
Comme si le pays n'avait pas assez souffert, une pénurie organisée par l'Inde prive la population d'essence et de gaz
Le temps avance, pas la reconstruction. Rabindra et Bina Silwal nous montrent leur nouveau logis, fait de tôle ondulée, où ils bénéficient d'un semblant de confort. Une cuisine d'un côté, une chambre de l'autre. Ce n'est pas sa maison d'avant que le couple pleure, mais ses deux enfants, morts sous les gravats en ce jour maudit. Ils avaient 6 et 11 ans, le toit effondré restera à jamais leur linceul. Des tomates ont été plantées juste à côté de ces ruines, comme s'il fallait que la vie reprenne à tout prix. Rabindra, le père, n'était pas présent au moment du drame. Comme beaucoup de Népalais, il travaillait en Malaisie pour un maigre salaire, qui servait à faire subsister la moitié du village. Il lui a fallu quatre jours pour rentrer. Depuis, il n'est pas reparti : « Je n'ai pas eu le cœur à laisser ma femme. » Bina fait entrevoir ses sentiments à travers son regard voilé, empreint d'une tristesse infinie malgré l'enfant qu'elle porte. La vie continue mais les deux neveux du couple n'ont plus de compagnons de jeux. Ni d'école...
Plus loin, en allant vers le nord, non loin de la frontière chinoise, sur le lieu du deuxième épicentre, à Dolakha, c'est la même désolation. Après cinq heures de routes cahoteuses, nous atteignons quasiment les 3 000 mètres d'altitude. Il y a là une petite ville où les violentes secousses ont touché les plus démunis. Cette fois, il ne faut pas grimper mais descendre : quarante-cinq minutes de marche à travers une forêt qui ne laisse rien apercevoir en contrebas. Des dizaines d'enfants en survêtement bleu marine et rouge y sont rassemblés, devant un ersatz d'école. Cinq abris, en tôle ondulée toujours, font office de classes. Il fallait parer au plus urgent après la destruction totale de l'établissement scolaire. Aucun des 150 enfants n'a péri. Le séisme a heureusement eu lieu un samedi, jour de repos. Les petits élèves appartiennent à l'ethnie des Thami, l'une des plus pauvres du pays. L'ancienne école gît quelques mètres plus loin, dans un amas de pierres. Comme les maisons de ces familles qui ont tout perdu. Elles ont reçu du gouvernement 15 000 roupies (environ 130 euros) en dédommagement. Pas de quoi se reloger avec ça, ni envisager l'avenir. Pour aider à la reconstruction, quelques parents ont, malgré leur dénuement, donné quelques roupies au directeur de l'école. Ce dernier, Tripuya Sundar, tient scrupuleusement sur un grand cahier les comptes des donations. Il espère réunir les 100 000 euros nécessaires, mais il sait que ce sera aussi difficile à atteindre que le sommet de l'Everest. Alors il demande de l'aide. Le gouvernement n'a encore rien prévu.
Heureusement le séisme a eu lieu un samedi, jour de fermeture des écoles
Les ONG internationales ont contribué à installer des habitations provisoires à travers tout le pays. Après les tentes des premiers secours, ces logements, faits de contreplaqué et de métal, se sont mis à pousser partout, en montagne comme dans les plaines. Le gouvernement estime à 900 000 le nombre de maisons détruites. C'est un travail titanesque, que ce pays, parmi les plus démunis de la planète, ne pourra effectuer seul. Aman Shrestha, qui, lui, s'est extrait de son village et de sa condition sociale, nous montre le lieu de son enfance. Un champ de ruines, comme si des bombes avaient été lâchées par dizaines sur Dolakha. Il ne reste quasiment aucune demeure en bon état. Lorsqu'elles ne sont pas à terre, elles sont fissurées, inhabitables. Certaines familles refusent de quitter leur chez-soi et se sont installées au rez-de-chaussée, avec trois étages de danger au-dessus de leur tête. Malgré la dévastation du village, seulement trois personnes ont trouvé la mort, un miracle. Toute la population avait pu se réfugier à temps dans la forêt. Les quatre temples bouddhiques, dont un datant du XIIe siècle, ont résisté. Mais les touristes, népalais pour la plupart, ont déserté à leur tour. Aujourd'hui, chacun s'inquiète de l'arrivée de l'hiver. Entassés dans les quelques mètres qu'offrent ces « tempory habitations », hommes, femmes et enfants se lavent, mangent et vivent à l'extérieur. Ce n'est qu'à la tombée du jour qu'ils s'enferment dans ces abris de fortune, souvent éclairés à la bougie. Il leur faut sortir les matelas, amonceler les couvertures et attendre que la nuit passe.

« Quarante milliards ont été promis mais rien n'arrive », constate un guide népalais
Plus on se rapproche de la capitale et plus le déblaiement a été efficace. C'est le cas à Bhaktapur, une des plus grandes cités touristiques, riche de temples ancestraux. Parmi les plus dévastées, aussi. « C'est autant de travail pour dégager les débris que pour reconstruire », nous explique Prem. Il faut récupérer chaque brique en bon état pour la recycler. Ici, 40 % de la ville a été détruite. Le temple Narayan a perdu son dôme devant une mairie ravagée. Comme si le pays n'avait pas suffisamment souffert, une pénurie organisée par l'Inde prive depuis plus d'un mois la population d'essence et de gaz. Les automobilistes patientent trois jours durant, sur des kilomètres de file d'attente, pour obtenir 10 litres d'essence. La colère, pour le moment sourde, pourrait exploser sous peu. Abhaya Subba Weise, énergique chanteuse populaire, a déjà organisé une marche et entraîné 3 000 personnes dans sa contestation. « Le pays est en crise. L'urgence ne consistait pas à faire une Constitution, mais à reconstruire. Nous allons avoir une crise humanitaire sans précédent. »
Huit jours après le séisme, un survivant de 101 ans retrouvé sous les décombres
La Constitution tout juste adoptée a déplu au voisin géant, l'Inde, d'où le blocus. La nouvelle présidente du Népal, qui nous reçoit dans son palais en partie détruit, minimise la gravité de la situation. Tout comme le ministre de l'Intérieur, Shakti Bahadur Basnet : « Le gouvernement a pris la reconstruction en main. L'embargo renforce le sentiment national des Népalais. » Bidhya Devi Bhandari se veut tout aussi positive : « Nous allons former l'autorité de reconstruction et, dans un mois, nous commencerons. Mes priorités visent d'abord les enfants, les orphelins, ceux qui ont perdu un membre de leur famille et les déplacés. » Certes, son rôle est surtout symbolique ; mais son image de féministe a donné de l'espoir aux femmes qui subissent de nombreuses injustices. « Notre société est déséquilibrée, nous allons nous battre. » Elle sait que le pays vit du tourisme et que la reconstruction est urgente : « Nous avons besoin de deux ans pour rebâtir notre pays. » Kai Weise, l'architecte coordinateur pour l'Unesco et le gouvernement, est plus réaliste : « Il faudra dix ans pour effacer les traces du séisme. Et encore ! Le pays garde toujours celles de 1934... »
Il suffit d'arpenter la place Durbar, à Katmandou, pour constater qu'aucun des travaux, hormis de déblaiement, n'a commencé. « Nous n'en sommes qu'au diagnostic, nous devons faire des expertises sérieuses sur les temples et monuments. Certaines fissures ne sont pas apparentes. Nous ne savons pas à quel point les structures sont atteintes. Il nous faudra encore des mois pour budgéter les sommes nécessaires et savoir quel matériau nous utiliserons. »





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