« Ce livre est l'histoire sous pression, telle que je l'ai vue. Il ne prétend être rien d'autre qu'un compte rendu détaillé de la révolution de Novembre (1), lorsque les bolcheviks, à la tête des ouvriers et des soldats, se sont emparés du pouvoir en Russie et l'ont placé entre les mains des soviets. » Ainsi commence Dix jours qui ébranlèrent le monde, paru en 1920, récit inégalé de la révolution d'Octobre. Les mots sont simples mais l'annonce que John Reed fait aux lecteurs est primordiale : ils ne liront pas un évangile rouge.
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À cent ans de la révolution d'Octobre 1917
Dix jours qui ébranlèrent le monde, c'est du journalisme engagé mais du journalisme d'abord. Rapporter « l'histoire sous pression » par « un compte rendu détaillé » mais sans tromper personne sur cette objectivité par définition inexistante : « Telle que je l'ai vue ». Les choses sont toujours telles qu'on les voit, avec sa sensibilité, sa grille d'analyse et, qualité première pour un journaliste, son honnêteté.

Personne ne peut vraiment 
déterminer, aujourd'hui encore, 
comment tout cela s'est constitué en John « Jack » Silas Reed, fils de bonne famille qui
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reçut une éducation soignée, jusqu'à intégrer l'université d'Harvard, machine à reproduire la crème de la crème patricienne de la côte Est. Le bel esprit de Portland, Oregon, y impose sa personnalité. « Grand, bien de sa personne, la voix sonore, le sourire contagieux, il était devenu parmi ses camarades ce qu'on appelle en américain "le plus populaire" des élèves, "le plus propre à réussir" », décrit l'écrivain Vladimir Pozner, dans sa préface à Dix jours... aux Éditions sociales. « Mais la poésie l'attirait, la politique, pas », note-t-il encore.

À la fin de ses études, en 1910, John Reed jette sa gourme en Europe et revient à New York « pour gagner un million de dollars et se marier ». C'est à « Manhattan la cruelle, la plus jeune des grandes villes du monde », comme il la décrira dans un poème, qu'il se « conscientise » un peu plus chaque jour au contact d'amis artistes, intellectuels, écrivains révolutionnaires et socialistes. Il commence à gratter quelques papiers pour le journal socialiste The Masses.

Son véritable baptême du feu intervient alors qu'il a vingt-six ans. Il part couvrir une grève à Paterson, dans le New Jersey. Pour avoir pris le parti des grévistes et des militants de l'Industrial Workers of the Work (IWW), il est arrêté, jugé en deux coups de cuillère à pot et jeté en prison pendant quatre jours. Si l'idée du pouvoir était de calmer les ardeurs du jeune homme, ce fut raté du tout au tout.
« C'est la guerre à Paterson, écrit-il aussitôt sorti de geôle. Mais c'est une guerre étrange. La violence est tout entière d'un seul côté, du côté des propriétaires d'usines. »
Quelques mois plus tard, sa bouille d'éternel bébé est devenue une figure familière des troupes de Pancho Villa. Le journaliste passe quatre mois avec l'armée de péons révoltés, sympathise avec leur chef au grand chapeau et assiste à leur victoire sur les troupes fédérales à Torreon.
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Ses reportages, rassemblés plus tard dans un livre, Le Mexique insurgé, lui assurent un début de réputation nationale.

À peine franchi le Rio Grande, il fonce vers le Colorado où il enquête sur le massacre de Ludlow, survenu le 20 avril 1914 en pleine grande grève du charbon, lorsque la garde nationale tire sur les manifestants : deux femmes, douze enfants, six mineurs et syndicalistes tombent. En juillet, il publie la Guerre du Colorado.

Mais, déjà, une autre guerre, sur une autre échelle, sur un autre continent, éclate. John Reed y voit une « guerre des marchands ». Sans plus tarder, il prend le bateau. On le retrouve en Belgique, en France, dans les Balkans (La Guerre dans les Balkans est publié en 1916), en Russie. Partout, il constate : « Cette guerre n'était pas une guerre des peuples. ».

À Moscou, cette guerre finit de fissurer le régime tsariste. John Reed en tient la chronique. Avec son épouse, Louise Bryant, écrivaine et féministe, il arrive à Petrograd en septembre 1917 et assiste à la révolution d'Octobre.

Au premier rang. Dans Dix jours..., il écrit :
« Ce n'est pas un compromis avec les classes possédantes ou avec des politiciens, ni un effort de conciliation avec l'ancien appareil d'État qui a porté les bolcheviks au pouvoir. Ils ne l'ont pas conquis davantage par la violence organisée d'une petite clique. Si, dans toute la Russie, les masses n'avaient pas été prêtes à s'insurger, l'insurrection aurait échoué. Le succès des bolcheviks n'a qu'une seule explication : ils ont réalisé les vastes et simples aspirations des plus larges couches du peuple qu'ils appelèrent à démanteler et à détruire le monde ancien pour entreprendre ensuite, tous ensemble, dans la fumée des ruines écroulées, l'édification de la charpente d'un monde nouveau. »
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Louise Bryant ( 1885-1936 )
Entre 1917 et 1920, il retourne plusieurs fois aux États-Unis, pour couvrir le procès des Wobblies (surnom des syndicalistes de l'IWW) ou pour participer à la naissance du Communist Labor Party. Lors de sa dernière tentative de retour au bercail, il est arrêté en Finlande et croupit dans le grand froid d'une prison. L'ambassade des États-Unis l'y laisse, pas mécontente de museler une voix qui, désormais, porte. C'est Louise Bryant, bravant les éléments naturels (l'hiver) et politiques, qui finit par l'en sortir. Épisode relaté, parmi tant d'autres, dans le superbe film de Warren Beatty, Reds.

Il n'y a plus de chemin de retour pour son pays natal. Dernier voyage pour l'URSS. En septembre 1920, il prend la parole au Congrès des peuples de l'Orient à Bakou et se rend compte, dans le train du retour, que Zinoviev a fait tronquer, via la traduction, ses propos. John Reed découvre la pensée officielle naissante. Alors qu'il aperçoit les prémices du dévoiement d'Octobre, le typhus l'attaque. Il meurt à Moscou le 17 octobre 1920 à cinq jours de son trente-troisième anniversaire. Il est enterré sur la place Rouge là où « l'histoire sous pression » continue mais dont John Reed ne peut plus faire le « compte rendu détaillé ».

(1) John Reed s'en tient au calendrier grégorien. Il ne sait pas encore que l'histoire retiendra le calendrier russe et donc 
la révolution d'Octobre.
L'auteur de Dix jours qui ébranlèrent 
le monde est mort à trente-deux ans. Il avait chroniqué la révolte des péons mexicains, des grèves américaines, la Première Guerre mondiale et la révolution d'Octobre.