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© René Breny - Le Soir
Vingt contrôleurs ont scanné Bruxelles dans la nuit, jeudi dernier. Objectif : faire respecter l'interdiction de fumer. 107 cafés et 3 discothèques contrôlés. Une bagarre générale et un pavé.

Dans la nuit de jeudi, cinq équipes de quatre contrôleurs du service de contrôle tabac-alcool du SPF Santé publique, accompagnés de forces de police locales pour assurer leur sécurité, ont contrôlé une série d'établissements pour vérifier si ceux-ci respectaient correctement la loi en vigueur sur l'interdiction de fumer. De précédents contrôles avaient mis en évidence qu'un établissement sur trois était en infraction. Mais des témoignages indiquaient aussi qu'à mesure que la nuit avance, le sentiment d'impunité aidant, ce taux grimpait en flèche.

22 h, devant la gare de Schaerbeek. Les quatre contrôleurs font la jonction avec les deux policiers venus en renfort. Marco, un des contrôleurs, tique : « Vous avez mis les gilets (pare-balles) ? C'est nécessaire ? » Manifestement, les deux flics ne trouvent pas cela inutile. Ils connaissent bien les lieux qui seront visités. Parce qu'ils doivent intervenir parfois pour des rixes, de la prostitution, des trafics en tout genre. « Aujourd'hui, on ne cible pas les autres infractions. Mais on regarde et on enregistre. »

Autour de la place, une dizaine d'établissements. Goliath, le contrôleur qui, d'ordinaire, inspecte cette zone, a dressé son plan de bataille, sélectionné les établissements à problèmes où il est déjà passé plusieurs fois, en donnant des avertissements. « Il est inutile de perdre notre temps en contrôlant des établissements qui sont en ordre. Nous ciblons ceux qui sont connus pour ne s'être pas mis en conformité ou à propos desquels nous recevons des plaintes de consommateurs incommodés par la fumée », justifie Mehdi Ayout, qui coordonne le service d'inspection Tabac et alcool et qui a mis l'opération de cette nuit sur pied.

Dès le passage de la porte, l'odeur de tabac prend à la gorge. Deux consommateurs ont mis quatre mégots dans un cendrier improvisé. C'est l'amende, 160 euros au minimum. Un montant qui peut être multiplié par le nombre d'infractions. Par exemple, les jetons qui devraient empêcher aux machines automatiques de vendre du tabac aux mineurs traînent en évidence au-dessus de la machine. Nouvelle infraction. Elle sera fréquente toute la soirée. « Quel est le nom du gérant ? Où est votre numéro de TVA ? ». Asham, la serveuse, est comme hébétée. « Je ne peux quand même pas me battre avec le client s'il refuse de sortir fumer. Je risque une claque. Je le dis, que c'est interdit, mais ils n'écoutent pas. » Dans le café d'à côté, pas d'odeur, pas d'infraction. Un seul client, avec un paquet sur la table. Fermé.

« Le client fuit »

« Quand nous sentons l'odeur de fumée, nous le notons sur le rapport, mais on ne peut établir de PV sur cette base. Par contre, un tas de mégots au pied d'un bingo ou des cendriers remplis et c'est le PV et l'amende, explique Goliath. Les gérants sont convoqués au bureau, ils peuvent présenter des preuves, comme les plans de leur établissement pour prouver que le fumoir est conforme. Mais nos constats font foi sauf preuve du contraire et c'est à eux de prouver que nous nous sommes trompés. »

Surprise : si le gérant du troisième café visité est si irrité, c'est qu'il en possède quatre, quasi côte à côte. Son addition d'infractions grimpe. « Pas de photos ! On paye tout le temps, on est contrôlé pour l'hygiène par l'Afsca, maintenant pour le tabac. On paye et les clients fuient. Ils sortent acheter de l'alcool et du tabac au night-shop et rentrent chez eux. On nous refuse les terrasses. Y en a marre. » Chez la plupart des contrôlés en infraction, la litanie sur la fuite des clients sera entendue. Jean, contrôleur, souligne qu'imposer la règle à tous est une question d'équité : « Regardez cet établissement juste voisin de ceux en infraction. Le proprio a installé un fumoir, des systèmes d'extraction et un cendrier à l'extérieur. Il est en règle et cela lui a coûté des milliers d'euros. Si ses concurrents peuvent permettre de fumer impunément, c'est lui qui est dupe. »

« La même loi pour tous »

23 heures. Sur les 7 premiers cafés, 5 sont en infraction. « C'est davantage qu'en Flandre. Là, ils sont minoritaires, mais très durs. Ils ne négocient pas, reconnaissent qu'ils enfreignent volontairement la loi et disent d'envoyer l'amende. » Direction un petit bar à chicha. « J'ai commandé les travaux pour le fumoir, argumente Soual. Cela va me coûter 5.000 euros, je peux pas avoir un délai ? » « Si vous nous montrez le bon de commande et les plans, on peut discuter. Mais la loi a changé depuis des mois », rétorque Marco. Mais ce fumoir fera maximum 25 % de la surface de l'ancien café. « Je vends la chicha 8 euros avec la boisson. Les gens viennent pour la chicha, personne ne vient pour seulement boire, grimace Soual. Vous allez aussi chez les autres chichas ? On est cent à Bruxelles. » L'équipe rajoute deux étapes sur sa liste : « C'est légitime. Il va se prendre une prune, c'est normal qu'il ne soit pas le seul. Sinon cela va vite se savoir. Il faut travailler de manière équitable », tranche Marco.

