Entretien avec Vladimir Stoy réalisé le 04 Janvier 2014, et traduit par Alimuddin Usmani.

Vladimir STOY
© InconnuVladimir Stoy
Vladimir Stoy est un scientifique tchéco-américain vivant à Prague. Il est Docteur en chimie macromoléculaire, il a déposé de nombreuses patentes à son nom dans le domaine biomédical. Il s'est illustré par son opposition au projet de radar américain en République tchèque avec quelques autres personnalités. Il a été un critique virulent de l'administration Bush et critique la politique étrangère des États-Unis.

Vladimir Stoy est un entrepreneur et un scientifique tchéco-américain. Il fait partie des quelques personnalités critiques à l'égard de la politique étrangère des Etats-Unis alors qu'en République tchèque celles-ci sont le plus souvent adressées à la Russie. Vladimir Stoy a souhaité s'exprimer pour apporter son éclairage sur la géopolitique américaine et sur la société tchèque.

Alimuddin Usmani : Vladimir Stoy, en 2006 vous avez soutenu une initiative appelée « Non aux bases » qui était une réponse directe aux négociations américano-tchèques qui se sont tenues en secret dans le but d'installer un radar antimissile sur le territoire tchèque. Finalement l'administration américaine a renoncé à mener son projet à bien dans ce pays. Quel était l'objectif réel de l'installation de ce radar en République tchèque ?

Vladimir Stoy : L'objectif officiel avancé par le gouvernement américain n'était certainement pas crédible. Celui-ci prétendait que la base servirait à intercepter les missiles intercontinentaux iraniens (ceux-ci n'existent pas encore). Le gouvernement américain et les supporters tchèques de ce radar avançaient qu'il servirait à protéger le territoire tchèque face aux missiles. C'est un mensonge flagrant et une absurdité. Nous pouvons en déduire que si cette base antimissile n'était pas destinée à parer une menace iranienne, l'administration Bush visait en réalité d'autres concurrents ou adversaires :

L'Union européenne : Il s'agissait de semer la division au sein des pays de l'UE. Un arrangement séparé entre la République tchèque et les Etats-Unis aurait signifié une élaboration en dehors des structures de l'OTAN et de l'UE.
US Missile-Defense System Plans
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En cas de guerre cela aurait mis en danger non-seulement les Tchèques mais aussi leurs voisins européens. L'afflux d'argent pour ce projet aurait servi à corrompre les politiciens tchèques, à mettre en avant et protéger les intérêts américains au cœur même des pays européens.

La Russie : la base aurait pu altérer la capacité de dissuasion de la Russie et aurait pu permettre aux USA de frapper les premiers de deux manières différentes : Elle aurait permis d'intercepter les missiles russes de riposte et également de placer des missiles offensifs tout près de la défense et des centres de commandements russes. Ceci ne faisait certainement pas partie des plans officiels mais les américains auraient possédé de toute façon le contrôle total de ces bases antimissile. Les Russes en seraient évidemment conscients et auraient été obligés de menacer les pays européens qui abriteraient ces bases avec leurs propres moyens offensifs. Cela aurait eu pour conséquence de générer un manque de confiance et même une hostilité à l'égard de la Russie et de rapprocher les pays européens des Etats-Unis. C'est un jeu malin mais très dangereux et qui n'aurait pas été dans l'intérêt national des Etats-Unis ou de la République tchèque. Cela se serait fait au détriment des citoyens américains et au profit des néoconservateurs et des gens qui travaillent pour le lobby militaro-industriel.

L'US Navy : Le système de combat Aegis, système de défense antimissile développé pour les navires de guerre par l'armée américaine aurait pu être amélioré et remplir la même tâche que cette base antimissile à un coût moindre. Néanmoins le budget aurait ainsi échappé au STRATCOM et à d'autres branches de l'armée. En outre le système Aegis aurait été opérationnel en haute mer et n'aurait pas rempli le but que s'était fixé l'administration Bush, à savoir de semer le désordre au sein des pays européens, corrompre les politiciens tchèques et polonais et inciter les Russes à prendre des décisions politiques qui leur seraient nuisibles.

Le contribuable américain : Il s'agissait de justifier des dépenses militaires supplémentaires à l'aide de motifs factices de mise en danger de la sécurité nationale. Comme toujours cet argent du contribuable permet de remplir les poches de certains, de créer de nouveaux emplois et de promouvoir de nombreuses carrières.

La construction de cette base aurait enfin signifié une nouvelle soumission à la toute puissance américaine, un territoire de plus accaparé et la construction d'une énième base US dans le monde...

