Dans son discours à l'ONU, Trump n'a fait que répéter «de vieilles platitudes» au sujet d'« États voyous » et du règne « bienveillant » des États-Unis. Pour John Laughland, ça n'est là que la perpétuation de la politique interventionniste de Washington.
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Donald Trump
«Nous sommes tous John Kelly», ont tweeté les adeptes des réseaux sociaux après avoir vu les images du chef de cabinet de la Maison Blanche écoutant la harangue de son patron aux Nations unies le 19 septembre. Le mouvement involontaire de recul de Kelly, qui enfouit sa tête dans ses mains, semblait traduire son choc face au discours de Donald Trump, discours d'une virulence sans précédent. Le chef de cabinet du président américain ne savait-il pas ce que les plumes présidentielles avaient préparé ?

Le discours du président américain a choqué par son style, son incohérence et son contenu. Jamais, en effet, depuis la création des Nation unies en 1945, aucun orateur n'a préconisé la « destruction totale » d'un autre pays membre, comme le fit Trump à l'encontre de la Corée du Nord. Les appels au génocide sont rares, heureusement, devant l'Assemblée générale. A côté de l'agressivité monotone de Trump, qui n'a fait que lire son texte, les discours hauts en couleur d'un Fidel Castro ou d'un Nikita Khrouchtchev à l'ONU sont de beaux exemples de rhétorique. Trump semblait vouloir imiter son prédécesseur George W. Bush, qui lui aussi prononça un discours devant l'Assemblée générale, en septembre 2002, pour annoncer une guerre, celle qu'il mènera contre l'Irak en mars de l'année suivante. Mais quant à leur façon de parler, Bush fils paraît aujourd'hui, à côté de son successeur, comme un homme mesuré et plein de bon sens.

Mais au-delà du ton, il y a l'incohérence. Il ne faudrait pas s'attarder sur le fait que Trump affirma avoir visité l'Arabie saoudite « au début de l'an dernier », c'est-à-dire en 2016, alors que sa visite eut lieu en mai de cette année. En 2016, il n'était pas encore président des États Unis ! Les vraies incohérences sont plus graves encore. Dans un discours dont une large partie était consacrée à la défense de la souveraineté nationale comme principe fondateur des relations internationales, il était parfaitement contradictoire, comme le fit Trump, de se lancer dans des condamnations sans appel de la politique intérieure de pays comme le Venezuela ou l'Iran.

Mais, malgré la violence inédite de son débit, peut-être l'aspect le plus désolant de la diatribe de Donald Trump était sa profonde banalité. Nous avions tout déjà entendu, mille fois, dans la bouche d'autres présidents. Trump a dénoncé avec fureur les «régimes voyous», concept fut inventé en 1985 par Ronald Reagan qui s'en prit aux « États hors la loi ». En 1994, Bill Clinton fit du concept d'« États voyous » la pierre angulaire de sa politique hautement interventionniste, à l'instar de son Conseiller pour la Sécurité Nationale, Anthony Lake, qui formula l'expression en mars 1994. George W. Bush, le successeur de Bill Clinton, imita son rival démocrate et porta le concept à un niveau supérieur avec le concept d'« axe du mal ».

Les deux présidents, Clinton et Bush, ont donc véhiculé donc pendant seize ans exactement la même vision du monde : une Amérique bienveillante et généreuse au centre du monde, entourée par ses alliés comme un planète par ses satellites, et, dans les ténèbres extérieurs, les États voyous qui, eux, tentaient de résister à la loi de la gravité édictée à Washington. Si Barack Obama semblait mettre un peu d'eau dans son vin, au moins sur le plan de la rhétorique, son administration a néanmoins pleinement participé à l'opération de changement de régime en Libye en 2011. Après tout, il avait nommé Hilary Clinton, ardent défenseur du concept d'États voyous, secrétaire d'État pendant son premier mandat.

Nous voici donc, plus de trente ans après l'invention du concept par Reagan, et presque tout a changé dans le monde... sauf la politique américaine. Même la liste des États voyous en question n'a pas évolué - la Corée du Nord, la Syrie et l'Iran furent dénoncés par Trump avec la même virulence que par Clinton dans les années quatre-vingt dix. Il est vrai que l'Irak n'est plus un état voyou, étant occupé par les troupes américaines, et que la menace socialiste à Cuba a été remplacée par la menace socialiste au Venezuela. Mais le président américain, qui se veut iconoclaste et grand trouble-fête de l'échiquier politique, ne fait en réalité que répéter des vieilles platitudes usées de ses prédécesseurs. Et, au centre de tout, le même insupportable complexe de supériorité qui voudrait voir en les États-Unis la nation la plus bénie de la planète alors que ce pays est, en fait, la risée du monde.

Qui, en effet, peut prendre le locataire de la Maison Blanche au sérieux quand il accuse l'Iran de soutenir le terrorisme et loue l'Arabie saoudite de le combattre ? L'alignement inconditionnel de Trump sur la politique la plus dure du Likoud, et en particulier du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, est tellement patent que ce n'est guère une boutade de dire que celui-ci aurait pu écrire le discours du président américain. Cet homme, véritable volcan de suffisance et de mégalomanie, se comporte en réalité comme une marionnette, croyant sans doute que cette grandiloquence est la sienne, alors qu'il ne fait que répéter ce que lui disent ses conseillers. Et que dire de son affirmation selon laquelle les forces américaines auraient vaincu l'État islamique, alors que chacun sait le rôle décisif qu'a joué la Russie en Syrie ?

Certes, l'appel à la « destruction totale » de la Corée du Nord est choquant. Mais peut-être que les attaques du président américain contre l'Iran sont plus sinistres encore. Donald Trump veut-il peut-être vraiment imiter George Bush, George W. Bush et Barack Obama, se lançant dans une énième guerre américaine contre un pays musulman ? Le trublion décoiffant deviendrait ainsi instantanément le héros de l'establishment américain, brisant ainsi tout soupçon d'un quelconque alignement sur Moscou. Après de longues décennies de récidivisme américain - Panama en 1989, Irak en 1991, Yougoslavie en 1999, Afghanistan en 2001, Irak en 2003 et Libye en 2011 - rien ne devrait plus nous surprendre. Car avec Trump comme avec Emmanuel Macron, il faut décidément que tout change pour que rien ne change.
John Laughland est directeur des Études à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l'auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.