Quand la plupart des gens pensent à l'âge de pierre, ils imaginent probablement un hominidé mâle adulte portant un outil en pierre. Ce tableau est ridiculement incomplet. Il suppose que seuls les hommes adultes fabriquaient et utilisaient des outils en pierre, et que les pierres étaient les seuls matériaux utilisés dans les trousses à outils quotidiennes de ces peuples anciens.
Illustration de l'Âge de pierre
© Nathan McCord/Wikimedia Commons
Les hominidés de l'Âge de pierre utilisaient probablement aussi le bois et d'autres matériaux pour fabriquer des outils, comme dans ce diorama du Musée national d'histoire de Mongolie.
Les deux hypothèses sont au mieux discutables ; au pire, elles sont tout simplement erronées.

Abordons d'abord le stéréotype sur les matières premières. Des découvertes récentes au Kenya suggèrent que les premiers outils en pierre pourraient avoir jusqu'à 3,3 millions d'années. D'autres découvertes récentes en Chine suggèrent que les outils en os — utilisés, par exemple, pour affûter les haches en pierre — peuvent avoir jusqu'à 115 000 ans. Une conclusion logique de ces études pourrait être que nos ancêtres humains ont fabriqué des outils en pierre pendant près de 3 millions d'années avant de fabriquer et d'utiliser des outils créés à partir de matériaux périssables comme l'os.

Mais est-il possible que nos ancêtres primates aient créé exclusivement des outils en pierre pendant plus de 3 millions d'années, soit 30 fois plus longtemps qu'ils ne fabriquaient des outils avec des matériaux qui se décomposent, comme l'os, le bois et la fibre ? C'est possible, mais ça défie toute logique de penser que c'était le cas. Une meilleure explication réside dans le fait que les matériaux périssables ne se conservent pas bien dans le temps, alors que les outils en pierre restent bien conservés pendant des siècles.

Cette différence dans les taux de préservation a longtemps affecté notre compréhension scientifique du passé préhistorique — et pas pour le mieux.

Dans les années 1830, l'archéologue et conservateur danois Christian Jürgensen Thomsen définit le « système des trois âges ». Dans ce cadre d'interprétation, Thomsen a divisé l'histoire humaine (telle qu'il l'a comprise) selon les types d'outils qu'il a trouvés dans les sites archéologiques d'Europe du Nord. Thomsen ne disposait d'aucune technique de datation absolue pour guider son analyse (comme la datation au radiocarbone ou par la dendrochronologie) ; il a plutôt utilisé la loi de la superposition — une façon amusante de dire que le matériau le plus ancien trouvé dans un site archéologique est celui qui, sauf perturbation, est enterré le plus profondément. Pensez à la poubelle de votre bureau : à la fin de la semaine, les débris du lundi seront en bas, les débris du mercredi au milieu et les débris du vendredi en haut.

Thomsen a nommé la période la plus ancienne de son système l'âge de pierre, la période suivante l'âge du bronze et la dernière période l'âge du fer, toutes basées sur les outils les plus communs trouvés pendant chaque période.

Près de trente ans plus tard, le polymathe anglais Sir John Lubbock a affiné les catégories de Thomsen pour y inclure les termes Paléolithique (vieil âge de pierre) et Néolithique (nouvel âge de pierre). Pendant plus de cent cinquante ans, le système à trois âges de Thomsen et les améliorations apportées par Lubbock se sont révélées utiles pour l'organisation des expositions muséales, la recherche archéologique et les interprétations scientifiques.

Cependant, en appliquant le nom Âge de pierre à une période archéologique, l'hypothèse pas si implicite est que les gens qui vivaient à cette époque ne fabriquaient que des outils en pierre. Cela restreint inutilement notre réflexion. Quel meilleur terme pourrait-on utiliser pour cette première période ? Qu'en est-il du premier âge de l'outil ? C'est peut-être embarrassant, mais c'est précis.

Si un animal possède les capacités cognitives et les habiletés mécaniques nécessaires à la fabrication d'outils en pierre, il possède les compétences et les habiletés nécessaires pour créer des outils bruts faits d'autres matières premières, y compris les fibres végétales, les fourrures et les peaux, les os et le bois. Les compétences importantes sont l'identification d'une tâche qui nécessite de l'aide et l'élaboration d'un matériel pour répondre à ce besoin.
Corbeau de Nouvelle-Calédonie
© Auguste von Bayern/Max Planck Institute for Ornithology
Même les animaux non humains, comme cette corneille de Nouvelle-Calédonie, utilisent tous les matériaux disponibles dans leur trousse à outils.
De nombreux animaux, y compris les singes et les corbeaux, fabriquent et utilisent des outils en pierre et en matériaux périssables. L'idée que nos ancêtres hominidés n'ont pas fait la même chose est tout simplement inconcevable.

