La notion occidentale, et même mondiale, de chef d'état, forgée par des siècles de régimes monarchiques, implique une organisation de la société sous la forme d'une pyramide au sommet de laquelle se trouverait le chef d'état, le décideur ultime. L'enseignement de l'Histoire et le Cinéma ont largement entretenu ce concept, et aujourd'hui, ce sont les médias qui continuent à attribuer aux chefs d'état un rôle et une puissance qu'ils ont perdus depuis bien longtemps.

© Jason Reed / Reuters
Concernant les Etats-Unis, le président a toujours été présenté comme le chef suprême dont tout ou presque dépendait. Sa puissance se confondait avec celle du pays, lui conférant le titre de « maître du monde ». Pourtant, dans les faits, les choses en vont tout autrement, et cela se révèle peu à peu au grand jour. Les aveux de Roosevelt, mais surtout d'Eisenhower, laissant entendre l'existence d'autres pouvoirs auxquels les présidents américains doivent se soumettre, ont beaucoup surpris, et ne sont encore cités que comme des paramètres secondaires.

Avec les grands troubles mondiaux que nous vivons actuellement, ces autres pouvoirs, discrets voire invisibles jusqu'ici, se manifestent désormais avec force pour être en mesure de défendre leurs intérêts. Par ailleurs, Internet rend visible ce qui ne l'était pas il y a peu, et met en lumière des évidences, donnant une meilleure compréhension de certains aspects du fonctionnement du système américain. Nous sommes encore bien loin de tout saisir, et peut-être que seuls les historiens, dans quelques siècles, pourront en avoir une idée claire, mais nous savons, d'ores et déjà, que les forces qui gouvernent les Etats-Unis sont multiples, et que le président et son administration ne sont que l'une de ces forces.

Parmi les plus puissantes de ces forces il y en a deux qui, de par leur impact mondial, nous intéressent plus particulièrement, la CIA et le Pentagone. La CIA d'aujourd'hui et, plus généralement tous les services de renseignement américains, échappent totalement au contrôle de la Maison Blanche. On a vu comment Donald Trump, qui fustigeait la CIA pendant sa campagne, s'est dépêché de lui prêter allégeance aussitôt élu. Il semblerait même que la CIA représente une entité qui dépasse les Etats-Unis. Les trois grandes agences mondiales au cœur de tous les évènements mondiaux (CIA, MI6 et Mossad) semblent si étroitement liées que l'on peut se demander si elles n'ont pas la même source de commandement, bien qu'elles aient des sièges et des structures différents. Leur complémentarité est flagrante dans plusieurs activités aujourd'hui connues généralement attribuées à la CIA, mais le plus souvent initiées par le MI6 et/ou le Mossad. En allant faire les yeux doux au siège de la CIA, les félicitant pour leur travail, se comportant comme quelqu'un qui vient faire la paix, Donald Trump a pris acte de l'autonomie de l'agence.

La deuxième force intérieure des Etats-Unis impactant sur sa politique étrangère est représentée, comme le soulignait le général Eisenhower, par le complexe militaro-industriel. Nous n'irons pas nous perdre dans les rouages politico-financiers de ce complexe sur lesquels nous savons déjà que la Maison Blanche ne peut avoir aucune prise. Nous nous arrêterons au seul aspect militaire dont tout le monde pourrait croire qu'il dépend entièrement du président des Etats-Unis. Conformément à la constitution du pays, le président est le chef des armées et, en tant que tel, il est, en principe, responsable des prises de décision concernant les actions militaires de son pays.

Mais depuis un certain temps, on voit bien que certaines opérations militaires semblent complètement déconnectées de la politique de l'administration présidentielle et échapper à la volonté du président. De telles situations se sont multipliées pendant la guerre de Syrie, et elles sont d'autant plus confuses que les actions militaires sont menées tantôt par la CIA, tantôt par le Pentagone qui, l'une et l'autre, profitent largement de ce flou. En effet, vues de l'extérieur, ces actions militaires sont le fait d'un pays, les Etats-Unis, et donc de son chef militaire, le président.

Les choses vont peut-être changer. Donald Trump est sur le point de prendre acte que le Pentagone aussi est autonome, et il veut que cela se sache. Selon Wall Street Journal, Trump veut que les chefs militaires prennent plus de décisions autonomes dans la lutte contre les terroristes de Daech. En d'autres mots, il officialise l'autonomie jusque-là officieuse des militaires. C'est la fin d'une hypocrisie avec des conséquences imprévisibles. Nous nous retrouvons donc devant une des deux premières puissances nucléaires dont les décisions militaires pourraient diverger des accords internationaux conclus par l'administration présidentielle.

Peut-être qu'en agissant ainsi, Donald Trump a-t-il voulu obliger les militaires à assumer la responsabilité de leurs actes et ainsi éviter d'endosser certaines situations crées à son insu ? Quoi qu'il en soit, à moins d'aller plus loin dans l'identification et la séparation officielle des responsabilités des uns et des autres, la sienne restera pleine et entière en tant que chef des armées, et il restera toujours pour la communauté internationale le responsable élu d'un pays utilisant ses ressources et ses armes pour attaquer des pays tiers, quand bien même l'Armée américaine et ses prolongements du type OTAN ne seraient qu'un outil militaire au service d'un système qui déborde largement les Etats-Unis.