Un jour de 2001, un groupe d'amis qui m'avaient présenté mon petit ami de l'époque m'invita à m'asseoir à la table de leur cuisine. « Nous sommes inquiets pour toi », l'un d'entre eux me dit. « T'a-t-il frappé ? »
La réponse à l'époque fut non.
10 mois plus tard, je titube dans la salle des urgences, du sang coulant de mon nez sur le haut de mon pyjama déchiré, pieds nus dans le froid de novembre. La réceptionniste me dit des mots qui n'ont aucun sens. Les seuls mots qui ont un sens pour moi sont ceux qui se déversent de ma bouche sans cesse, les seuls mots qui convaincront la réceptionniste, les infirmières, mes amis et mes parents que la situation n'est pas ce « ce que vous croyez », que je ne suis pas l'une de ces femmes - de ces femmes dans des relations abusives, de ces femmes qui ne savent pas se débrouiller assez pour s'en sortir : j'ai fait des études, j'ai fait des études, j'ai fait des études.
II.
Je connaissais les chiffres, je connaissais les statistiques. Je savais que la violence relationnelle ne concernait pas que les belles femmes de race blanche, ni les femmes de couleur, ni les femmes pauvres, ni les hétérosexuelles, ni même juste les femmes, point. Je savais que les victimes de maltraitance pouvaient aimer la personne qui les violentaient. J'avais lu les études sur les femmes ; j'avais écrit un article pour le magazine de la fac dans lequel je disais que bien que des programmes tels que Take Back the Night et SafeRide (pour lesquels j'avais fait du bénévolat) étaient nécessaires, ils perpétraient l'idée que la menace la plus grande pour une femme se trouvait en dehors de son foyer.
Mais en privé, je savais que les femmes qui se retrouvaient victimes de maltraitance relationnelle n'étaient catégoriquement Pas Comme Moi. Elles n'étaient pas des féministes, pour commencer, ou en tous cas pas encore. Elles n'étaient pas indépendantes, éloquentes, élevées par des parents libéraux croyant au principe Free to Be... You and Me [« Libre d'Être... Toi et Moi »] dont le message principal était « Tu es digne ». Franchement, je pensais que les femmes qui ne partaient pas dès les premiers signaux d'alarme ne devaient pas être très malignes. Je m'imaginais des femmes faibles qui ne savaient rien faire d'autre que se recroqueviller devant leur bourreau bestial - comme c'est affreux, il faut faire quelque chose, pensais-je, tout en faisant un chèque pour une organisation locale d'aide aux femmes.
Moi, universitaire ayant choisi entre autres d'étudier la condition féminine, féministe ayant fait un stage au magazine Ms., je n'étais pas comme ça, bien sûr. Je n'étais tellement pas comme ça que la première fois que je me suis réveillée avec des bleus sur le torse, j'ai su que c'était parce que nous avions « lutté » ; que j'étais en partie responsable de ce qui était arrivé la veille. Je savais que les objets lancés, les empoignades, les menaces par téléphone comme quoi il allait se faire du mal, et la fois où il m'avait craché à la figure étaient les signes d'une relation particulièrement intense - nous étions des gens intenses, nous avions cette énergie que les autres ne pouvaient tout simplement pas comprendre, nous étions explosifs et dynamiques, et aucun mot ne pouvait décrire un tel amour, les amis.
Je connaissais mes défauts, mais l'incapacité à gérer n'était pas l'un d'eux. J'avais voyagé seule, j'avais déménagé seule à New York sans y connaître qui que ce soit, et je gagnais ma vie dans un milieu compétitif. Quand j'avais un problème, je le résolvais. J'étais capable de gérer n'importe quoi ; je n'avais pas besoin d'un chevalier en armure ni de mes parents, ni même de mes amis. Je pouvais prendre soin de moi toute seule.
« Je gère », répondis-je un jour à ma supérieure hiérarchique lorsqu'elle me demanda de but en blanc si mon petit ami me battait. « Je gère », répondis-je au barman qui me demanda doucement si j'allais bien, après avoir demandé à mon petit ami de partir parce qu'il avait provoqué une bagarre. « Je gère », répondis-je à l'ami chez qui j'avais trouvé refuge lorsque mon petit ami m'avait appelée à minuit pour me dire qu'il arrivait chez moi avec une batte de baseball.
Et le fait est que je gérais.
III.