Cela ne devrait surprendre personne que la période la plus ancienne du système des trois âges de Thomsen se concentre sur les outils en pierre : Ils se conservent le plus longtemps. Ce qui devrait nous surprendre, c'est la supposition étrange que les gens qui ont fabriqué ces outils en pierre bien conservés ont ignoré les propriétés utiles d'autres matériaux. C'est une erreur logique. L'absence de preuves n'est pas une preuve d'absence, surtout en archéologie !

Ensuite, il y a le deuxième stéréotype : pourquoi beaucoup de gens supposent que seuls les hommes travaillaient avec des outils en pierre ? C'est simplement parce que la société occidentale est attachée à une idée dominante mais réductionniste selon laquelle les hommes sont des chasseurs, les femmes sont des cueilleuses et ces dernières doivent s'occuper de la maison. Ajoutez à cela le fait que, jusqu'à récemment encore, la grande majorité des archéologues étaient des hommes, et nous nous retrouvons dans une situation où le travail des femmes, et plus encore le travail et le jeu des enfants, n'ont pas reçu une attention scientifique adéquate. Les femmes et les enfants sont souvent rendus invisibles dans les reconstructions des sociétés humaines du passé.

Les femmes ont tendance à s'attribuer le mérite de fabriquer de la céramique et de la vannerie, qui apparaissent dans les archives archéologiques il y a environ 10 000 ans. Pourquoi les femmes sont-elles reconnues pour cela, mais pas pour les outils en pierre ? Je soupçonne que c'est parce qu'une grande partie du travail à forte intensité de main-d'œuvre de la céramique et de la fabrication de paniers est typiquement sédentaire, ce qui, sur le plan conceptuel, attache les femmes aux feux domestiques.

Comme je l'ai noté dans une chronique précédente sur l'archéologie de genre, l'archéologue Margaret « Meg » Conkey m'a dit un jour : « Nous savons que les femmes et les enfants existaient dans la préhistoire ». C'est un truisme, mais je le répète souvent dans la conversation parce que c'est un rappel utile. Beaucoup de gens, y compris les archéologues, supposent encore que les outils en pierre sont strictement le domaine des hommes.
Engendering Archeology BookCover
© Inconnu
Comme les archéologues Margaret Conkey et Joan Gero l'ont si bien démontré il y a près de trois décennies dans leur ouvrage intitulé Engendering Archaeology: Women and Prehistory [« La sexospécificité dans l'archéologie - Les femmes et la préhistoire », ouvrage non traduit en français - NdT], tout le monde fabriquait des outils en pierre. En effet, les femmes et les enfants d'aujourd'hui fabriquent et utilisent des outils en pierre dans le monde entier, et il n'y a aucune raison de croire que « les femmes et les enfants sont souvent rendus invisibles dans les reconstructions des anciennes sociétés humaines » est un phénomène récent. Beaucoup d'outils en pierre sont appelés « grattoirs » parce que les archéologues pensent qu'ils servaient à gratter les peaux, ce qui peut être considéré comme un travail de femme, bien qu'il ait été effectué par des hommes ou des femmes au besoin.

En se référant à une époque révolue sous le nom d'« âge de pierre » et en ne remettant pas continuellement en question le stéréotype de « l'homme chasseur », le monde moderne rend un mauvais service à l'archéologie et la société. De nombreuses sociétés humaines dans le monde n'ont pas de rôles binaires sexospécifiques — dans certaines sociétés amérindiennes, jusqu'à cinq genres différents sont reconnus, avec parfois des frontières floues entre eux.

Oui, il y a (et il y a probablement eu) des tendances générales et des schémas comportementaux qui se développent en fonction du genre. Mais je pressens fortement que si les citoyens contemporains de la société occidentale observent ceci avec une approche élargie, nous trouverons facilement des preuves que les hommes, les femmes et les enfants, quelle que soit leur définition, ont fait ensemble tout ce qu'il fallait pour accomplir leur travail et survivre.

Ainsi, la prochaine fois que vous entendrez parler d'une nouvelle découverte — et ce pourrait être la découverte du « plus ancien » outil jamais mis au jour — dites-vous toujours : ce n'est probablement pas le plus ancien, c'est le plus ancien outil préservé que nous ayons récupéré, du moins à ce jour. Et quand vous verrez une autre ébauche d'hominidé masculin utilisant un outil façonné dans la pierre, remettez-le dans un contexte d'un hominidé femme et explorez les implications logiques de cette image. En l'absence de cette réinterprétation imaginative, nos ancêtres humains restent relégués à une existence bien moins intéressante que celle dont ils jouissaient en réalité.

Source de l'article : Sapiens.org
Traduction : Sott.net