Alimuddin Usmani : Tout récemment à Prague, l'ambassadeur palestinien en République tchèque a été tué dans une explosion à l'intérieur de sa résidence. La police a très vite conclu qu'il s'agissait d'un accident. Comment se fait-il que le lobby israélien ait une influence aussi grande dans les médias et la politique tchèque ?

Vladimir Stoy : Je ne suis pas sûr que le lobby israélien soit particulièrement actif et influent dans les médias de ce pays. Il n'en a pas réellement besoin car la population ressent traditionnellement plus de sympathie pour Israël que pour les pays arabo-musulmans. Les raisons sont complexes et pas nécessairement très rationnelles. Dans le cas particulier de la mort de l'ambassadeur je mettrais plutôt en cause la police qui a déclaré de façon trop hâtive qu'il s'agissait d'un accident. Les médias ont certes relayé la version de la police mais également les versions alternatives comme celle de l'assassinat mis en avant par la fille de l'ambassadeur. Bien entendu la première explication qui m'est venue à l'esprit était « Le Mossad » et en second lieu un conflit interne aux Palestiniens. La thèse de l'accident m'est apparue et continue à paraître improbable compte tenu des acteurs. Tout a l'air enchevêtré. La coopération des officiels palestiniens et la cache d'arme trouvée à l'intérieur de l'ambassade donne tout de suite une saveur différente à l'ensemble du cas. Les lobbys pro-israéliens vont devoir travailler très durement là-dessus.

Alimuddin Usmani : En septembre 2013 des centaines d'activistes de l'AIPAC (Lobby américano-israélien) ont investi le Congrès Américain dans le but de pousser les députés à voter en faveur d'une guerre contre la Syrie. Comment expliquez-vous qu'ils n'aient pas réussi cette fois-ci ?

Vladimir Stoy : Il s'agit peut-être d'une leçon tirée de l'Afghanistan. Les Etats-Unis ont crée de toute pièce le terrorisme islamique (dans le but de nuire directement à l'ancienne Union Soviétique et indirectement aux pays musulmans par leur présence et leur comportement). Certains ont peut-être réalisé que des groupes d'islamistes radicaux vont émerger avec de l'équipement militaire occidental de pointe. L'AIPAC et Israël aimeraient sûrement renverser Bachar el-Assad, ainsi que l'Iran ou toute autre puissance potentielle au Moyen-Orient susceptible de concurrencer Israël. Les lobbys s'étaient déjà servis de l'armée américaine pour renverser Saddam Hussein mais celle-ci est affaiblie et les députés ont probablement senti qu'il serait trop coûteux de jouer constamment au Golem israélien.

Alimuddin Usmani : Les médias institutionnels tchèques présentent souvent l'Islam comme une religion dangereuse et systématiquement associée au terrorisme. De nombreux autres pays occidentaux font de même. Comment analysez-vous ce phénomène ?

Vladimir Stoy : Je pense que cela s'explique en partie par le racisme et en partie par l'histoire ancienne. Ce n'est pas forcément relié au terrorisme car l'IRA ou les Tigres Tamouls n'étaient pas perçus de manière si négative à cause du terrorisme. J'entends souvent l'argument du siège de Vienne par les Ottomans pour justifier une méfiance à l'égard des musulmans alors que cet événement s'est déroulé en 1529 ! Les Tchèques n'étaient pas tellement directement impliqués dans ces événements et n'avaient pas de raison de préférer les catholiques aux musulmans. Pour rappels les Tchèques étaient à l'époque de confession protestante et ont été conquis par la dynastie catholique des Habsbourg 90 ans plus tard. Les Tchèques ont combattu les catholiques après l'exécution de Jan Hus et ont subi au moins dix croisades catholiques au 15ème siècle. Les Tchèques ont certainement plus subi les luttes fratricides entre chrétiens que la violence des musulmans. Cependant, le 19ème siècle a connu l'émergence du panslavisme qui a mis en exergue la souffrance des « frères slaves » infligée par les Turcs (surtout dans les Balkans et dans la Guerre de Crimée). Tout cela a crée l'émergence d'un « sentiment tribal » à l'égard des musulmans perçus comme puissants, cruels et dangereux. Certains Tchèques qui ont ce sentiment ne connaissent pourtant, parfois, pas un seul musulman.

L'autre circonstance, qui explique ce sentiment anti-Palestinien ou anti-musulman, est le soutien, la protection et l'assistance fournis par le gouvernement durant la période communiste (1948-1989) aux pays arabes. Les Tchèques prennent le plus souvent parti pour Israël. Ils perçoivent les Palestiniens, les arabes, les musulmans comme plus étrangers que les israéliens (qui sont en partie originaires d'Europe centrale). Contrairement à ce qui s'est passé en Pologne ou en Slovaquie, les juifs ont eu peu de conflits à travers les siècles avec la population majoritaire.