l'Iran, l'Arabie saoudite et les Emirats, non seulement on consolide la collaboration entre ces trois pays naguère hostiles mais on renforce l'homogénéité du continent eurasiatique en refermant la porte aux ingérences occidentales. Cela ouvre de grandes perspectives pour l'intégration économique. Et cela tout en arrimant l'Afrique et l'Amérique latine au projet avec l'admission de l'Ethiopie, de l'Egypte et de l'Argentine.

Et surtout on consolide l'accès aux sources d'énergie. Les BRICS+6, c'est non seulement un PIB en parité de pouvoir d'achat légèrement supérieur à celui du G7, mais aussi 46% de la population mondiale (contre 10%), 43 % des exportations de pétroles mondiales et surtout 46% des réserves de pétrole et de gaz (3,9% pour le G7). Or la consommation d'énergie continuera à grimper dans les décennies à venir, en dépit des mesures climatiques et des énergies renouvelables, car l'énergie, sous toutes ses formes, constitue le nerf de la guerre. Pas de développement ni de civilisation sans énergie. En réunissant les plus gros producteurs de pétrole, de gaz et de charbon (sans compter l'apport à venir de l'Algérie, du Venezuela, du Nigeria, de l'Angola et de l'Indonésie, tous candidats), le club des BRICS réussit à les mettre directement en contact avec deux des plus grands consommateurs, à savoir la Chine et l'Inde, marginalisant définitivement l'Europe.

L'Arabie saoudite, qui vient de signer un contrat payable en renminbi avec la Chine pour construire une centrale nucléaire, ne s'y est pas trompée.