Minuit. Le bar à chicha suivant est, lui, bien plus grand. Mais si on n'en voit pas la fin, c'est tellement est dense la fumée des quinze chichas allumées dans le « fumoir ». Le gérant admet avoir admis des clients hors du fumoir. « Mais qu'est-ce que je peux faire d'autre quand des clients arrivent ? » S'il respecte la loi, les trois quarts de son établissement seront vides. Il a ouvert trois mois seulement avant la fin de l'exception accordée aux cafés où l'on ne mangeait pas. Il s'estime pris à la gorge. « Mais est-ce que je peux servir à manger là où les clients ne fument pas ? » « Mais oui, si cela reste bien séparé, répond Marco. On doit souvent tout réexpliquer, malgré les dépliants et les lettres. C'est aussi notre boulot. »

On ne fume plus « en vitrine »...

Deux ou trois fois, malgré l'importance numérique du team, les choses se crispent. Les clients se rapprochent, font bloc. Dans un café particulièrement glauque, un client veut « s'arranger » avec le contrôleur. Parfois, des consommateurs les prennent à partie. « Nous sommes formés pour éviter la confrontation. Mais aussi à l'autodéfense. » Les nouvelles des autres équipes sont moins bonnes : à Anderlecht, un contrôle a fini en bagarre générale et en arrestations multiples. A Laeken, des contrôlés ont sans doute suivi l'équipe à la trace et ont lancé un pavé sur une des voitures de policiers. « On n'imagine pas faire ces contrôles sans l'aide de la police. On est particulièrement bien aidés à Bruxelles. »

Une heure du mat. Dans la rue d'Aerschot, principale rue des filles en vitrine à Bruxelles, la brigade antitabac poursuit sa quête d'infractions. « Les filles, elles, ont arrêté de fumer derrière leur vitre. Elles respectent bien la loi », rigole Marco.

Deux heures et demie. L'équipe s'est déplacée vers le bois de la Cambre. Objectif, les discothèques, qui continuent à faire le plein malgré l'heure tardive et le froid qui pique. Première cible : les Jeux d'hiver. La boîte est chicos. Les pistes de danse sont envahies. Dehors, ça fume à mort, en chemise Boss et jupe de cuir. Mais quand on y entre, cela sent... le propre. Les fumeurs se regroupent à l'extérieur, dans un espace réservé mais à l'air libre, auquel on accède par un tambour à trois battants ultra-hermétique. « Ce soir, ça va, mais quand il va neiger, ce sera moins cool », sourit Pascal, qui drague sa voisine à mort. « C'est le premier hiver avec ce système. J'ai essayé de fumer une clope, une fois, à l'intérieur, j'ai eu un videur sur le dos dans les 5 secondes. Il m'a dit que si je recommençais, ce serait un an d'interdiction d'accès. » Mais Pascal cite aussi une longue liste de discothèques où l'on peut toujours fumer sans être ennuyé : « Surtout si tu commandes des boissons chères. Ils incluent l'amende dans ta note... » Les Jeux récoltent les félicitations du jury. « Ce n'est pas notre première visite », tempère Laurence, l'inspectrice.

On clope en salle

Trois heures et demie. A 500 mètres de là, au Wood, l'ambiance est plus trendy. Et là, il y a des fumeurs en salle. L'exploitant se prend une amende. Malgré sa tente largement accessible et ouverte sur l'extérieur. « Mais on ne va pas donner d'amendes pour les fumeurs, il y en a trop. En choisir un ou deux, c'est inéquitable », explique Marco. Qui prend langue avec les policiers qui interviennent d'ordinaire dans la boîte. Ils surveilleront « aussi » le tabac. « Comment voulez-vous que je leur interdise le tabac quand j'essaie surtout qu'ils ne consomment pas d'autre chose ? », proteste le gérant. « Les deux sont interdits, Monsieur », rétorque Marco. Fin de l'opération. 107 cafés et 3 discothèques ont été contrôlés. 28 établissements (dont 2 discothèques sur 3) ont été verbalisés, ainsi que 24 fumeurs. Le « no smoking » est loin d'être devenu la norme du monde de la nuit.