Lorsque nous imaginons la maltraitance, nous voyons l'acte en lui-même : la femme recroquevillée sur le sol, un coup de poing, un coup de pied. Peut-être que mes souvenirs de cette époque seraient différents si la maltraitance que j'ai connue avait été plus prolongée ou plus grave. Mais ce dont je me souviens, concernant cette époque de ma vie, ce ne sont pas les moments de violence, mais plutôt le sentiment d'être séparée du monde, comme entourée d'une épaisse couche invisible dont je ne pouvais pas me débarrasser. J'étais dans le brouillard.
Je m'absentais souvent pour maladie, ou je me traînais au boulot après des nuits sans sommeil enfiévrées dont, heureusement, je ne me rappelle plus aujourd'hui. J'oubliais les choses les plus basiques : la raison de ma visite au supermarché, le montant de mon loyer, mon numéro de téléphone. C'était une dépression, bien sûr, mais j'avais déjà connu des dépressions auparavant et cette fois, c'était différent. J'étais dans un brouillard, car je n'avais aucune idée de qui j'étais, où j'étais partie ni si j'allais revenir. Un brouillard qui venait du fait que toute ma vie avait été recentrée sur l'œil du cyclone - un œil qui semblait être la seule chose claire, même s'il elle était complètement déformée. En fait, tout ça pouvait bien être biologique : la maltraitance, même lorsqu'elle n'est pas suivie d'un choc post-traumatique (chose dont je ne souffrais pas), peut altérer les structures cérébrales ; ajoutez le choc post-traumatique à la maltraitance, et vous obtenez des niveaux élevés de cortisol et autres fluctuations hormonales.
Tout ça pour dire : j'était incapable de m'en sortir - et, même des années plus tard, j'ai du mal à l'avouer. Mais c'est ainsi : le brouillard de la maltraitance faisait en sorte que mes émotions, instincts et principes était mis en sourdine ; chaque once d'énergie que j'avais allait dans ma relation et dans le maintien d'une apparence de normalité. Si vous aviez pu, d'une manière ou d'une autre, transférer mon moi sain et normal en plein cœur des pires moments de ma relation, j'aurais immédiatement fui. Mais ce n'est pas ainsi que fonctionne la maltraitance, bien sûr. La maltraitance est graduelle ; la maltraitance est systémique. Elle vous change ; elle vous réduit. La maltraitance m'avait volée à moi-même.
J'avais besoin de gens autour de moi qui étaient plus alertes que je n'étais capable de l'être. J'avais besoin qu'ils ne se fient pas aux signaux que je leur donnais ; j'avais besoin qu'ils ne me croient pas ; j'avais besoin qu'ils ne me traitent pas comme si je fonctionnais au mieux, comme si j'étais autonome. Dans la communauté de la prévention de la maltraitance - et dans la communauté féministe - il est souvent dit qu'il faut respecter l'autonomie de la victime, et c'est un point nécessaire lorsqu'il est doublé d'une compréhension solide de la maltraitance. Mais sans cette compréhension plus complète, respecter l'autonomie peut trop facilement devenir une politique de non-intervention. Ce qui, lorsque la personne est dans le brouillard de la maltraitance, peut devenir dangereux.
IV.
Je vais être claire : le féminisme n'est pas le problème. Grâce au féminisme, nous avons non seulement un nom pour la violence perpétrée derrière les portes closes, mais également des lois - et nombre d'entre elles sont bonnes - pour nous assurer que les gens qui maltraitent soient traités comme des criminels, et non pas simplement comme des « mauvais garçons ». Nous avons des programmes d'intervention contre la maltraitance pour aider les agresseurs à arrêter ; nous avons des programmes pour aider les victimes, notamment le soutien, l'éducation et le soutien financier pour aider les femmes qui quittent leur agresseur.
Le féminisme a également fait un autre cadeau au monde : l'idée que les femmes sont capables de prendre soin d'elles-mêmes. Si l'institution du féminisme a souligné l'importance de la communauté, son message double sur la souveraineté personnelle peut facilement être déformé : vous devez prendre soin de vous-mêmes - et si vous n'y parvenez pas, peut-être n'êtes-vous pas aussi indépendante que vous le pensez, ma petite demoiselle. Et bien qu'accepter notre responsabilité concernant nos problèmes soit en général une bonne vieille vertu américaine, lorsqu'on parle de maltraitance, cette « acceptation » peut signifier perpétuation du cycle.
En effet, l'accent mis sur la « femme indépendante » est l'un des masques que la maltraitance peut porter, maintenant que nous avons établi que les femmes sont des créatures capables et autonomes. Il y a deux générations de cela, les victimes avaient sans doute des difficultés à identifier la maltraitance relationnelle, car les mots n'existaient pas et il s'agissait d'un problème d'ordre privé : c'est ça le mariage, chérie, tu t'y fais. Aujourd'hui, nous connaissons les mots, nous pouvons même apprendre dès l'école le cycle de la violence - nous pensons juste que tout cela ne nous concerne pas personnellement.
« Certains chercheurs pensent que parce que les jeunes femmes d'aujourd'hui se sentent invulnérables dans leur relation, elles peuvent essayer d'encaisser plutôt que de demander de l'aide lorsque les choses prennent un mauvais tour », écrit Liz Brody dans un article publié dans le magazine Glamour du mois de juin 2011 sur la violence relationnelle (Note : j'ai travaillé en free-lance pour Glamour et ai en fait révisé cet article, qui est excellent, et que je n'aurais pas mentionné si je ne pouvais pas en soutenir chaque mot.) « Elles ne peuvent croire qu'une histoire à la Ike et Tina Tuner pourra jamais leur arriver » déclare Kenya Fairley, chef de projet pour le National Resource Center on Domestic Violence (Centre de ressource national sur la violence domestique), « parce qu'elles voient les incidents de maltraitance comme elles voient les obstacles qui surviennent au travail. Donc, si un petit ami les critique, elles pensent qu'elles pourront gérer ça, tout comme elles parviennent à gérer leur supérieur hiérarchique. De nos jours, les femmes gèrent la violence jusqu'à ce qu'elles soient tellement empêtrées dedans qu'elles ne peuvent s'en sortir seules. »Le refrain sur la responsabilité individuelle qui sous-tend cette croyance est depuis longtemps l'un de ces arguments anti-féministes qui se font parfois passer pour du féminisme : voir également l'Independent Women's Forum, Katie Roiphe, voire même peut-être Naomi Wolf, qui déclare que « la base du féminisme est le choix et la liberté individuels ». L'idée selon laquelle le féminisme est l'équivalent de la souveraineté personnelle est également pratique lorsqu'une féministe - moi, pour être exacte - se retrouve au centre d'un ouragan, incapable de voir quoi que ce soit d'autre que les gouttes individuelles qui composent l'orage.
On comprend pourquoi j'étais incapable de voir que ce que je croyais être « moi en train de gérer » la situation était, en fait, la version « femme libérée » 2001 du « il me bat parce qu'il m'aime ». La maltraitance « fonctionne » parce que la victime l'intériorise. Pas question d'intérioriser l'idée qu'il me faisait du mal parce qu'il m'aimait ; par contre, je pouvais croire que, du fait que la maltraitance concernait les femmes faibles et que je n'étais pas faible, ma situation n'était rien d'autre que cela : une « situation », pas de la maltraitance.
V.
« Tu es une femme forte. » « Eh bien, Autumn, apparemment, tu as vraiment réfléchi sur le sujet. » « Tu sais comment tu fonctionnes. »
C'est ce que j'entends dire autour de moi. Certains sont féministes, d'autres pas. C'est ce que je pense avoir envie d'entendre : je suis forte, je suis invincible. Je peux gérer. Leur confiance en mon jugement reflète leurs efforts pour respecter mon autonomie, pour ne pas agir comme s'ils savaient mieux que moi ce que je dois faire de ma propre vie. Ils ne lui font pas confiance à lui - et ils sont clairs là-dessus - mais ils me font confiance à moi.
Ce qu'ils ne savaient pas (ce qu'ils n'auraient pas pu savoir, et ce que moi-même je ne savais pas), c'est à quel point j'étais incapable, à cette époque. Je ne leur en veux pas de ne pas avoir pris position de façon plus ferme. Après tout, ils essayaient simplement de suivre les signaux que je leur donnais, qui étaient au mieux confus, au pire hostiles. J'ai repoussé beaucoup de gens durant cette période ; j'étais obstinée, sur la défensive, hyperprotectrice envers mon petit ami. Et la maltraitance n'est pas un sujet facile, notamment à cause des idées fausses qui l'entourent, mais aussi parce que même si nous savons bien que c'est un problème d'ordre public, en discuter devient un sujet d'ordre absolument privé. Il est facile de discuter de la nécessité pour la communauté féministe d'agir de concert et de déconstruire les façons dont nous, en tant que culture, renforçons les attitudes violentes envers les femmes. Mais c'est une autre paire de manches de regarder votre amie - qui insiste auprès de qui veut l'entendre qu'elle peut se prendre en charge - et de lui dire : « en fait, non, tu en es incapable. »
La seule fois où quelqu'un m'a dit quelque chose qui ressemblait vaguement à ça, autour de cette table de cuisine, ça a marché - mais pas pour longtemps. Je suis rentrée chez moi, j'ai appelé mon petit ami, je lui ai dit que c'était fini. Il est arrivé chez moi en pleurant, me disant qu'il avait besoin de moi. Ces amis « lui en voulaient », disait-il ; ils l'avaient toujours détesté ; ils ne voulaient pas que nous soyons heureux. Ils ne voyaient pas à quel point nous formions un couple spécial.
Je passai autre coup de fil le lendemain : je reste avec lui, merci de t'inquiéter, je gère. C'était rapide, concis, droit au but - tout comme chaque sortie avec ces amis inquiets les mois qui suivirent, jusqu'à ce que je finisse par réaliser que ce n'était pas lui qui n'était pas bien pour moi : c'était eux, ils ne me connaissaient pas vraiment, ils ne me comprenaient pas. Ils m'en voulaient.
Alors, exaspérés - ou peut-être tristes, blessés, en colère, frustrés, je ne sais pas - ils n'ont plus essayé d'avoir cette conversation avec moi. Au lieu de cela, nous avons tous laissé un petit mur en béton se construire entre nous. Ce petit mur s'élevait à chaque fois qu'ils me demandaient avec un sourire forcé : « Alors, comment ça va avec lui ? » et je répondais : « Bien » avec un sourire forcé, et parfois nous nous empressions de parler d'autre chose, et parfois je comprenais qu'il était temps pour moi de partir. Parfois, un silence inconfortable s'installait durant lequel ils disaient, par exemple : « Eh bien, Autumn, tu sais comment tu fonctionnes », et mon sourire, tandis que j'acceptais le compliment, faisait alors taire la fille à l'intérieur de moi qui criait, hurlait et se tordait.
Le muret a continué de grandir et de grandir jusqu'à ce que je ne puisse plus voir mes amis.
VI.
Le système ne me laissa pas tomber. En fait, le système n'obtiendra que des louanges de ma part : quelques minutes après mon entrée dans cette salle des urgences, mon agresseur était arrêté. On me proposa à plusieurs reprises des services de soutien (que je refusais, bien sûr) ; en fait, l'État ordonna une protection contre lui car il savait que je ne le ferais pas de moi-même. Il dut participer à un programme d'intervention pour agresseurs mandaté par la Cour, qui fut utile : même si j'ai mis des années à le quitter pour de bon, mais plus jamais il ne m'a battue ni menacée. (Suite à une décision de justice, il dut également suivre une thérapie pour son problème d'alcoolisme, qui elle, fut moins probante, mais elle le fut suffisamment pour qu'il reste sobre durant tout son programme d'intervention pour agresseurs). Mon cas est l'exemple parfait de la manière dont le système peut et devrait fonctionner.
Sans le féminisme, le système en serait encore là où il était il y a des décennies : par exemple, à New York, l'État même qui prit des mesures rapides pour me protéger de mon agresseur, la violence était une raison acceptable de divorce uniquement si la victime pouvait prouver qu'un nombre « suffisant » de coups avait été donné. C'est la raison pour laquelle, entre autres raisons - notamment l'accent que mettent les féministes de longue date sur la communauté et la solidarité féminine plutôt que sur le féminisme individualiste qui peut si facilement être transformé en « chaque fille pour elle-même » - qu'il est clair que le féminisme n'était pas le problème ici. La maltraitance était le problème. Il était le problème. Mon agresseur était le problème.
Mais parfois, je ne peux pas m'empêcher de me demander : que ce serait-il passé si mon indépendance, mes compétences, mon autonomie et, oui, mon féminisme, n'avaient pas été pris comme un fait établi ? Que ce serait-il passé si on ne m'avait pas connue comme la femme qui avait aidé à organiser la marche Take Back the Night sur mon campus et qui ne pouvait donc pas être victime de maltraitance relationnelle, parce que n'est-elle pas censée reconnaître ce genre de choses ? Que ce serait-il passé si je n'avais pas intériorisé le besoin d'être indépendante alors qu'en fait, j'en étais incapable ; que ce serait-il passé si mes amis m'avaient vu comme étant un peu moins forte, un peu moins capable à chaque instant, un peu moins autonome ? Que ce serait-il passé si nous avions tous un modèle plus large qui nous montrait que la vulnérabilité était un état tout aussi valable pour une féministe que la force ou l'invincibilité?
Que ce serait-il passé si chacun d'entre nous avait pu reconnaître que je ne pouvais pas « gérer » ? Que ce serait-il passé si les gens dans ma vie avaient compris que le féminisme, l'indépendance et l'autonomie ne me protégeaient pas et s'ils avaient été prêts à me regarder droit dans les yeux et de rétorquer à mon « je gère » : « Non, Autumn, tu ne gères pas. Mais ensemble, on va y arriver. »



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